Pierre Bertrand

Bertrand, Pierre, Étienne, Oswald, publiciste français, né à Tonneins (Lot-et-Garonne) le 5 avril 1864*, décédé à Paris le 4 avril 1930.

Frère cadet de Gabriel Bertrand, fils du fondateur du  bonapartiste Écho de Marmande, Pierre Bertrand se lança tout jeune dans la littérature avec son frère en fondant La Revue de France (1884) puis passa ensuite au journalisme en collaborant au bonapartiste Journal du Lot-et-Garonne. Après un long séjour en Extrême-Orient, où il combattit les excès coloniaux, il revint en France et s’installa au Havre où il collabora au Petit Havre. 
Nous ne savons exactement ce qu’y fut sa vie mais il semble qu’il dut y fréquenter les milieux révolutionnaires comme à Paris, où on le croise à la fin de 1894. Il y avait fait la rencontre de Bernard Lazare dont il se présentera plus tard comme en étant un « ami intime » (propos tenus au meeting du 19 septembre 1898. Rapport du 20. Arch. PP. Ba 1497). C’est à ses côtés, en effet, un « soir triste de décembre 1894 », qu’il marchait, tous deux « humiliés, désespérés », et que son compagnon lui dit l’innocence de Dreyfus :

vous m’avez le premier dit : Dreyfus est innocent et où je vous ai répondu : Dreyfus est innocent ! (« À Bernard Lazare », Le Journal du Peuple, 5 juin 1899).

Sa lecture, expliquant comment il en était arrivé à s’interroger et à se convaincre, était la suivante :

Vous rappelez-vous cette froide matinée de décembre 1894, où, marchant à pas lourds, nous échangions nos craintes. Les conseils de guerre ne nous avaient pas encore livré leurs secrets. Nous ne savions des hommes publics que la triste histoire de leur palinodies, de Boisdeffre que sa suffisance, de Mercier que son imbecillité. Nous ignorions Gonse, Henry, du Paty de Clam, d’Ormescheville, Esterhazy. L’angoisse nous étreignait cependant. C’est qu’en effet nous nous souvenions d’avoir vu, quelques mois auparavant, les mêmes forces s’essayer à d’autres attentats pareils. Nous retrouvions sous d’autres noms, d’autres masques, des procédés identiques. Entre le procès du capitaine Alfred Dreyfus et le procès des Trente, la qualité des juges nous apparaissait comme la seule différence. Dans le premier : des citoyens libres ; dans le second : des soldats. Les citoyens libres avaient acquitté, les soldats avaient frappé. Mais ce n’était pas assez pour entraîner des esprits avertis. Un verdict ainsi obtenu restait sans valeur. Notre conscience, qui avait protesté contre le premier outrage fait à la justice, protestait invinciblement contre le second.
Comme la préfecture de police s’était efforcée de déshonorer les libertaires avant qu’ils parussent à la barre, l’État-Major était descendu aux pires infamies pour condamner d’avance le malheureux qu’il accusait. Et cela nous remplissait d’effroi.
Nous  n’allâmes ni l’un ni l’autre, voir la parade d’exécution. Nous n’eussion pas supporté l’horreur de ce spectacle. Le soupçon était entré en nous qu’il y avait là une formidable erreur ou un crime atroce. Nous ne pouvions plus le chasser. (« Lettre ouverte à Bernard Lazare », Les Droits de l’Homme, 30 octobre 1898).

