Jules Andrade

Andrade, Jules, Frédéric, Charles, physicien et mathématicien français, né aux Batignolles (Seine) le 4 septembre 1857*, décédé à Brighton-les-Pins (Somme) le 25 février 1933.

Polytechnicien (1876), un temps officier d’artillerie, il quitta l’armée pour l’enseignement et après son doctorat (1890), fut nommé maître de conférences d’astronomie à la Faculté des sciences de Rennes (1891). En juin 1897, il fut informé (comme ses collègues Dottin, Aubry, Sée) par un autre collègue, Victor Basch, des déclarations que Münster avait faites à Nordau au sujet de l’innocence de Dreyfus. Dès lors, les cinq amis se mirent à « étudier tous les documents avec le sévère scrupule [qu’ils apportaient] à [leur] recherche scientifique », jusqu’à être convaincu, à la fin de l’année, de la culpabilité d’Esterhazy et l’innocence de Dreyfus (Basch, « Rennes » dans Le Deuxième procès Dreyfus, Paris, Berg, 2003, p. 192-193 ; voir aussi p. 164). Au lendemain de l’acquittement d’Esterhazy, Andrade – « esprit impulsif et primesautier, épris d’aventure intellectuelle, plein d’audace et de fantaisie » (idem), qui ne redoutait pas la polémique et qui, en 1896, en réponse à La Libre Parole, avait publié un article (14 mai 1896) pour expliquer que la manière dont les professeurs de la Faculté « priaient Dieu […] ne [leur] import[ait] pas essentiellement » (Hélard 1996*, p. 269), écrivit au général Mercier, au nom de la camaraderie polytechnicienne :

Au camarade Mercier Ancien élève de l’Ecole polytechnique Mon cher camarade, tu étais ministre de la guerre à l’époque de la condamnation de Dreyfus ; à cette époque je n’avais aucune des angoisses qui étreignent aujourd’hui tant d’esprits libres encore tout stupéfiés des nouvelles méthodes d’enquête; de plus on savait à cette époque que Dreyfus avait été condamné sur une pièce matérielle, le bordereau ; sans doute les experts se balançaient presque, mais il y avait une petite majorité ; et puis, tu avais annoncé avant le jugement que l’accusé était coupable ; cela nous devait suffire alors, puisque le huis clos faisait la nuit sur tout contrôle de l’opinion. Aujourd’hui, les choses ont changé. Il existe une écriture définie infiniment plus ressemblante à celle du bordereau que celle de l’accusé condamné il y a trois ans. Ce seul fait exige la révision du procès de notre camarade Dreyfus, du moins quand on veut apporter dans la justice un peu de la probité scientifique. À ce propos, je te dirai que je ne trouve guère de cela dans les rapports de MM. Ravary et d’Ormescheville ; par contre j’y reconnais l’écriture de bons élèves des jésuites. Je ne te parle pas du hulan, puisqu’on n’a rien voulu tirer au clair à son égard. N’est-ce pas une chose étrange, camarade Mercier, que dans une question où la justice exige le sang-froid, l’on ait vu des soldats qui ne bronchent pas au feu éprouver cependant le frisson de la peur civile et s’émouvoir d’un Drumont ou d’un Rochefort. En tout cas j’affirme très haut que la récente méthode d’enquête n’eût jamais pu être appliquée du vivant de notre regretté camarade de Miribel, car celui-ci possédait au plus haut point la probité scientifique. Quoi qu’il en soit, mon cher camarade, je suis persuadé que si, il y a trois ans, tu t’es trompé, tu t’es trompé de bonne foi. Et c’est pourquoi, si Dreyfus est innocent, ce qui. je ne crains pas de le dire, me parait de plus en plus probable, je te plaindrai de tout cœur. D’ailleurs la Vérité, on l’aura, et toute nue, et cela en dépit de Tartufe qui vient de recevoir en France ses grandes Lettres de naturalisation. Camarade Mercier, je te serre la main. J. Andrade, ancien élève de l’Ecole polytechnique.

Cette lettre, ironique et cinglante, qui abusait par amusement du tutoiement (vingt-quatre promotions les séparaient et Mercier était ministre de la Guerre), lettre que publièrent Le Siècle et L’Aurore et que reprit toute la presse, valut à son auteur d’interminables manifestations sous ses fenêtres qui rassemblèrent jusqu’à 1 500 personnes (Hélard 1996,* p. 274-278 ; Hélard 1999*, p. 303-306 ; Birnbaum, p. 367-369) et une lettre des étudiants de la Faculté de Rennes :

Monsieur le recteur, vous avez sans doute vu avec douleur les lettres et signatures de MM. Andrade, Basch, Sée, Aubry et Cie ; malgré les déclarations d’officiers français au conseil de guerre, malgré le jugement de ce conseil, les affirmations des ministres et de M. Cavaignac, ancien ministre de la guerre, ils s’associent à une campagne contre l’honneur de l’armée et la paix de la France ; nous les jugeons indignes d’instruire des Français de cœur qui aiment leur pays et l’armée, sa plus glorieuse incarnation ; que ces antipatriotes, inconscients ou non, quittent l’Université ; démission des camarades de Dreyfus. La jeunesse des écoles, invariable dans ses idées de chaleureux amour de la patrie, poursuivra partout les traîtres qui la vendent, la ruinent et l’abaissent ; elle compte sur les pouvoirs publics pour sanctionner ses généreuses idées et rendre enfin libres et dignes les vrais Français de France. A bas le syndicat ! Vive l’année ! Vive la France ! » (« Manifestations dans les départements », Le Journal, 23 janvier 1898).

