Edme Belhomme

Belhomme, Edme, Étienne, ancien inspecteur d’Académie et expert en écritures français, né à Gentilly le 30 août 1820*, décédé le 21 mars 1910.

Après une carrière dans la fonction publique, Belhomme, inspecteur d’Académie à la retraite, auteur de quelques publications dans le cadre de Société de l’histoire de la Révolution française, devint expert en écritures et avait eu l’occasion de se distinguer dans quelques affaires, comme dans celle que rappellera Célérier au procès Zola où il avait, avec Charavay, attribué 32 lettres à un illettré, innocentant un faussaire qui n’avait pas même cherché à déguiser son écriture – p. 556-557), fut appelé comme expert à plusieurs reprises dans le cadre de l’Affaire.
Pellieux, lors de son instruction, ayant été mis dos au mur par Mathieu Dreyfus, se trouva contraint de demander une expertise du bordereau et prit contact avec Belhomme auquel il transmit le document accusateur et une lettre de comparaison de la main d’Esterhazy que lui avait fournie Mathieu. Le jour même, l’expert déclinait la demande au motif qu’ayant « le plus grand respect pour la chose jugée il [lui] répugnait de la remettre en question » ! « Touch[é] au cœur » par tout ce qui pouvait avoir trait « à l’honneur militaire », il refusait de se rendre complice « de cette campagne anti-patriotique qui a[vait] pour but d’infirmer un jugement rendu à l’unanimité par un Conseil de guerre. Si cette campagne réussissait, ajoutait-il, ce serait la faillite de la justice militaire prononcée par qui ? Par l’autorité militaire. Ce serait déplorable ». Pellieux lui demanda donc une consultation officieuse et pour cela lui fut adjoint – l’expert Varinard ayant refusé pour les mêmes raisons que lui – son collègue Charavay. Les deux hommes firent donc un « examen très sommaire » qui leur permit de conclure qu’il existait bien des ressemblances entre les deux documents transmis par Pellieux. Des ressemblances qui ne pouvaient s’expliquer selon eux que de deux manières : soit le document de comparaison avait « pu servir de modèle à l’auteur du bordereau », soit il avait « pu être fabriqué d’après la photographie de ce bordereau ». Il leur était impossible, affirmaient-ils, de se prononcer plus avant faute d’avoir plus de renseignements sur la pièce de comparaison. Ils soupçonnaient une fraude et, pour la découvrir, demandaient que Mathieu fût interrogé sur la manière dont il s’était procuré la lettre et que fût ordonnée une expertise qui pourrait être confiée, proposaient-ils, à Bertillon. Faute d’en savoir plus, ils ne pourraient « se servir comme comparaison de la pièce déniée et arguée de faux » … (Oriol, p. 456-457). L’affaire en était restée là mais l’ordre d’informer ayant été signé et Ravary saisi de l’affaire, il n’était plus possible de se passer d’expertise. Baudouin, président du Tribunal de première instance du département de la Seine, fut consulté par le ministre de la Guerre afin de savoir à quels experts il pourrait s’adresser. Il indiqua les noms des 5 experts inscrits au tableau du Tribunal de première instance et expliqua que Charavay, Gobert, Pelletier ayant été déjà commis en 1894, il n’avait d’autre possibilité que de se tourner vers Belhomme et Varinard auxquels il serait possible d’adjoindre trois autres hommes de l’art : Mayeras, Coüard et Couderc. Le même jour, Baudouin expliquait au ministre, après s’être rencontré avec Belhomme, qu’il serait possible maintenant de compter sur lui, lui ayant « démontré l’inanité de ses scrupules ». Le 14 décembre, Belhomme et ses deux collègues, Coüard et Varinard, se mirent au travail dans une ambiance qui n’offrait certainement pas toutes les garanties de l’indépendance : Esterhazy fit mener dans les journaux amis une campagne visant à nier l’importance du bordereau et les experts furent « vus » par les hommes de l’État-major et Belhomme seul par Esterhazy lui-même qui vint lui faire comprendre que le bordereau était un calque de son écriture. Au terme de leur travail, les trois experts concluaient par un net : « Le bordereau incriminé n’est pas l’œuvre du Commandant Walsin-Esterhazy. » Pour dégager Esterhazy, les experts se reposaient sur l’« homogénéité remarquable » de l’écriture d’Esterhazy qui les faisait « tenir comme suspectes les pièces où [ils] ne retrouv[aient] pas cette homogénéité ». Et tel était pour eux le bordereau dont l’écriture « n’[était] pas franche et naturelle », qui « manqu[ait] absolument d’homogénéité dans la première page » et qu’ils considéraient de ce fait comme « un document frauduleux ». La transparence du papier pelure en était d’ailleurs une indication et leur suggérait « immédiatement l’idée [que l’écriture] a[vait] pu être calquée sur d’autres documents auxquels on aurait emprunté soit des mots entiers, soit des parties de mots ». Ils notaient toutefois que