Manuel Baudouin

Baudouin, Manuel, Achille, magistrat français né à Tours (Indre-et-Loire) le 26 juin 1846*, décédé à Paris le 23 janvier 1917.

Docteur en droit, inscrit au barreau de Rennes en 1868, il rejoignit la magistrature et fut nommé substitut à Châteaulin en 1869, puis à Quimper en 1871 et à Rennes l’année suivante où il fut nommé substitut du procureur général en 1878. Avocat général à Lyon en 1880, procureur général à Limoges en 1885, il fut ensuite avocat à la Cour de cassation en 1890 avant d’être nommé président du tribunal civil de la Seine en 1893. C’est à ce titre qu’il fut pour la première fois mêlé à l’Affaire. Au début de décembre 1897, il fut consulté par le ministre de la Guerre au sujet de la question des expertises du bordereau que demandait Mathieu Dreyfus dans le cadre des instructions Pellieux et Ravary. Baudouin indiqua les noms des cinq experts inscrits au tableau du Tribunal de première instance et expliqua au ministre que dans la mesure où Charavay, Gobert et Pelletier avait été déjà commis en 1894, il n’avait d’autres possibilités que de se tourner vers Belhomme et Varinard auxquels il serait possible d’adjoindre trois autres hommes de l’art : Mayéras, Coüard et Couderc. Dans une seconde lettre envoyée le même jour, il expliquait qu’il serait possible de compter sur Belhomme, qui lui avait écrit pour lui dire qu’il refusait de se rendre complice « de cette campagne anti-patriotique qui a[vait] pour but d’infirmer un jugement rendu à l’unanimité par un Conseil de guerre », qu’il l’avait vu le 4 décembre et qu’il lui avait « démontré l’inanité de ses scrupules » en lui faisant valoir que « deux ministres v[enai]ent de déclarer au Parlement qu’il y a[vait] une affaire Esterhazy et qu’il n’y a[vait] pas d’affaire Dreyfus » (Oriol, p. 504-505).
Nommé procureur général à la Cour de cassation en juillet 1901, il fut à nouveau appelé à s’intéresser à l’Affaire. Le 17 janvier 1904, après la transmission à la Cour du dossier de l’Affaire par le général André, il déposa son réquisitoire écrit qui requérait qu’il plût à la Cour de déclarer recevable la demande, de casser et d’annuler le jugement de Rennes et, si elle le jugeait nécessaire, d’ordonner un supplément d’informations. Un rapport que Dreyfus pourra juger comme « remarquablement fait », mais auquel selon lui il « manquait la note émue, la note humaine » (Carnet 1899-1907, p. 175). À l’ouverture des débats, au début de mars suivant, Baudouin prononça son réquisitoire qui demandait l’enquête, « définitive et complète » et, l’enquête faite, au début de mars 1905, déposa son second réquisitoire écrit, qui concluait à la cassation sans renvoi. Lors des débats de 1906, Baudouin prononça son réquisitoire pendant huit séances, du 25 juin au 8 juillet. De nombreux dreyfusards redoutaient ce caractère franc et entier, fougueux et emporté, aimant dire les choses comme elles étaient et ne s’encombrant pas de détours. Dreyfus, lui, pensait autrement et ne voulait plus de prudence, de tépidité, de ménagements qui n’avaient aucune raison d’être et avaient montré précédemment quelle stratégie vaine ils représentaient : « J’en fus fort en colère et je leur dis : “Va-t-on recommencer la faute commise à Rennes où l’on voulait ménager tous les partis, alors que Mercier et ses complices opéraient sans vergogne. On ne fait pas de conciliation, ajoutai-je, avec des adversaires de mauvaise foi, on les met en face de leurs crimes pour les mettre hors d’état de nuire ; ce serait une faute grave que de vouloir, sous prétexte d’un apaisement mensonger, pallier les crimes de nos adversaires.” » (ibid., p. 239). Ce réquisitoire, conforme à ses vœux, qui ne ménagea aucun de ses accusateurs, aucun de ceux qui s’étaient entendus à le perdre et à empêcher que fût connue la vérité, ce réquisitoire dont les jugements étaient durs, parfois excessifs, et les portraits terribles, déchaîna