Ainsi qu’il l’écrira plus tard : « Je suis, je le dis avec un incommensurable orgueil, un de ceux qui ont le plus anciennement lutté en vue de cette œuvre de justice, un de ceux dont la conscience protesta dès 1894, un de ceux dont le dévouement cherchait avec angoisse l’occasion de s’affirmer et s’affirma » (« Lettre ouverte à Madame Alfred Dreyfus », Les Droits de l’Homme, 19 septembre 1898). Une conviction et une prise de position d’autant plus intéressantes quand on sait que depuis 1889 son beau-père était le fameux Teyssonnières qui n’avait pas dû manquer de lui faire part de ses certitudes après l’expertise qu’il venait de réaliser du bordereau… (une curiosité familiale que vient encore renforcer le mariage de son frère Gabriel avec la fille d’Hippolyte Barthélemy, l’antidreyfusard chroniqueur militaire du Journal)… 
En janvier 1898, après avoir signé la première protestation (11e liste), Bertrand entra aux Droits de l’Homme qui se créaient, assumant la rédaction en chef et signant quotidiennement la rubrique « Aujourd’hui » et, quelquefois, un leader auquel il donnait souvent la forme d’une lettre ouverte. Dans ses articles, essentiellement consacrés à l’Affaire proprement dite, Bertrand, à la différence de nombreux révisionnistes, prit en compte dès le début de son engagement le cas personnel du capitaine et plaça rapidement le débat sur son innocence, innocence qu’il n’eut de cesse de proclamer. Mais pour lui l’Affaire dépassait largement ce cadre et ses articles furent aussi l’occasion d’attirer l’attention de ses lecteurs sur les autres victimes – anarchistes persécutés et emprisonnés, peuples opprimés dans les colonies, etc. Comme il l’écrivit dans sa « Lettre à Madame Dreyfus », précédemment citée : « […] il y a des centaines, des milliers, je le crains, de victimes aussi lamentables que le capitaine Dreyfus ». Et s’il fut dreyfusard tout autant que révisionniste, ce n’est pas tant parce que la révision était une nécessité pour que fût proclamée l’innocence mais parce qu’il estimait qu’il était nécessaire et urgent de « restaurer l’esprit de justice » parce que telle était la mission de la France, patrie des droits de l’Homme et, par essence, « soldat du droit » (« Expliquons-nous », 26 janvier 1898). Ainsi, à la veille du procès Zola, c’est l’idée qu’il tenta de faire comprendre aux jurés :

Ils ont entendu parler à tout propos, hors de propos peut-être, […] de la mission de la France. Eh bien, qu’ils se recueillent et songent à cette mission, et se demandent ce qu’elle est, ce qui la caractérise, quel est son but.
Puis, lorsque leur conscience interrogée aura répondu ; lorsque, avec la force de l’évidence, cette vérité se sera emparée de leur cerveaux que la France a la mission supérieure d’enseigner la justice, que c’est l’enseignement de la justice qui fit sa grandeur, que la Révolution a été l’œuvre de l’esprit de justice, que la déclaration des Droits de l’homme est la charte de l’homme juste ; lorsqu’ils auront, en un mot, résolu d’être justes, et dignes de leur magistrature, et ne chercheront plus que les moyens de l’être, – car la justice comme le devoir se laisse quelquefois chercher, – nous leur demanderons avec insistance, nous les prierons avec angoisse de s’abstraire, d’oublier les bruits du dehors, d’oublier nos dire et ceux de nos adversaires, d’oublier ces querelles si violentes et si nombreuses provoquées par le débat qu’ils doivent trancher, d’oublier les cris de haine coupable échappés à toutes les lèvres – et où peut-être se prolongeaient de personnelles inimitiés, – d’oublier la qualité, la gloire, la valeur représentative de l’homme qu’ils auront devant eux, d’oublier la guerre cruelle engagée contre une race à qui, fût-elle coupable, des siècles d’oppression devraient assurer l’indulgence, d’oublier enfin la tourmente où nous vivons depuis trois mois, pour remonter jusqu’à l’origine et résoudre, répétons-le, la question en soi.
Elle était simple avant qu’on l’altérât, et il suffit, pour qu’elle le redevienne, qu’on la dégage de tout ce que les passions y ont ajouté, les passions ignorantes, les passions folles, les passions cruelles. Pas plus qu’il ne s’agit d’un homme, pas plus qu’il ne s’agit d’une race, il ne s’agit d’un fait. Les jurés commettraient mal leur devoir s’ils émettaient un verdict sur le fond même de l’affaire, s’ils prétendaient redresser par un troisième verdict les arrêts iniques des tribunaux militaires. Ils n’ont point à se prononcer sur l’innocence ou la culpabilité du capitaine Dreyfus. Ce n’est point ce procès qui va se plaider devant eux : c’est un autre, c’est le procès de la justice, ou plutôt des applications dérisoires par lesquelles on la ravale, le procès des tribunaux d’exception, de la raison d’État.
À ceux que l’ont nomme les syndiqués et qui sont, en effet, syndiqués pour la défense des intérêts les plus sacrés, la tourbe hurle sans repos ni variation, qu’elle oppose à notre certitude une autre certitude et que le condamné, dont nous affirmons l’innocence, est coupable.
Soit, il est coupable. Mais songez que la justice ne peut être rendue si les formes de la justice ne sont pas respectées ; car si on permet qu’elle soit violée pour un homme, un jour prochain on devra permettre qu’elle soit violée pour un autre, de telle sorte que les minorités successives seront, par ce moyen honteux autant que facile, dangereux autant que misérable, opprimés tour à tour, jusqu’à l’heure où la Force, habituée à de quotidiens triomphes, enivrée d’elle-même par un grand coup, supprimera définitivement le Droit.
Donc, même coupable, l’officier traître devait être jugé avec les garanties que la loi donne, que la Révolution a proclamées, que la Déclaration des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen précise quand elle dit : « Nul ne peut être appelé en justice, arrêté, accusé, ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites. »
Et ainsi, en admettant même que l’on démontre la culpabilité du prisonnier de l’île du Diable, on n’aura rien prouvé contre nous, et notre thèse gardera toute sa force si l’on ne peut nous dire comment furent acquises les preuves qui firent la conviction de ses juges, si l’on ne peut nous donner l’assurance qu’il sut les charges amassées contre lui et que sa défense fut libre. 
Mais tant qu’on nous opposera sur ces deux points double refus ; tant que nous ne saurons pas d’où vient ce bordereau où l’Esterhazy croyait reconnaître son écriture : tant que les hommes responsables n’auront pas, par un serment solennel, nié l’escobarderie dont nous les accusons, il apparaîtra à toutes les consciences droites que l’ancien procès fut un procès mal jugé, que la révision s’en impose, et que c’est le devoir étroit des jurés, dans l’intérêt supérieur du pays, de notre pays, de tous les pays, – car une éclipse en France c’est l’obscurité partout, – de redresser un verdict inique. (« Aux jurés », 8 février)

