Victor Basch

Basch, Victor, (Viktor Vilmos Langsfeld dit), universitaire français, né à Budapest (Hongrie), le 18 août 1863, assassiné avec sa femme Ilona à Neyron (Ain) le 10 janvier 1944.

Vers 1866, Viktor fut emmené à Paris par sa mère Fanny Langsfeld (décédée en 1876) et son père adoptif, Raphaël Basch. Né à Prague, circulant dans l’empire austro hongrois, notamment à Vienne et à Budapest, ce dernier était un intellectuel versé dans l’étude de l’hébreu, du Talmud, de la philosophie ainsi qu’un homme d’action, engagé dans les révolutions de 1848. Par deux fois condamné à mort, il finit par élire domicile à Paris comme correspondant du grand quotidien viennois, Neue Freie Presse. Victor Basch signalait chez lui deux passions, celle du judaïsme et celle de la France, « la salvatrice du peuple juif, la libératrice de toutes les nations opprimées… » (V. Basch, 1917*, p. 411-416).
Victor Basch fréquenta une école secondaire juive puis fit ses classes de rhétorique et de philosophie au lycée Condorcet de 1879 à 1881. Après une licence de philosophie, il passa l’agrégation d’Allemand à vingt et un ans. L’étudiant allait aussi se ressourcer dans des milieux artistiques, comme le cabaret du Chat Noir où se retrouvaient comédiens, peintres, musiciens du groupe des Hydropathes.
Puis commença une longue carrière universitaire, dont vingt années en province. En 1885, Basch débuta à l’université de Nancy, ville « froide, compassée, hostile » à ses yeux. Il avait épousé Ilona Fürth à la synagogue réformée de Budapest et les aînés de ses enfants, Lucien et Fanny, naquirent à Nancy. Nommé deux ans plus tard chargé de cours en langue et littérature allemande à l’Université de Rennes, il y demeura dix-neuf ans.
Le jeune professeur s’installa avec sa famille (deux autres enfants, Yvonne et Georges, virent le jour à Rennes) au Gros Chêne, vaste demeure dont le jardin ombragé et romantique compensait le manque de charme et les chaleurs estivales de la capitale bretonne. À l’université, Victor Basch, chargé de cours magistraux de littérature, assurait également la préparation des agrégations d’allemand et d’anglais. Enseignant et chercheur, il publiait et surtout rédigeait ses thèses de doctorat sur Schiller et sur Kant qu’il soutînt à la Sorbonne en 1897. Par ce dernier travail Basch fit œuvre de novateur dans le domaine de l’esthétique. Philosophie et éthique kantiennes inspirèrent aussi ses comportements dans le domaine politique.
C’est au cours de cette année 1897, après les déclarations de son innocence que Nordau avait recueilles de la bouche de l’ambassadeur Münster et qu’il avait lui transmises, qu’avec ses amis Aubry, Dottin, Sée, Andrade, il se mit à étudier l’affaire et à passer au crible « tous les documents avec le sévère scrupule [qu’ils apportaient] à [leur] recherche scientifique » (Basch, « Rennes » dans Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 192-193 ; voir aussi p. 164). Lui qui, jusqu’à présent, tenait la culpabilité de Dreyfus pour une évidence et que la première brochure de Lazare (1896) n’avait su convaincre, le fut par cette étude et par le deuxième opuscule (1897) de « Bernard Lazare le brave ». Victor Basch prenait conscience de « la monstrueuse iniquité » (F. Basch*, p. 32) et se lança dans la « grande mêlée de l’affaire », notamment en contribuant à créer une section rennaise de la Ligue des droits de l’homme.
Dès janvier 1898, l’Affaire avait provoqué une levée de boucliers contre les trois universitaires, Aubry, Basch et Sée, signataires de la première protestation (4e liste) contre les « irrégularités » du procès Dreyfus. Le 18 janvier, malgré la protection de la police, Basch ne put faire son cours à la Faculté des Lettres. Et dans cette ville notoirement « cléricale et chouanne », Basch, juif né à Budapest et récemment naturalisé (1887), catalysa dès cette époque la violence antisémite des antidreyfusards qui manifestèrent contre lui et dans la rue et dans la presse locale (Cosnier et Hélard*, p. 24-25). Les autorités de la République n’étaient pas en reste : le préfet d’Ille-et-Vilaine, le 22 décembre 1898, à la suite d’une conférence de Basch au Cercle d’Études sociales, avait fait savoir que ce juif hongrois ferait bien de se tenir tranquille. Est-ce pour cela ou par ce que son nom n’avait guère encore de notoriété qu’il publia ses premiers articles sur l’Affaire, en septembre et décembre, dans Le Siècle, sous ses initiales (« Les dossiers Dreyfus », 19 septembre et « Henry et Esterhazy », 14 décembre ; le premier est repris dans Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 163-166) ? Il n’hésita pas, quoi qu’il en soit, à signer, en plus de la première protestation de janvier, la deuxième (9e liste), celle en faveur de Picquart (6e et 7e listes), comme il n’hésitera pas à donner à Reinach son accord pour venir déposer, s’il le fallait, au procès qui l’opposait à la veuve Henry :