la presse antidreyfusarde. Dans La Libre Parole, Albert Monniot répondit aux « outrages » du « sinistre personnage », à « sa manie, son prurit de déformation et son optique de magistrat louche » en le présentant comme un « chien qui aboie, et qui bave, [un] chien hargneux […] qui n’a pu voir passer sous ses yeux un des témoins de l’accusation, même les plus unanimement respectés sans hurler à ses chausses, tenter de mordre ou pour le moins de salir de l’écume qui filtre de ses lèvres » : « C’est lui le chien, qui devient enragé à la seule pensée que pourrait lui échapper la pâtée mitonnée dans l’officine de trahison ; c’est lui, le chien impudique, flaireur complaisant de toutes les saletés et qui s’en repaît » (« L’affaire Dreyfus. Baudouin rappelé à la pudeur », La Libre Parole, 4 juillet. Voir aussi, du même, « L’affaire Dreyfus. Baudouin à la cravache », 6 juillet. Voir encore Ernest Judet, « Fureurs maladroites » et « Batônnier et procureur », L’Éclair, 28 juin et 4 juillet ; « M. Baudouin persiste », L’Intransigeant, 29 juin). Léon Daudet, lui, le présenta comme la voix des juifs qui venaient, « momentanément », de remporter une victoire « sur la France et son armée » : « Le réquisitoire de Baudouin est un témoignage crapuleux de cette victoire. Ce sont eux, les chiens circoncis, qui par la bouche empoisonnée du juge, viennent de vomir sur l’État-Major, sur les ministres de la Guerre, sur les tribunaux militaires, sur les patriotes. Par un lent effort, avec des ruses infernales, ils ont habillé la Justice en poupée de Ghetto, et ils lui font tenir un langage qui n’est qu’une traduction de l’hébreu. » (Léon Daudet, « Les vainqueurs et les dupes », La Libre Parole, 8 juillet 1906). Quant à de Boisandré, toujours dans les mêmes colonnes, il commença une série dans laquelle il accusait le procureur général, « dit Bouche d’Égout », de s’être compromis dans quelques affaires d’escroquerie (voir à partir du 8 juillet). Dans le même mouvement, Gribelin, Du Paty, les avocats des prévenus du procès Dautriche (Alpy, Bonnet, Chenu, Auffray), le fils de Cavaignac, Zurlinden, Esterhazy, Mercier et Gonse écrivirent diverses lettres au premier président de la Cour ou aux journaux pour se plaindre de la manière dont ils estimaient avoir été traités par Baudouin. Du Paty porta ainsi plainte contre lui qui avait dit dans son réquisitoire « que la conscience est lettre morte pour [lui] » ; Gonse, entre deux rectifications mensongères, tint à faire savoir qu’il « dédaign[ait] profondément les injures de M. Baudouin, qui ne [l]’atteign[ai]ent pas, inspirées qu’elles sont uniquement par la passion et la mauvaise foi » ; quant à Mercier, en une lettre transmise aux journaux, comme l’avait fait Zurlinden, il accusait Baudouin d’avoir présenté « l’historique de l’affaire Dreyfus […] sous une forme spéciale » : partialité et mauvaise foi dans le choix de citations unilatérales, assurément, mais aussi – tout à fait audacieusement pour celui qui était à l’origine de l’illégalité de 1894 ! – vice d’une procédure qui ne donnait aucune publicité aux débats et n’autorisait pas la contradiction (lettres publiées dans Cassation II. v, tome 2, p. 666-684). Les attaques les plus violentes furent l’œuvre de Cuignet qui n’écrivit pas mais donna une série à L’Éclair dans laquelle il accusait de faux le général André et le procureur général Baudouin aussi. Les comptes rendus des journaux du rapport Moras lui avaient appris que la pièce « du télémètre » portait en son angle supérieur gauche une mention : « Ministre. État-major. 