Alphonse Aulard

Aulard, François, Victor, Alphonse, historien et journaliste français, né à Montbron (Charente) le 19 juillet 1849*, décédé à Paris le 23 octobre 1928*.

Ce fils d’un professeur de philosophie de lycée, devenu inspecteur d’Académie puis libraire et conseiller municipal d’Angoulême, fit, une fois arrivé à Paris, ses études secondaires au collège Sainte-Barbe puis au lycée Louis-le-Grand. Entré à l’ENS en 1867, licencié ès lettres l’année suivante, il participa volontairement à la défense de Paris en 1870, et passa avec succès l’agrégation de lettres en 1871. Il enseigna d’abord aux lycées de Nîmes (1871-1874), de Nice (1874-1876) puis, après ses thèses qu’il soutint en littérature italienne (De Caii Asinii Pollionis vita et scriptis et, sur le grand poète italien Leopardi, Essai sur les idées philosophiques et l’inspiration poétique de Giacomo Léopardi, 1877), il devint maître de conférences de langue et de littérature d’abord à l’Université d’Aix-en-Provence, puis successivement à Montpellier, Dijon et Poitiers.
C’est à ce moment qu’il se tourna vers l’histoire en étudiant L’Éloquence parlementaire pendant la Révolution française, les orateurs de l’Assemblée constituante (1882) puis L’Éloquence parlementaire pendant la Révolution française (3 vol., 1882-1886). Grâce à l’appui d’un ami, le député radical Paul Ménard-Dorian, cet enseignant qui ne cachait pas ses idées radicales fut nommé au lycée Janson-de-Sailly en 1884. De là, la voie était tracée vers la chaire d’histoire de la Révolution française : en mars 1886, la Ville de Paris, alors encore à gauche, crée en Sorbonne un enseignement d’histoire de la Révolution française qui lui échut. Cette chaire lui permit de publier plus d’une trentaine d’ouvrages scientifiques, dont ses Études et leçon sur la Révolution française publiées en neuf volumes de 1893 à 1924 et son Histoire de la Révolution française : origines et développement de la démocratie et de la République (1789-1804), publié la première fois en 1901.
Animateur de la Société d’Histoire de la Révolution française, il participa aussi à de nombreuses commissions du ministère de l’Instruction publique et de celui des Affaires étrangères, favorisant l’édition critique des documents conservés aux Archives nationales. Cette reconnaissance officielle s’accompagna de polémiques historiographiques avec son ancien thésard, Albert Mathiez, et Augustin Cochin (voir, de ce dernier, La Crise de l’histoire révolutionnaire : Taine et Aulard, 1909). Fin 1907, Albert Mathiez fonda, en effet, une société rivale de celle d’Alphonse Aulard, la Société d’études robespierristes et, début 1908, une revue historique concurrente, Les Annales révolutionnaires. À ces polémiques s’ajoutèrent des critiques sur un engagement politique mal compris, à droite comme à gauche. Mais toujours Alphonse Aulard affirma, avec d’autres – Charles Seignobos, Henri Sée, par exemple –, la complémentarité d’un cheminement scientifique et d’un itinéraire civique, contrairement à l’un de ses grands rivaux, Ernest Lavisse. Dernière qualité, souvent signalée : Alphonse Aulard fut très apprécié de ses étudiants en raison de la précision de son enseignement et de la rigueur de sa méthode.
Car, contrairement à Lavisse, aux yeux de « cet homme de 89 égaré parmi nous » (Ferdinand Buisson), la dimension citoyenne de l’historien était inséparable de l’action politique, comme le montre son engagement dans le mouvement des Universités populaires, singulièrement l’Union Mouffetard, ou en faveur de la Ligue démocratique des écoles. Dreyfusard, il s’engagea bien plus tard que Herr n’avait pu l’espérer qui, dès décembre 1897, avait noté son nom comme possible signataire du premier projet de protestation (voir Dreyfus.culture.fr). Il ne signa rien en effet avant la fin de 1898 : la protestation appelant à ajourner le procès Picquart (« Un vœu », Le Temps du 6 décembre 1898), la protestation en faveur de Picquart (2e liste) et le modéré Appel à l’Union (5e liste). À l’exception de ces signatures, nous ne savons de choses de ce que put être son engagement que ce qu’il en dira plus tard en évoquant Gaston Paris :

Je n’avais point l’honneur d’être ni l’élève ni l’ami de Gaston Paris. Avant les derniers événements, il était timide en politique, et on le voyait à la fois conservateur et libre penseur. Je le rencontrai lors de l’affaire Dreyfus, dans un groupe où on cherchait les moyens de créer un mouvement bourgeois d’opinion, qui protégeât les lois contre les généraux factieux. Il n’était plus timide du tout ; il marchait hardiment contre l’Eglise catholique, dont il sentait la main dans le complot militaire ; j’ai vu, en ces colloques rapides, toute la noblesse de son cœur ; et j’ai été heureux de me sentir rapproché de lui par ces circonstances qui ont créé tant d’amitiés imprévues. » (« Opinions. À propos de Gaston Paris », La Dépêche (de Toulouse, 18 mars 1903). 