Ma position, déjà difficile à Rennes, ne se trouvera pas améliorée par mon intervention. Il y aura probablement, à côté des coups de langue, quelques coups de pierre. Mais que valent, pour les hommes de conscience, des considération de cet ordre auprès de la joie de proclamer ce qu’ils croient être la vérité. (lettre du 3 janvier 1899, Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 48).

Victor Basch relatait régulièrement les événements de l’année 1899 à deux correspondants privilégiés, son épouse Ilona en vacances avec ses enfants et sa famille hongroise en Carinthie et Joseph Reinach avec lequel il avait entrepris une correspondance à la fin de 1898, à ce moment pour lui « soumettre ses hypothèses et […] échange[r] des réflexions » (F. Basch*, p. 33 ; lettres des 10 et 30 novembre 1898, Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 45-46) et essentiellement sur la question de la complicité Esterhazy-Henry à laquelle croyaient les deux correspondants. Une prise de contact qui était l’occasion de rendre hommage au grand dreyfusard : 

Vous avez été de ceux qui le plus courageusement et le plus efficacement travaillé et préparé ce triomphe. Vos ennemis le reconnaissent, puisqu’ils essaient de vous frapper, et vos amis, parmi lesquels je vous prie de me permettre de me compter, le proclament et sont décidés à se grouper fidèlement autour de vous, au cas où vous auriez à souffrir pour la noble cause pour laquelle ils ont souffert et souffrent encore Zola et Picquart. (lettre du 12 décembre, ibid.*, p. 47).