Après le verdict du procès Zola, c’est un défi qu’il voulut lancer :

[…] nous devons crier notre conviction profonde, l’affirmer aux uns, la cracher aux autres, la soutenir toujours. 
– Dreyfus est innocent ! Dreyfus a été illégalement condamné ! Voilà le mot d’ordre qui nous a été laissé et que nous devons fièrement reprendre pour des combats nouveaux, sans lassitude. 
L’État-Major, s’il croit nous avoir vaincus, se trompe. Il a condamné le capitaine Dreyfus sans preuves et, de ce crime que flétrira l’histoire, est sorti le procès Esterhazy ; il a acquitté le commandant Esterhazy par ordre, et, de cette monstruosité, est sorti le procès Zola ; il a fait enfin condamner Émile Zola par de cyniques mensonges et d’odieuses pressions. Eh bien ! qu’il attende le résultat dernier !
Vive Zola ! (« Le verdict de l’avenir », 25 février).

Appelant, après les élections de mai, et devant les succès nationalistes, à opposer la force à la force et les coups aux coups, à faire « une guerre à mort à l’antisémitisme » (« Les élections d’hier », 10 mai), il encouragera bientôt les Républicains à « prendre la rue » (« À la rue », 9 octobre), et ce sans distinction d’étiquettes (« Appel à tous », 16 octobre). Il donnera l’exemple en participant à la fondation de la Coalition révolutionnaire sous l’égide de laquelle, au cours des mois suivant, il prendra la parole dans un très grand nombre de réunions publiques. Entre temps, après le discours de Cavaignac que certains dreyfusards avaient vécu comme une amère défaite, Bertrand, lui, voulut le considérer comme le signal d’une nouvelle bataille : « Voici que nous reprenons les armes dont le ministère de la guerre s’est servi et que nous les lui brisons dans les mains ! Voici que le Syndicat grandit en nombre, s’accroît en force ! Voici que la Lumière étend ses rayons ! Voici que la vérité marche, hâte son pas, bouscule les erreurs, anéantit les mensonges, devient toute proche ! » (« Aujourd’hui. Rage impuissante », 11 juillet). Car à ses yeux, comme aux yeux de quelques autres dreyfusards, Cavaignac n’était jamais parvenu qu’à prouver que le dossier contre Dreyfus était vide, que les pièces qui le composaient ne pouvaient être que fabriquées pour la circonstance et que sa transmission en chambre des délibérations en 1894 était une réalité (« Aujourd’hui. Conviction facile », 10 juillet). De même, après la découverte du faux Henry, signe que « La vérité a marché », comme il titra son article enregistrant la nouvelle (2 septembre), il demanda de ne pas baisser la garde et de continuer plus que jamais le combat : « Nous avons provoqué une insurrection des consciences contre les pratiques odieuses de l’État-major, du gouvernement, de la magistrature. Nous avons le droit de nous réjouir, non de nous arrêter. Une insurrection n’est pas assez. C’est une révolution qu’il nous faut poursuivre et faire » (« Le flambeau », 11 septembre).
En janvier 1899, après avoir adhéré à la Ligue des droits de l’homme et signé la protestation Picquart (3e liste), Bertrand, refusant de collaborer avec Danglar qui venait d’entrer aux Droits de l’Homme et en deviendra directeur en juin suivant, préféra quitter le journal (voir : « Un mot personnel », Le Journal du Peuple, 19 juin 1899). Il entra alors au Journal du Peuple, à sa création, en février, et en devint une des principales signatures. Il y poursuivit son combat pour la révision, contre les césariens, mais aussi, comme il le faisait aux Droits de l’Homme, contre toutes les iniquités. Il y mena ainsi une longue « Enquête sur Madagascar » (du 9 mars au 1er avril et du 15 au 25 mai) dans laquelle il dénonça les exactions de l’empire colonial français. Il y défendit aussi la mémoire de son ami le docteur Gibert – dont le témoignage sur la communication de la pièce secrète, obtenu de Félix Faure, tentait d’être écarté par les antidreyfusards qui n’avaient de cesse de répéter que la santé mentale du docteur s’était depuis quelques années altérée (voir les numéros du Journal du Peuple des 29, 30 et 31 mars) –, et commenta l’actualité de l’Affaire en des articles vigoureux comme celui qu’il écrivit après le vote de la loi de dessaisissement :