1er avril 1895 ». Pourquoi Baudouin, l’interrogeant, ne lui en avait-il pas parlé ? Pourquoi était-il même sûr que cet angle supérieur gauche manquait quand la pièce lui avait été montrée ? Tout simplement parce qu’elle était postérieure à sa déposition et était l’œuvre de Baudouin… (Cuignet, « Le faux André et le rapport Moras » et « Réponse à M. Baudouin », L’Éclair, 23 juin et 6 juillet 1906. Voir aussi la série d’Henri Durey, « L’affaire Dreyfus. Encore un faux du procureur Baudouin », « Les faux Baudouin et le rapport Moras », « Les faux de M. Baudouin » et « Les faux de M. Baudouin », L’Éclair, 19, 21, 29 juin et 4 juillet et l’article de Maurras : « Notes de critique », La Gazette de France, 25 juin 1906). Une accusation qui bien évidemment ne tenait pas et pour le soutien de laquelle Cuignet, à son habitude, s’était emballé et truquait en toute simplicité les documents (voir Oriol, p. 1077-1078).
En 1906, après la réhabilitation, dans le vote de laquelle, comme il le confia à Havet, il joua un rôle de modération (« J’ai dû multiplier les efforts pour empêcher que le triomphe de la justice ne tournât en représailles. Je suis de ceux qui pensent qu’un peu, même beaucoup de mépris pour les artisans de l’abominable épreuve dont la France vient de souffrir pendant douze interminables années ne peut que grandir notre œuvre de réparation, et j’ai eu plaisir à voir mon sentiment partagé en haut-lieu » lettre du 21 juillet 1906, BNF n.a.fr. 24887, f. 37), Baudouin assistera à la cérémonie de remise de la Légion d’honneur à Dreyfus (Carnet 1899-1907, p. 265). À Havet, il écrira : « Dreyfus était profondément remué. Il était temps que cela finît : le cœur qui est atteint battant la chamade. Il était entouré de tous les siens qui n’étaient pas moins secoués que lui. Et nous tous qui avons été à l’effort  et qui pensions à tous ceux qui nous ont si chaleureusement soutenus et réconfortés, nous nous sentions fiers de cette revanche de la vérité et du bon sens » (lettre du 21 juillet 1906, BNF n.a.fr. 24487,  f.  38 v°).
Enfin, en 1908, il sera une des cibles de la campagne de l’Action française contre l’interprétation de la Cour de cassation de l’article 445 et, à la séance de rentrée de la Cour se fera interpeller, du public, par Maxime Real del Sarte.
Peut-on donner quelque crédit à ce que dira de lui et de son sentiment sur la révision, Louis Ménard dont l’imagination était souvent sans borne ? Baudouin avait-il trouvé, au printemps 1898, « abominable » et « déshonor[ant] » pour la Cour la cassation du procès Zola ? Avait-il fait part, fin 1898, de « son mécontentement de l’attitude de la Ch[ambre] crim[inelle] » et « fort approuvé » le ministre « de demander aux chambres son dessaisissement ? » (AN AB/XIX/5364, f. 317, 323-324) ? Si Ménard dit la vérité, voilà bien la meilleure indication de ce que l’étude du dossier et l’audition des témoins pouvait avoir comme conséquences même pour l’esprit le moins enclin à défendre l’idée de la révision. Quoi qu’il pût en être, après l’Affaire, Baudouin, écrira à Dreyfus à deux reprises. En 1909, tout d’abord, pour lui dire « en quelle estime » il le tenait (mahJ 97.17.041.010) et, en 1911, à l’occasion de sa nomination comme premier président, où, évoquant la rentrée solennelle et l’hommage rendu dans son discours à Ballot-Beaupré (voir sa notice), il dit au capitaine que c’est « vers [lui] aussi » qu’étaient allées ses pensées, vers lui et vers tous les siens « qui ont tant souffert de [sa] douleur et qui ont tant de droit de se réjouir aujourd’hui » (mahJ 97.17.041.011).

Sources et bibliographie : son premier réquisitoire écrit (janvier 1904) se trouve dans Cassation II. I, p. 279-401, son réquisitoire oral dans ibid., p. 57-227. Son second réquisitoire écrit sa trouve dans Cassation II. III, son second réquisitoire oral dans Cassation II. V, tome 1, p. 369-639 et tome 2, p. 5-272. On consultera sa fiche de carrière au CAC sous la cote : 20030033/21 ; son dossier de magistrat au CARAN sous la cote : BB/6(II)/650. Son dossier de la Légion d’honneur ne se trouve pas dans la base Léonore.

Philippe Oriol

Série de cartes postales de Valère Morland :

 

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