Le 22 janvier 1899, la section locale de la Ligue des droits de l’homme tint sa séance inaugurale à son domicile. Jules Aubry, « mon meilleur ami, très généreux mais un peu timoré » (à Reinach 7 juin 1899, ibid.*, p. 53), était président et Basch secrétaire. Élargir la base de la Ligue et œuvrer pour l’alliance égalitaire entre intellectuels et ouvriers constituait une des priorités politiques de Basch. « C’est naturellement sur les ouvriers qu’a porté l’effort de notre propagande. Les chefs sont avec nous, font partie du comité de la ligue et ont pris la parole dans notre dernière réunion », écrivait-il à Reinach le 7 juin 1899 (ibid.*, p. 52-53). Quelques jours après, c’est lui qui rédigea le Manifeste républicain que fit afficher le parti ouvrier. Basch aurait voulu inviter Jaurès à parler des périls courus par la République mais les modérés hostiles, quant à eux, à l’action publique, firent échouer le projet.
En revanche, Basch parvint, non sans difficulté, à organiser un « banquet républicain » le 14 juillet. Il écrivait à Ilona le 10 juillet que Paris, en la personne de Joseph Reinach, et les « plus hautes personnalités de l’état », Waldeck-Rousseau lui-même, s’opposaient à une manifestation susceptible d’apparaître comme une provocation (lettre du 10 juillet 1899 ; ibid.*, p. 95). Dans ces divergences entre dreyfusards, entre partisans d’une stratégie offensive et ceux qui voulaient ménager l’armée, Basch se situait résolument parmi les premiers. Décidé à obtenir le feu vert de la ligue, il fit le siège de Joseph Reinach, présentant le banquet comme une coutume locale, comme la plus inoffensive des fêtes champêtres : et, preuve irréfutable d’intentions pacifiques, comme une manifestation accueillant « les citoyennes » (lettre du 7 juillet ; ibid.*, p. 89). Il énumérait les notables invités et s’engageait à ce que pas un mot ne fût prononcé sur l’Affaire. Mais dans ce discours destiné à rassurer les ligueurs prudents, Basch, fort de ses alliances prolétaires, ne cachait pas la possibilité d’un débordement ouvrier en cas d’annulation de la manifestation. Il mettait en garde Joseph Reinach : « Ils sont absolument emballés et si nous n’étions pas là pour les diriger et pour parler en leur nom, ils iraient certainement trop loin » (lettre du 10 juillet ; ibid.*, p. 96).
« Le banquet républicain et démocratique » se déroula à l’auberge des Trois Marches proche du Gros Chêne. « Le banquet a été splendide », écrivit Basch le lendemain évoquant le décor, la tente ornée de drapeaux tricolores sur fond de verdure, la chère rustique et copieuse, les discours, l’affluence, deux cent soixante personnes au lieu des cent soixante prévues (lettre du 15 juillet ; ibid.*, p. 96). Il minimisait en revanche les gesticulations des bandes antidreyfusardes : le matin même des manifestants étaient venus l’invectiver chez lui et avaient cassé un carreau à coup de cailloux. Et la retraite aux flambeaux qui concluait le banquet nationaliste présidé par le député Le Hérissé se fit aux accents du « ça ira antisémite » : « tous les youpins à la lanterne ». La presse locale (Journal de RennesLe Petit Rennais, Le Patriote breton), qui s’en prenait régulièrement à « l’éminence dreyfusarde », au « juif errant » dans un registre d’antisémitisme haineux, ne laissa pas passer l’occasion de se déchaîner contre « le banquet austro-hongrois » et le « juif hongrois Basch ». (F. Basch*, p. 53-57)
En ces mois caniculaires de l’été 1899, la ville attendait les événements et Victor Basch, qui informait Reinach de l’atmosphère rennaise, de l’état d’esprit des uns et des autres (Le Deuxième procès Dreyfus*, passim), prévoyait le pire. Rennes, ville « ardemment cléricale et résolument antisémite », était un choix désastreux pour le procès, écrivait-il à Reinach le 7 juin 1899 (ibid.*, p. 52). Quant aux juges du conseil de guerre, il les estimait ignorants, non informés et peu intelligents : « Il faut tout apprendre aux juges, ils ne savent rien, ils ne voulaient rien savoir » (lettre à Ilona, 10 août, ibid.*, p. 123) et leur fit pour cela transmettre des brochures et des volumes (lettre à Reinach, 22 juillet, ibid.*, p. 110-111). Sans doute espérait-il qu’ainsi, comme il l’avait écrit dans Le Siècle, que l’évidence les frapperait : 

Tous ceux qui, jusqu’ici, se sont obstinément refusés à s’informer et à s’éclairer, apprendront ce que savent indubitablement ceux qui ont pris la peine de lire les documents publiés : à savoir que l’accusation contre le capitaine Dreyfus ne repose sur aucun fondement, si ce n’est sur des affirmations que nul essai de preuve ne tente d’étayer. Ils apprendront le mensonge de la campagne menée contre la justice, l’audace du viol fait à  la légalité, l’hypocrisie de l’assaut donné au droit. 

Et dans cet article qui semblait avoir écrit pour les juges qui allaient siéger à Rennes, il ajoutait :

Nous ne demandons qu’une chose : c’est qu’on ne rende comptable ni de nos actes ni de nos paroles le capitaine Dreyfus. Le capitaine Dreyfus, en effet, est innocent de tout ce qu’ont commis ses défenseurs. Il a ignoré tous leurs efforts et peut-être –probablement – eût-il blâmé, s’il l’avait connue, et blâmera-t-il, quand il la connaîtra, la tactique de quelques-uns de .ses plus ardents partisans. Attaché sur son rocher d’infamie, il a inlassablement crié sa con fiance en ceux qui avaient rivé ses fers. Dans son long monologue, en face de la mer immense et sous la cuisante morsure du soleil des tropiques, deux motifs reviennent aussi réguliers, aussi monotones que le double mouvement des flots qui viennent battre le rivage et qui s’en éloignent : l’affirmation de son innocence et la confiance dans ses chefs. Il a accusé la fatalité, un inextricable concours de circonstances, l’insondable énigme du hasard. Mais il n’a jamais eu un mot de blâme ni pour ses juges, ni pour ses accusateurs. Depuis cette néfaste journée du 14 octobre 1894, où il fut arrêté, jusqu’au 1er juillet 1899 où il a foulé de nouveau le sol de la France, à travers les plus terribles épreuves qui eussent jamais été imposées à une âme humaine, dans le Cherche-Midi aux prises avec l’inquisiteur du Paty de Clam, devant le conseil de guerre, écrasé par une accusation qu’il ignore, durant l’agonie de la dégradation, dans les instants inoubliables de la séparation suprême, pendant les longues années de souffrances physiques et de tortures morales, face à face avec l’in déchiffrable mystère – partout et toujours le capitaine Dreyfus a été le soldat impeccable, l’officier sans reproche, d’une correction qui jamais ne s’est démentie, d’une obéissance aveugle à la discipline la plus stricte et la plus impitoyable.
C’est sous cette image du soldat fièrement resté debout sous le mépris dès hommes et sous la conspiration des choses, soutenu par la surhumaine énergie qui donne la conscience du devoir toujours accompli, c’est sous cette image que le capitaine Dreyfus apparaîtra aux pairs qui vont le juger. Qui donc oserait faire aux juges du conseil de-guerre de Rennes l’injure de croire que les préventions, les haines, l’erreur parleront plus haut que la présence vivante d’un camarade innocent qu’un seul mot de leur bouche p.eut rendre – rendra à la vie, à l’honneur ? (« Le capitaine Dreyfus à Rennes, 8 juillet 1899 ; repris dans Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 169-172).