Pendant une de ces manifestations, Andrade ayant souffleté à deux reprises un étudiant de première année de droit, Régnier, fut condamné en correctionnelle le 6 février, précipitant assurément les demandes répétées du préfet de le déplacer, décision qui « contenterait non seulement les élèves de l’Université, mais encore donnerait satisfaction à la population outrée de la conduite de ce professeur » (Hélard 1999*, p. 314). Quelques jours plus tard, le ministre de l’Instruction publique, Alfred Rambaud, suspendait Andrade de ses fonctions, « se réservant d’examiner ce que la conduite de ce professeur ou les conséquences de sa conduite pourraient comporter de plus » (Le Journal, 9 février 1898).
Nommé en août suivant à la Faculté de Montpellier, pour la plus grande colère des antidreyfusards (voir leur presse des 25 et 26), il signera ensuite la protestation en faveur de Picquart (4e et 6e liste).
Au début de l’enquête de la Cour de cassation, il écrivit au président Lœw et au ministre de la Guerre Freycinet pour les informer qu’il était « en mesure d’affirmer un fait dont la connaissance importe aussi bien à la manifestation de la vérité cherchée par la justice qu’à la sécurité de la défense nationale » (3 décembre 1898). Sans réponse, il écrivit à nouveau au président de la Chambre criminelle, le 26, pour demander à être entendu en présence du général de Boisdeffre au sujet d’un « fait certain » que l’ancien chef d’État-major avait « complaisamment colporté » et dont la conclusion était un faux commis ou réalisé avec la complicité d’un « des agents secrets du ministère de la Guerre ». Le 7 janvier 1899, il écrivait une nouvelle lettre au même pour l’informer qu’il était « en mesure d’établir que le dossier secret de l’affaire Dreyfus a contenu à une certaine époque une prétendue correspondance du condamné de 1894 avec l’empereur d’Allemagne ». Le 14 janvier, Andrade fut entendu sur commission rogatoire et affirma qu’il tenait sa certitude d’une indiscrétion du général de Boisdeffre à la princesse Mathilde – celle d’avoir affirmé avoir vu « une lettre de l’empereur d’Allemagne à Dreyfus » – de Madame Serment, qui elle même le tenait de monsieur de La Rive à qui avait parlé la princesse. Le 3 février, Andrade réécrivit au premier président pour demander à être à nouveau entendu après avoir reçu une lettre de de La Rive avec lequel il avait pris contact et qui, s’il corrigeait quelques points sur ses relations avec la princesse, confirmait l’indiscrétion de Boisdeffre, « de notoriété publique ». Sans réponse, Andrade écrivit à nouveau le 8 février à Lœw pour lui transmettre la lettre qu’il avait reçu peu avant. Après le dessaisissement, inlassable, il écrivit à Mazeau pour être entendu avec la princesse Mathilde et, une nouvelle fois, n’eut pas de réponse comme il n’en eut pas avant le procès de Rennes quand il écrivit au colonel Jouaust pour l’informer qu’il était en mesure de prouver l’innocence de Dreyfus. Après le procès, il écrivit à Monis, ministre de la Justice, demandant à être entendu pour dire ce qu’il savait et qui à ses yeux constituait un fait nouveau susceptible de saisir la Cour de cassation. Il joignait à sa lettre, une lettre reçue du colonel Chauvet qui rapportait un propos entendu de Schwartzkoppen selon lequel il pouvait « déclarer sur l’honneur que Dreyfus est innocent et qu’il paie pour un autre ». Une révélation qui n’aura pas de suite et que le conseiller Boyer, en 1904, considérera comme étant d’une importance « incontestable » mais sans toutefois pouvoir être « considéré comme nouveau » (Cassation II. I, p. 36). Andrade, qui souscrira aussi au monument Scheurer-Kestner (18e liste) et signera la protestation contre l’amnistie (L’Aurore, 17 février), sera ensuite nommé à l’Université de Besançon où, jusqu’à son décès, il sera titulaire de la chaire de chronométrie.

Sources et bibliographie : Sa lettre à Mercier a été reprise dans Le Livre d’hommage des lettres françaises à Émile Zola, partie II, p. 29-30 et dans Haime, p. 300-301. Ses lettres à Lœw ont été publiées dans Cassation I. II, tome 1, p. 772-774, 778 et 779-780, sa déposition aux pages 775-778 et la lettre de La Rive aux pages 778-779. Sa lettre à Mazeau se trouve aux AN dans le fonds BB19 77. Sa lettre à Monis a été publiée dans L’Aurore du 14 septembre 1899. On pourra aussi trouver deux lettres de lui à Dreyfus au Musée de Bretagne. À son sujet, on pourra consulter son dossier de la Légion d’honneur sous la cote : LH/33/34.

Philippe Oriol

Wiki Rennes

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