Il fallait en finir. On le pouvait. L’occasion était unique. Mais, pour en finir, un acte de justice était nécessaire. C’est un coup de force qu’on nous donne. M. Charles Dupuy, cravachant ses valets, a obtenu d’eux un suprême service. Par 332 voix contre 216, ils ont décrété le règne de l’iniquité, l’anéantissement du droit, le triomphe du sabre. Désormais, traîtres et faussaires peuvent, semble-t-il, dormir en paix. Ils sont sous la protection des représentants du peuple.
Les représentants du peuple ont étendu leur main droite bienveillante, sympathique, fraternelle sur l’ignominieux Mercier, le lâche Billot, sur les faussaires Boisdeffre, Gonse et Pellieux, sur Chanoine et Zurlinden, complices d’Esterhazy, sur toute la canaille militariste. Les représentants du peuple oint glorifié le mensonge, magnifié le faux, exalté la trahison. Les représentants du peuple ont éteint la torche qui eût éclairé le pays ; ils ont étranglé la vérité naissante ; ils ont, avec solennité, proclamé que l’armée est intangible et que la démocratie doit être serve ou ne pas être. Tout est dit. Le Sénat suivra l’exemple de la Chambre. Dreyfus restera dans son bagne. Picquart l’y rejoindra bientôt. Les foules, un instant émues, s’apaiseront et oublieront, tandis que sur le pavé des villes, nos généraux, plus que jamais arrogants et vils, feront sonner leurs éperons. Il y avait seulement quelque chose de pourri en Danemark, tout est pourri en France.

Une chose pourtant, expliquait-il, avait résisté à cette œuvre de dissolution : le peuple, ce peuple prêt « à se lever à la voix d’hommes qu’il aime – parce qu’il se sent aimé d’eux – pour rejeter comme vermine les artisans de mensonge et d’oppression, pour rallumer la torche éteinte, pour restaurer le droit ». Et l’attaque devenait un appel qui était aussi un avertissement :

Car nous ne nous rendrons pas, [et] la loi d’apaisement votée tout à l’heure, nous la violerons ; car nous exigeons aujourd’hui comme hier la justice, toute la justice ; car nous redoublerons, nous décuplerons, nous centuplerons l’agitation autour de vos scélératesses.
Dessaisir des juges, remettre à des valets la besogne des magistrats, ramasser une majorité dans la boue pour s’en faire un pavois, c’est chose facile. Les Dupuy n’ont jamais manqué de Lebret et les Lebret de Beaurepaire ou de Cruppi pour ces sortes d’opération. Ce qui est étrangement plus malaisé, c’est contraindre des hommes libres à subir le joug de misérables aussi misérables. / J’ose dire qu’on n’y parviendra pas.
Le gouvernement a voulu la guerre, il aura la guerre. Il a mobilisé les généraux, nous mobiliserons les foules. Et nous sommes tranquilles sur l’issue de ce grand combat. La France est une terre de justice et de liberté, non point qu’elle ait jamais réalisé ni la liberté, ni la justice, mais parce qu’elle a toujours ardemment aspiré vers elles, parce qu’elle à mis en elles l’espoir de son avenir, parce qu’elle a tout un passé de sacrifices douloureux consentis pour assurer leur triomphe final. Ce n’est pas maintenant qu’elle abdiquera, au seuil d’un siècle nouveau dont la vision l’enchante.
À la bataille donc ! (« À la bataille », 12 février).