Mais c’est à l’hébergement de ses hôtes que Basch – « toujours désigné comme “le chef ou le directeur” du parti révisionniste de Rennes : amis et ennemis s’accordent là-dessus. Cela me fait d’ailleurs une belle jambe » (lettre à Ilona, 10 juillet, ibid.*, p. 94) – dut se consacrer dès le mois de juin. Vantant la fraîcheur du jardin et le calme d’une maison désertée, il avait invité chez lui Picquart, Zola et Lucie Dreyfus ; cette dernière préféra au Gros Chêne un logement plus proche de la prison militaire et sûrement plus calme… Jaurès, Psichari, Giry et Paul Meyer profiteront de l’hospitalité de Victor Basch. Dans une chaleur sénégalienne, le maître de céans réfléchit sur la répartition des invités, fit retapisser les chambres, entretenir le jardin, compléter l’ameublement sans oublier de faire « tirer de l’eau pour tout ce monde-là » (lettre à Ilona, 1er août, ibid.*, p. 117). Les pensionnaires prendront leurs repas à l’auberge des Trois Marches qui, avec le Gros Chêne, devient un haut lieu de sociabilité dreyfusarde.
Le 7 août, la première audience – dont il rendra compte dans L‘Avenir de Rennes sous le pseudonyme de Claude Mérault (repris dans Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 182-183) – s’ouvrit dans la salle du lycée plus spacieuse et aérée que la salle « étouffoir » prévue à l’origine. Dix ans après, il retraçait la scène : une salle bondée, avec le conseil de guerre, les avocats, les journalistes et tout un public estival qui évoquait une « salle de casino » (F. Basch*, p. 66). Il évoquait aussi l’apparition de « l’homme de la douleur » en termes poignants, la froideur apparente de l’homme brisé que d’aucuns imaginaient en héros romantique. Comme tout le monde, Basch attendait la déposition du général Mercier qu’il caricature sans pitié (V. Basch, 1928*, 32). Ce jour-là, le 12 août, il se fit conspuer dans le tramway qui le ramenait au Faubourg d’Antrain. Deux jours plus tard, le 14 août, le bouillant avocat de Dreyfus, Fernand Labori, blessé à la suite d’un attentat, fut transporté chez lui : branlebas de combat au Gros Chêne : on l’installe au salon à la place de Jaurès. Basch qui figurait sur une liste de personnages à abattre bénéficia désormais, ainsi que ses amis, d’une escorte de police pour se rendre au lycée. L’analyse politique de Basch rejoignait celle de Picquart, Jaurès et Labori, persuadés qu’on ne pouvait innocenter Dreyfus sans accuser l’État-major. À la fin du procès, il s’associa pourtant à Bernard Lazare et à Jaurès qui demandèrent à Labori de s’abstenir de plaider et de laisser la place à Demange. Le 8 septembre, celui-ci plaida cinq heures durant avec des accents « d’humanité, de tendresse et de pitié » qui réussirent à émouvoir Basch qui l’avait un mois auparavant sévèrement critiqué (lettre à Reinach, 17 août, Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 132). Le verdict rendu, les partisans de Dreyfus quittèrent la ville où déferlait encore la haine. Le 11 septembre, Victor Basch s’acheminait vers l’Autriche pour rejoindre sa famille.
Avant de partir, il signa l’Adresse à Dreyfus (11 septembre) et à son retour, souscrivit au monument Scheurer-Kestner (9e liste), dont il fit partie du comité, la pétition de L’Aurore demandant « la justice pour Dreyfus » (septembre 1899-janvier 1900) dont les listes ne furent jamais publiées et dont nous ne connaissons au final (grâce à la reproduction qui en est faite dans le cahier d’illustration du Deuxième procès Dreyfus*) que deux signataires : Victor et Ilona Basch ! Enfin, en 1902, il souscrivit au monument Zola (9e liste de L’Aurore).
Soulagé dans l’immédiat pour Alfred Dreyfus et les siens par la grâce présidentielle (Deuxième procès Dreyfus*, p. 141-142), il ne comptait pas en rester là : « nous restons décidés à reprendre dès demain la lutte et à la continuer sans répit et défaillance jusqu’au moment où justice aura été obtenue et où l’éclatante et l’absolue innocence de votre mari aura été proclamée dans les formes légales » écrvit-il à Lucie Dreyfus. (ibid., p. 142). Ainsi, peu avant d’avoir signé la pétition contre l’amnistie (L’Aurore 5 février 1900), il travailla sans succès à la « rendre […] impossible » (Deuxième procès Dreyfus*, p. 146), même s’il ne se faisait guère d’illusions. Comme il l’écrira à Labori :