quelques lignes du verso se superposant à quelques autres du recto, le décalque n’avait pas été total. Mais le véritable auteur du bordereau, « intelligent, comme il l’[était] », avait dû alors avoir recours comme guide à un alphabet, temps d’arrêt dans le travail qui expliquait les « hésitations », « reprises », « retouches », « comme on en vo[yait] tant dans le bordereau et comme on n’en vo[yait] pas dans les écrits reconnus par Mr Esterhazy ». Jacques Dhur a-t-il raison quand il affirme que « diverses conférences entre M. Belhomme et M. de Pellieux » décidèrent de ce que fut finalement ce rapport ? A-t-il raison quand il soutient qu’initialement l’expert avait conclu à l’identité et qu’on lui fit reprendre son travail, un travail dont il eut entre les mains l’exemplaire retravaillé ? (Oriol, p. 505-507).
Avec Varinard et Charavay, en remplacement de Coüard, Belhomme eut aussi à signer un deuxième rapport au sujet de la « lettre du uhlan ». Les experts le remirent le 8 janvier et conclurent que la pièce à expertiser leur paraissait « être d’une origine très suspecte » et leur semblait « plutôt une imitation courante et à main levée de l’écriture du Commandant Esterhazy qu’une pièce originale ». Deux rapports définitifs que Belhomme viendra, seul, confirmer au procès Esterhazy et qu’il confirmera quelques jours plus tard à L’Écho de Paris venu l’interviewer (« Chez l’expert Belhomme », 23 janvier 1898).
Ces rapports, extraordinaires, inespérés pour les partisans d’Esterhazy et désespérants de mauvaise foi pour ceux de Dreyfus, furent, quelques jours après le procès Esterhazy, où Belhomme déposa, dénoncé par Zola qui réserva à leurs auteurs, dans sa lettre au Président de la République, un de ses « J’accuse » : « J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement ». Le 21 janvier, les trois experts assignèrent Zola devant le tribunal correctionnel. Albert Clemenceau, avocat de Zola, tenta de plaider, jusqu’en cassation, l’incompétence du tribunal. Ce fut en vain, et Zola et Perrenx, gérant de L’Aurore, furent lourdement condamnés le 9 juillet : deux mois de prison et cinq mille francs de dommages-intérêts. Tous firent appel et le 10 août Zola fut condamné à un mois de prison sans sursis et deux mille francs d’amende, Perrenx à mille francs d’amende et tous deux à dix mille francs de dommage-intérêts envers chacun des trois experts. À l’approche de la vente, au domicile de Zola, par autorité de justice à la requête des élégants experts, Mirbeau, qui achètera une simple table pour le montant exact de la somme à payer, écrira dans L’Aurore, à propos du « triolet » : « Les experts Couard, Belhomme et Varinard, dont on ne saurait jamais trop redire les noms balzaciens, dont on ne saurait jamais trop visiblement clouer les noms grotesques au pilori du mépris public, ont pensé qu’il ne leur suffisait pas d’être ridicule à jamais ; ils ont tenu à s’affirmer complètement et définitivement odieux. Dieu sait s’ils y ont réussi ! Au-delà même de leurs espérances et… des nôtres… Oui, des nôtres !… En vérité nous n’espérions pas tant ! Car rien ne montre la justice et la beauté d’une cause, comme la laideur morale et la bassesse des persécutions de ceux qui la combattent » (« Triolet », 3 octobre 1898, repris in Mirbeau, L’Affaire Dreyfus, Paris, Librairie Séguier, 1991, p. 123).
Entre temps, le « triolet », cité au procès Zola, avait refusé de déposer se retranchant derrière le secret professionnel. Au début de 1899, interrogé à l’occasion de la révision du procès de 1894 par les magistrats de la Cour de cassation, Belhomme maintiendra ses conclusions sur les deux rapports (lettre du uhlan et bordereau) se disant même « plus affirmatif en ce qui concerne la lettre du uhlan » (Cassation I. II, tome 1, p. 508).
Le 18 juin 1899, avant Rennes, où il déposera, Belhomme se livra à un petit exercice périlleux en réponse aux questions d’un journaliste de La Liberté. Il tenait, bien sûr, à affirmer que plus que jamais il gardait sa « conviction sur la culpabilité de Dreyfus » comme il maintenait « les conclusions du rapport que, d’accord avec MM. Couärd et Varinard, j’ai rédigé sur le bordereau au moment du procès Esterhazy ». Il ajoutait, à un moment où Esterhazy venait une nouvelle fois d’avouer avoir écrit le bordereau : « ce n’est pas tout de dire : “Esterhazy a avoué être l’auteur du bordereau”. Souvenez-vous de ce qu’a dit M. Cavaignac : “Quand même Esterhazy se proclamerait l’auteur du bordereau, cela ne me convaincrait pas ; il faudrait qu’il le prouve”. Et je dirai aussi : “Je ne croirai Esterhazy que quand il aura écrit devant moi le bordereau” ». Mais le plus extraordinaire n’était pas là. À la suite, l’expert, qui quittait là son rôle pour jouer celui du militant, se fit, discrètement, le propagandiste de la fable du « bordereau annoté ». Il déclarait :