Au Journal du Peuple, il rendit aussi compte de l’enquête de la Cour de cassation en une série qui était l’analyse serrée et « batailleuse » des différentes dépositions (2 au 13 avril) et donna, sous la forme de courtes lettres, quelques articles incisifs, comme cette lettre « À monsieur Cornély », publiée le 6 juin :

Vous vous flattez que le capitaine Dreyfus, après l’arrêt du conseil de guerre de Rennes, reprendra son rang dans l’armée qui l’avait rejeté. Vous vous flattez que ses impitoyables adversaires d’hier lui ouvriront leurs bras et qu’il acceptera leur étreinte. Or, si j’avais cette pensée, elle me soulèverait de colère. Je ne puis pas dire que je regretterais d’avoir participé, à mon rang, l’œuvre de justice qui vient de s’accomplir. La justice vaut par elle-même. Les efforts qu’ont fait pour l’atteindre, les sacrifices qu’elle impose ne sont jamais perdus. Mais, tout de même, quelle douleur profonde, ce jour-là, quelle humiliation intime de voir l’homme en qui s’est un moment résumée la misère humaine, abdiquer son rang parmi les opprimés pour reprendre sa place parmi les oppresseurs ! le capitaine Alfred Dreyfus peut avoir une grande destinée. Ce n’est point en suivant vos conseils, Monsieur, qu’il la réalisera.

Cette grande destinée, telle qu’il l’imaginait, il l’expliquera, le mois suivant, en une « Lettre ouverte au capitaine Dreyfus » :

Elle est lourde. Mais, sachez le voir, elle est glorieuse. Ce que l’on a poursuivi en vous pendant de longues années avec un si féroce acharnement : c’est la tolérance, la liberté, et le droit humain. 
Juif, on vous a voué à la géhenne parce que la religion chrétienne, issue d’enseignements juifs, défaille et a besoin de se retremper dans le sang pour reprendre vie. 
Soldat, on vous a dénié les garanties communes parce que l’iniquité est nécessaire aux armées prétoriennes. 
Prisonnier, on vous a torturé jusqu’aux dernières limites de la souffrance, parce qu’une société qui repose sur la force ne se maintient que par les abus de la force. 
Contre la religion, contre l’armée, contre la société, voilà donc le triple combat à livrer, le triple combat auquel vous appelle ma pensée amie. 
[…] Je l’avoue, j’ai fait le rêve que vous entreriez, plus tard, après les heures de repos dues à votre corps brisé, à votre cœur gonflé de chagrins immenses, malheureux ami dont les enfants ont grandi sans que vous connaissiez leurs rires ni leurs larmes, j’ai fait le rêve que vous entreriez dans la lutte où nous sommes. Innocent, il importait à la Justice que votre supplice cessât. Mais il importe aussi à la Justice que vos mains, affranchies de leurs chaînes, brisent les chaînes qui tiennent tant d’autres mains prisonnières, il importe à la Justice que tous les fronts courbés se redressent comme s’est redressé votre front. Et il importe aussi à la Justice que, privilégié jusqu’au bout, puisque vous avez trouvé des amis dans votre misère, vous soyez à votre tour l’ami des misérables. 
Vous saurez leur parler, vous qui avez touché le fond de la douleur humaine, et ils aimeront vous entendre parce que vous avez été supplicié comme eux. (3 juillet).