Je devine, cher ami, vos tristesses et je les partage. Après tout, c’est peut-être nous qui avons tort et qui ne savons pas comprendre notre temps. Notre pays est trop vieux peut-être, trop usé et trop veule pour s’exposer à la cure héroïque que nous préconisons. Il préfère à l’opération chirurgicale brutale et bienfaisante, les demi-moyens, les petits remèdes lâches qui arrêtent la décomposition, mais qui ne la guérissent pas. Il faudra bien que nous en prenions notre parti et que nous continuions à vivre et à agir avec notre dégoût. (lettre du 21 novembre 1899, BNF n.a.fr. 28046 (10), f. 36).

Par la suite, il participa à la recherche des « faits nouveaux » en vue de la réhabilitation : la question d’un possible témoignage de Gallet (ibid.*, p. 144-145) et celle relative à la possible utilisation du bordereau annoté à Rennes (ibid.*, p. 149-154).
En 1906, nommé à la Sorbonne, Victor Basch quitta enfin la « cité de la honte » où il avait perdu ses deux aînés. Il y avait vécu l’Affaire comme un engagement politique qui réveilla son identité juive, catalysa la passion pour la justice qui l’anima jusqu’à ses derniers jours et comme « la plus belle période de sa vie ». Il exprima cela, en 1901, après avoir reçu Cinq années de ma vie

Votre livre, Monsieur, après que les souvenirs tragiques de ces dernières années seront atténués et que justice aura été rendue, votre livre restera comme un des témoignages les plus miraculeux de ce que peut l’énergie humaine. Il y a eu dans la race à laquelle nous appartenons des héros de l’action. Mais il y a eu surtout parmi nous des héros de la passion. Nous avons hérité de nos ancêtres le don de souffrir, la faculté d’opposer à la douleur une invincible résistance. Combien de tortures physiques et morales n’ont-ils pas dû subir, nos pères lointains, et quelle force de vie, quelle habitude et quel mépris de la souffrance ne leur a-t-il pas fallu pour subsister et pour se propager. Pour moi vous incarnez magnifiquement ce trait indélébile du peuple pathétique qui a fourni au monde tant de martyrs restés inconnus. Et votre femme incarne ce qu’il y a de meilleur parmi nous et ce que nos pire adversaires nous ont toujours envié : la fidélité sans défaillance dans le malheur, la tendresse et l’attachement sans défaillance de l’épouse. Vraiment, si vous n’aviez pas tant souffert vous les les vôtres, si surtout justice avait été obtenue, on dirait volontiers qu’il est beau, qu’il est honorable pour la nature humaine que ce drame prodigieux se soit joué. (lettre du 13 mai 1901, repris dans Le Deuxième procès Dreyfus*, p. 148).