Sollicité pour une conférence lors de la deuxième séance du comité directeur de la LDH, le 17 juin 1898, il n’appartint pas aux premiers ligueurs, et ne revêtit véritablement la culotte ligueuse qu’au congrès de 1917, avec son élection au comité central sur la liste parrainée par celui-ci. Cet homme « au visage de cire derrière un binocle et des poils de givre » (Jean Hugo, Avant d’oublier. 1918-1931, Paris, Fayard, 1976, p. 14) fut porté à la vice-présidence de l’association en 1921.
Ligueur par excellence, « non content d’enseigner la Révolution, il s’appliqua, selon Henri Guernut […] à en faire revivre l’esprit », car « il estimait que le malaise [de l’époque] venait de ce qu’il y a un siècle et un quart, [que] la Révolution n’a été qu’ébauchée, et que l’œuvre de nos contemporains, c’était de la parfaire ». Il écarta cependant l’idée de se présenter à la présidence de l’association en 1926 quand Ferdinand Buisson se retira, quoiqu’il eût présidé de nombreuses séances en son absence et qu’il fût très engagé dans l’association, intervenant de multiples fois comme conférencier, écrivant, chaque année, dès 1920, plusieurs articles dans les Cahiers des Droits de l’Homme, en particulier sur la laïcité – il présida la Mission laïque française –, les relations internationales, les questions de scrutin et de représentation, et les Déclarations des droits de l’Homme, rédigeant même des tracts pour la LDH. Comme le reconnut d’ailleurs Henri Guernut, secrétaire général de la LDH de 1912 à 1932, Aulard influença souvent les décisions du comité central de la Ligue. À sa mort, la fédération de Charente de la LDH tenta de lancer une souscription pour ériger un monument à sa mémoire, sans succès.
L’historien, qui ne fut pas franc-maçon (cf. Jacqueline Lalouette, La Libre-pensée en France, 1840-1940, Albin Michel, 1997, p. 103), participa à de multiples autres organisations, à la direction de la Ligue de l’Enseignement – il en fut le vice-président – et à l’Association nationale des Libres penseurs. Mais ce patriote qui, pendant la guerre de 1914-1918, contribua, par ses articles dans Le Journal à l’effort militaire (voir le témoignage de Raymond Poincaré, Au service de la France. Neuf années de souvenirs, t. 5 : L’Invasion. 1914, Paris, Plon, 1928, p. 227-228), allant jusqu’à consacrer son cours public à l’histoire du patriotisme français sous l’Ancien Régime, s’investit aussi dans les associations liées à la SDN : attaché à la paix par l’arbitrage et aux droits des peuples, celui qui se considérait lui-même comme « patriote à la mode de l’an II » fut président de la Fédération des Associations pour la Société des Nations. De même, il fut l’un des défenseurs idéologiques de Caillaux (cf., par exemple, Le Progrès civique, 1er mai 1920). Enthousiasmé par la Révolution de Février, attentif à celle d’Octobre, « hostile à la politique du fil de fer barbelé, prenant la défense des mutins de la mer Noire, il s’interroge sur Lénine et sur le problème du passage à une autre société » (Michel Vovelle). Il fut dans les années vingt, et jusqu’à sa disparition, sensible aux droits de l’Homme qui, à ses yeux, étaient consubstantiels à la République.
L’homme public, membre de la modérée Association des journalistes parisiens, et présenté par Jules Claretie à la Société des Gens de Lettres, s’investit par ailleurs dans la presse d’opinion en collaborant à de multiples organes républicains, La Justice de Clemenceau (où, sous le pseudonyme de Santhonax, il rédigeait les « Lundis révolutionnaires »), L’Aurore, L’Action, La Lanterne, La Dépêche (de Toulouse), Le Populaire de Nantes, La Guerre sociale, L’Humanité, et encore Le Pays, L’Ère nouvelle, Le Progrès civique – aux côtés de Ferdinand Buisson –, ou l’organe du Cartel des gauches, en d’autres termes Le Quotidien, mais aussi La Lumière lancée par Georges Boris, Albert Bayet, Émile Glay, Ferdinand Buisson, et qu’il contribua à fonder. Dans les nombreux articles qu’il donna à ces journaux, Aulard revint peu sur l’Affaire. Après le procès Grégori, toutefois, il écrivit un long article de réflexions sur la question, occasion d’en revenir sur les leçons : 