L’écriture du bordereau, disions-nous, est une écriture maladroite. Il y a eu calque, ce qui explique le papier pelure. Mais où a été fabriqué le bordereau ? Voilà ce que l’on ignore ; voilà ce que ceux qui sont au courant de l’affaire ne peuvent ou ne veulent pas dire. Et quand je parle du bordereau, je veux dire le bordereau original, – non le document versé au procès, qui n’a été, lui, que la façade de l’accusation.
Le général Mercier et M. Casimir-Perier connaissent l’histoire du bordereau, et c’est par eux, retenez-le, qu’on apprendra toute la vérité.
Le bordereau, tel qu’on nous l’a présenté, n’est peut-être qu’une mystification. Ne l’avons-nous pas indiqué dans notre rapport ? Je ne connais pas toute la vérité, mais je l’ai entrevue. Je parlerai au conseil de guerre de Rennes, si je suis appelé comme témoin, et je dirai des choses dont certes on ne se doute pas. (J. Évrard, « Le borderau et les experts », 18 juin 1899).

À Rennes, comme Mercier qui promit beaucoup et ne tint guère, Belhomme parla beaucoup mais ne dit pas grand-chose. Il réaffirma ce qu’il avait précédemment dit, expliqua pourquoi, selon lui, le bordereau n’était pas d’Esterhazy, mais ne fit aucune des révélations dont on ne se doutait pas.
Enfin, lors de la seconde révision, mis en cause par Dhur qui avait affirmé dans sa déposition que, lors d’une interview qu’il avait faite de Belhomme, il avait pu voir sur l’original du rapport relatif au bordereau que sous les conclusions disculpant Esterhazy, écrites sur une bande de papier collée, apparaissaient de premières conclusions qui affirmaient « que le bordereau avait été écrit par Esterhazy » (Cassation II. II, tome 1, p. 752), Belhomme fut appelé à déposer. Il nia avoir montré quoi que ce soit à Dhur et remis le rapport en question qui ne correspondait pas à la description qu’en avait fait le journaliste.
Nous perdons par la suite toute trace de lui.

Sources et bibliographie : on trouvera, dans les références notées « Oriol », le détail des sources primaires utilisées. Le rapport du 24 décembre 1897 se trouve dans AN BB19 124 et est donné, en extrait, dans Cassation I. I, p. 168-174 et, intégralement, dans La Fronde du 16 juillet 1899 (à Rennes, Belhomme récusera ces deux transcriptions ; la première comme incomplète, la seconde comme fautive – Rennes II, p. 569) ; le rapport du 8 janvier se trouve dans AN BB19 89 ; la déposition au procès Esterhazy, couverte par le huis clos, ne nous est pas parvenue ; celle (ou plus exactement le refus de déposer) du procès Zola se trouve dans Le Procès Zola, p. 518-520 ; celle de la première révision dans Cassation I. II tome 1, p. 507-508 ; celle du procès de Rennes dans Rennes II, p. 566-581 ; celles de la seconde révision dans Cassation II. II, tome 3, p. 321-325 ; son interview, évoquée, de L’Écho de Paris du 23 janvier 1898, fut réalisée, sous pseudonyme, par Bonnamour, qui la reprendra dans la seconde édition de son Procès Zola. Impressions d’audience. Paris, Pierret, 1898). On pourra aussi consulter une autre interview due à Jacques Dhur publiée dans L’Aurore du 13 novembre 1898. Sur le procès des experts, voir les papiers Labori, BNF n.a.fr. 28046 (37) et (38).

Philippe Oriol

Musée de Bretagne

Musée de Bretagne. Belhomme est bien sût le personnage à droite.

 

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