Intellectuel engagé dans son siècle, socialiste jaurésien, il poursuivit son idéal dans les rangs puis à la tête de la Ligue des droits de l’homme qu’il présidera à partir de 1926. Son parcours s’écarta souvent des voies tracées. « Amant de la paix », amoureux de l’Allemagne, il fut néanmoins partisan de l’Union sacrée pendant la Grande Guerre, tout en mettant en garde ses compatriotes contre une germanophobie délirante. En 1915-1916 c’est l’universitaire éminent, « l’Israélite connu » qu’on envoya persuader les Juifs américains du mal absolu incarné par les théories racistes allemandes. Pacifiste « modéré », s’efforçant toujours de distinguer la « bonne » de la « mauvaise » Allemagne, la « soldatesque » des philosophes, Victor Basch travailla pendant les années 30 au rapprochement franco-allemand, ce qui lui valut la haine de l’extrême droite en France et des nationalistes en Allemagne. Devant l’irrésistible ascension d’Hitler, il consacra toutes ses forces à dénoncer la peste brune et l’anéantissement programmé des démocrates et des Juifs. En France, il avait présidé le Rassemblement populaire des forces de gauche en 1935. Il participa activement au soutien de l’Espagne républicaine en s’opposant à la politique de non intervention de Léon Blum. En 1937, Basch dut se résigner à la démission des « pacifistes intégraux » en désaccord avec la politique du Comité central et du président sur l’Espagne et l’URSS, scission qui affaiblit considérablement l’organisation. La guerre se rapprochait inéluctablement et, malgré son désespoir, Victor Basch ne renonça pas à dénoncer l’expansionnisme du régime nazi, l’Anschluss, le pacte de Munich, l’invasion de la Pologne.
Après une expédition mouvementée depuis le Morbihan dans le flot de l’exode, Victor et Ilona Basch s’installèrent à Lyon en juillet 1940. Confrontés aux difficultés de l’âge, de la maladie et de la vie quotidienne pendant l’Occupation, ils y menèrent une vie retirée. Basch, qui refusait de se cacher, était membre du comité directeur du réseau « Front National ». Le soir du 10 janvier 1944, un commando, dirigé par Lécussan et Gonnet, miliciens des services de Touvier, et par le chef de la SIPO SD de Lyon, le lieutenant Moritz, vint chercher les Basch à leur domicile. Ils furent abattus non loin de là à Neyron dans l’Ain (Basch, Crips, Gruson*, p. 249-263).
Humaniste, internationaliste, juif, Victor Basch attira sur sa tête par ses combats pour la défense des droits de l’homme la vindicte de l’extrême droite, des nazis et des collaborateurs. Ceux-ci détruisirent l’homme, mais s’avérèrent impuissants à anéantir un symbole de liberté. L’affaire Dreyfus qui l’habita toute son existence fut le premier acte de son engagement politique pour la justice et contre les fascistes de tous les temps.

Sources et bibliographie : les lettres ici citées, conservées à la BNF, au Musée de Bretagne ou au MAHJ (les deux derniers ensemble sont en ligne sur le site du Musée de Bretagne, et sur celui du MAHJ), ont été publiées – à l’exception de la lettre à Labori – dans Basch, Le Deuxième procès Dreyfus. Rennes dans la tourmente. Correspondances, édition établie par Françoise Basch et André Hélard, Paris, Berg, 2003. On trouvera à la BNF deux autres lettres de 1909 à Labori, non citées ici et non reprise dans le livre de Françoise Basch et André Hélard, sous la même cote (n.a.fr. 28046 (10)). On se reportera aussi, en plus des articles citées dans la corps du texte et dont les références sont données à chaque fois, à : Victor Basch, « Le Procès de Rennes dix ans après », Paris, Ligue des droits de l’homme, 1928 et Victor Basch, « Réponse à La Liberté », Cahiers de la Ligue des droits de l’homme, 1-5 juin 1917. Sur Basch, on lira : Françoise Basch, Victor Basch, de l’affaire Dreyfus au crime de la Milice, Paris, Plon, 1994 ; Françoise Basch, Liliane Crips, Pascale Gruson, Victor Basch, (1863-1944) un intellectuel cosmopolite, Paris, Berg International Editeurs, 1999 ; Colette Cosnier et André Hélard, Rennes et Dreyfus en 1899, une ville, un procès, Paris, Pierre Horay, 1999 ; Jean Guiffan, La Bretagne et l’Affaire Deyfus. Rennes, Editions Terre de Brume, 1999. 

Françoise Basch

Dreyfus.culture

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