Il défendit ensuite l’Appel aux travailleurs et aux soldats du Journal du Peuple, appel qu’il signa et dépassa même en déclarant, avec ses amis Quillard et Joindy, lors de la réunion publique du 8 juin au Théâtre Moncey, qu’il engageait « les soldats au cas où on leur ordonnerait de tirer sur le peuple à tirer sur les officiers » (rapport non signé du 9 juin, Arch. PP. Ba 1498), dénonça l’arrivée de Galliffet au gouvernement – « […] entre lui et nous il y a de l’histoire » (« Raisons de justice et raison d’État », 28 juin) – et fustigea les « Purs », socialistes signataires du manifeste « à la France ouvrière et socialiste » qui

démontrent […] leur mauvaise foi par les sournoises insinuations […] dirigées toutes contre Jaurès. 
Mais quel est donc son crime ? Ah ! son crime est notre crime, le crime de tous ceux qui n’ont pas permis à l’iniquité de se perpétuer, odieuse, sereine. Son crime est d’avoir osé, il y a bientôt deux ans, proclamer à la Chambre, à la cour d’assises, dans les réunions publiques l’innocence du prisonnier que martyrisaient les bandits du ministère d’alors : les Méline, les Billot, les Lebon. Son crime est de n’avoir pas écouté les lâches conseils, d’avoir rejeté les calculs monstrueux, de s’être élevé au-dessus des intérêts méprisables, d’avoir fait son devoir quand personne autour de lui ne faisait son devoir. Son crime est d’avoir donné au prolétariat socialiste une leçon si haute, un enseignement si fier que ce prolétariat serait plus tard moins apte à subir les “déviations et les compromissions” des Purs. Son crime est d’avoir enseigné la justice à ce pays qui a soif de la connaître et ne la connaît pas. Son crime est enfin d’avoir mis l’humanité au-dessus de la politique. Or, les Purs ne peuvent lui pardonner cela. Pour sauver leurs fiefs électoraux, ils eussent voulu faire le silence autour des violences exercées par la Haute-Armée contre un Juif. Ils avaient jeté des yeux inquiets du côté de leurs circonscriptions, ils n’avaient pas cru que l’on pût remonter le courant qui entraînait la France vers un abîme, et, dociles, résignés, à peine honteux, ils s’étaient rangés sur le bord.
Mais la vie n’est pas tellement cruelle, l’humanité n’est pas tellement mauvaise que les calculs de la lâcheté ne soient quelquefois déçus. Alors que les Guesde et les Vaillant et les Zévaès et tous les Cadenat et tous les Carnaud se désintéressaient de la lutte pour garder ou conquérir un mandat, des libéraux, des savants, des poètes, des anarchistes et l’immense majorité du parti socialiste lui-même, – convaincue par les admirables Preuves de Jaurès, – décidaient la victoire. Chefs abandonnés de leurs troupes, les Purs restaient seuls. C’est ce dont ils essaient aujourd’hui de tirer vengeance par une trahison. (« Ohé ! les Purs », 16 juillet).

Envoyé à Rennes pour couvrir le procès – il en donnera de très belles « Impressions d’audiences » –, il refusera, intransigeant, après le verdict, de signer l’Adresse à Dreyfus. N’acceptant plus les « euphémismes », les « dissimulations », les « mensonges politiques et vains », à l’origine de la phrase évoquant les cinq juges qui, ayant voté les circonstances atténuantes, avaient laissé voir « le trouble de leur conscience », il rédigea sa propre Adresse, la seule qu’il accepterait de signer :

Capitaine Dreyfus, vous êtes acquitté. L’opinion de vos juges est méprisable et ne compte pas. Tout ce que des hommes peuvent faire pour un homme, nous le ferons afin de vous libérer. Mais si vous n’avez plus la force d’attendre, si votre vie s’en va, emportez la certitude que nous briserons les sabres de vos bourreaux et que les conseils de guerre crèveront du jugement infâme de Rennes. (« En passant », 19 septembre).

Car c’est là qu’était principalement son combat : 

[…] la réhabilitation d’Alfred Dreyfus, – que, d’ailleurs, nous l’aiderons à poursuivre, – n’était ni le but unique, ni, j’ose le dire, le but principal de nos efforts. Il avait été victime d’une juridiction spéciale qui n’offre ni garantie d’intelligence, ni garantie d’indépendance, ni garantie d’humanité. Si donc son salut importait à notre sensibilité, il importait davantage à notre raison que cette juridiction fût abolie. (« L’œuvre de demain », 27 septembre).