Quand on parle de cette entrée de l’affaire Dreyfus dans l’histoire, j’entends bien que cela signifie qu’il n’y a plus à recommencer devant l’opinion ce terrible débat, que c’e-st là, pour ce qui est de la personne de M. Dreyfus, une affaire terminée, moins par l’autorité de la Cour de cassation que par l’évidence des choses. Mais les conséquences, les leçons de l’affaire Dreyfus, si elles sont entrées aussi dans l’histoire, ce né doit pas pour y être ensevelies comme dans un tombeau : ce doit être pour y vivre, pour préparer l’avenir, ce doit être à l’état d’influence agissante.
Si le cœur de tant de Français a battu naguère pour la vérité et pour cette vérité, c’est sans doute par cette fièvre de justice qui poussa Voltaire dans l’affaire Calas, c’est, en outre qu’on vit alors le grand péril d’une République démocratique obligée, par sa situation géographique, à entretenir une forte armée permanente, dont l’existence lui est aussi indispensable qu’elle est contradictoire avec ses principes.
L’affaire Dreyfus a montré que plusieurs des chefs de cette armée obéissaient à un autre idéal que l’idéal républicain et démocratique, qu’ils voulaient former une caste au service de l’Eglise catholique et de la cause de la conservation sociale, qui est une cause monarchique, et qu’ils prétendaient dominer la société civile, la gouverner.
Si un pronunciamiento militaire n’a pas détruit alors le gouvernement républicain, si la France m’est pas tombée alors aux mains d’un général, dictateur pour lui-même ou restaurateur d’un trône, cela a tenu, comme on dit, à un fil.
Mais ce, fil précieux, ce fil sauveur était tissé par le courage de l’élite même des Français, de ceux qui sont les plus conscients de la vraie tradition de la France.
Toutefois, ce n’est qu’une crise évitée, et le danger subsiste, parce que les causes du danger subsistent, subsisteront tant que les circonstances forceront les républicains français à avoir une armée permanente.
La leçon de l’affaire Dreyfus, c’est qu’il faut prendre contre l’esprit de militarisme toutes les précautions compatibles avec l’existence d’une armée permanente et les nécessités de la défense nationale. (« Opinions. Évocation de l’affaire Dreyfus » (La Dépêche (de Toulouse), 17 septembre 1908).

Dans cet article, il décochait un petit trait à L’Action française qui menait alors campagne contre l’arrêt de réhabilitation et contre la Cour de cassation qu’elle accusait d’avoir falsifié l’article 445 du Code de procédure pénale. Il y parlait de la « mauvaise foi […] réduite à aujourd’hui à chicaner, non sur la réalité des choses, je veux dire sur l’innocence de Dreyfus, mais sur un détail du libellé de l’arrêt, détail de style ».  
L’itinéraire civique de ce républicain, auteur d’une biographie de Danton, « héros tutélaire des radicaux » (Pascal Ory), se doubla de plusieurs échecs pour faire une carrière politique sous l’étiquette radicale-socialiste. « Type du parfait radical : homme de gauche, obstinément, mais résolument antimarxiste et, sauf pour les individus, peu sympathique au socialisme » (Émile Vandervelde, Souvenirs d’un militant socialiste, Paris, Denoël, p. 111) en réalité d’esprit ouvert, favorable à l’union des gauches sur quelques idées forces, il échoua ainsi successivement aux législatives de 1906 puis à celles de 1914, de même qu’en 1919, là encore dans la Seine et sur le mot d’ordre « ni bolchevisme, ni réaction », et ne réussit pas, en 1924, à enlever le siège qu’il convoitait en Charente. Mais, continuant à collaborer à la presse radicale, il fut et resta un membre actif du Parti radical – c’est lui qui proposa de simplifier l’ancien nom du parti de la rue de Valois –, et un libre penseur – membre de l’Association nationale des libres penseurs de France –largement écouté et entendu, notamment quand, « contre la liberté de l’église [sic] romaine et pour la liberté religieuse » (BNF, n.a.fr. 24486, fonds Havet, f. 198-199), il œuvra dans la commission de la Séparation du congrès international de Paris en septembre 1905.
Sa fille, Andrée, épousa l’un des dirigeants de la LDH et de la Ligue de l’Enseignement, le professeur Albert Bayet, qui fut son élève.

Sources et bibliographie : outre dans Georges Belloni, Aulard : historien de la Révolution française, Paris, PUF, 1949, et dans Monique Bayet, La Vraie légende d’Albert Bayet, Paris, Nouvelles éditions latines, 1965, on trouvera des éléments biographiques dans Michel Vovelle, « La Tradition des historiens de la Révolution ligueurs », Hommes & Libertés, no 97/98, déc. 1997/janv.-fév. 1998, p. 41, et dans diverses sources primaires, en particulier dans CDH, 10 nov. 1928, p. 652 et s. ; Bulletin de la Ligue française de l’Enseignement, mai 1899 ; Arch. PP. Ba 1660 ; CARAN F 17 22600, ministère de l’Instruction publique ; CARAN 454 AP 15, Société des Gens de Lettres ; dossier de la Légion d’honneur : LH/76/2.

Emmanuel Naquet

Wikipédia

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