Et pour ce combat contre les conseils de guerre et pour l’abolition des lois scélérates, il exhortait ses amis à reprendre les armes : « Reprenons la bataille et poursuivons notre œuvre », écrivait-il, « il faut, […] dans nos journaux, rouvrir les polémiques impitoyables […], dans les réunions publiques, jeter de nouveau les paroles de combat ». Et évoquant les « déserteurs », il écrivait :

Et que nos regrets ne suivent pas les hésitants qui s’en vont, les timides qui désertent. J’espère, pour l’honneur de l’humanité, qu’ils seront peu nombreux. Mais, quel que soit leur nombre, nous serons plus forts sans eux. C’est leur influence sournoise, c’est leur modérantisme inquiet, c’est leur attachement égoïste aux choses du passé, ce sont leurs habitudes de discipline, ce sont leurs traditions de respect qui nous ont lentement conduits là où nous sommes. Je n’oserais dire qu’ils ont manqué de courage. Je suis sûr qu’ils ont manqué de hardiesse. Ils ont regardé d’où le vent soufflait ; ils se sont effrayés de la résistance des flots ; ils ont espéré atteindre le port en louvoyant. Voici que le port est loin, que l’orage grandit, que leurs mains défaillent ! Ils nous jetteraient à la côte si leurs conseils prévalaient encore. Saisissons la barre et qu’il en soit d’eux comme s’ils n’étaient pas » (« Poursuivons notre œuvre », 16 septembre).

Nous ne savons malheureusement pas si Bertrand pu poursuivre l’« œuvre ». Si nous savons qu’il collabora un peu au Libertaire jusqu’à la fin de l’année, nous n’avons pu retrouver sa trace après la disparition du Journal du Peuple et jusqu’à l’année 1901 où, à Limoges, il sera rédacteur en chef du Réveil du Centre et, en 1905, alors secrétaire de la Bourse du travail, directeur du tout nouveau Populaire du Centre qu’il quitta bientôt pour ne plus se consacrer qu’à L’Humanité où il tenait la chronique parlementaire et dont il démissionnera à la fin de 1908
Après la guerre, il participa à la fondation de diverses grandes feuilles de gauche : La Politique, avec Alexandre Varenne ; Le Progrès civique, avec Henri Dumay, Pierre Renaudel, Alphonse Aulard, Henri Bellamy et Ferdinand Buisson ; et, en 1922-1923, Le Quotidien, où, comme le dira Ludovic-Oscar Frossard, ses articles lui feront jouer « dans la presse et dans la politique de notre pays, un rôle de tout premier plan » (cité dans « Pierre Bertrand », Le Midi socialiste, 8 avril 1930).
Authentique homme de gauche et qui le restera jusqu’à son dernier souffle, il était évident que Pierre Bertrand s’engageât en dreyfusisme. Lazare lui avait d’ailleurs écrit en 1899 pour lui dire qu’il était un de ceux « auxquels [il] pensai[t] quand [il] travaillai[t], seul ; un de ceux dont [il s]e disai[t] : Quand j’élèverai la voix, je le trouverai. Je ne me suis pas trompé… » (cité par Bertrand dans son article « À bas les Juifs ! », Les Droits de l’Homme, 6 décembre 1898). Dreyfusard radical, sur une ligne qui était celle des anarchistes, il mena une campagne très active – quelques centaines d’articles, une trentaine d’apparition dans des meetings (où il parla surtout de la suppression des conseils de guerre et des lois scélérates) – qui fait de lui, même si l’histoire a oublié son nom, une des très grandes figures du dreyfusisme et une de ses plus belles plumes. Comme l’écrira Jean Psichari à Reinach, désolé de le voir quitter Les Droits de l’Homme :

Je ne saurais vous dire l’estime que j’ai pour le caractère, pour la droiture de Pierre Bertrand que j’ai souvent vu à l’œuvre. Je trouve et cela doit être votre sentiment qu’il a beaucoup, beaucoup de talent ; en ces derniers temps surtout il a fait encore des progrès, lui qui dès le début m’a semblé au-dessus du niveau du journaliste ordinaire. Je vous avoue que je me surprends souvent à répéter des phrases ou des lambeaux de phrases de ses articles. Il y a là un parfum d’honnêteté et, par instants, un souffle de poésie tout à fait remarquable. C’est quelqu’un et vous connaissez le succès que certains de ses articles ont rencontré auprès du public. Ce serait dommage de se priver de ce concours » (28 janvier 1899, BN n.a.fr. 13577, f. 176).

Philippe Oriol

Lazare et Bertrand (MahJ)

 

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