Félix Gribelin

Gribelin, Félix, archiviste puis secrétaire de direction et journaliste français, né à Arc-sur-Tille (Côte d’Or) le 1er novembre 1853*, décédé à Arc-sur-Tille le 11 mars 1932.

Engagé volontaire au 9e régiment d’artillerie le 19 février 1874, brigadier en octobre, maréchal des logis en janvier 1876, adjudant en janvier 1879, Gribelin devint archiviste de 3e classe le 24 juillet 1880. Archiviste de 2e classe en mars 1883, puis de 1ère classe en juillet 1887, il entra le 12 septembre 1891 à la Section de statistique. Devenu archiviste principal de 2e classe en mars 1892, il demeura, jusqu’au 13 décembre 1898 où il fut placé au 1er bureau de l’État-major, à la Section de statistique où il était très apprécié. En témoignent les différentes appréciations qui figurent dans son dossier militaire : Sandherr, le 1er juillet 1892, écrivit de lui : « Excellent archiviste ; s’occupe de son service d’une façon tout a fait satisfaisante, avec intelligence et initiative. Homme de confiance » ; Picquart, en 1896 : « Toujours excellent serviteur, dévoué […] » ; et Junck, en 1898 : « M. Gribelin est toujours le serviteur modeste, zélé et d’un dévouement absolu ».
À ce poste, il fut donc mêlé à l’Affaire dès le premier jour. Il fut un des premiers à voir le bordereau reconstitué par Henry et assista même, au titre de greffier de l’officier de police judiciaire (du Paty), à l’arrestation du capitaine. Il assista de même aux interrogatoires de Dreyfus, de son épouse, et aux perquisitions qui eurent lieu au domicile du capitaine et à celui de ses beaux-parents. Le 20 décembre 1894, il déposa au procès du capitaine et

confirma longuement la déposition de Du Paty au sujet de la dictée, et y ajouta. Toute l’attitude de Dreyfus avait été d’un comédien ; il avait préparé, depuis longtemps, ses discours et ses gestes pour l’éventualité d’une arrestation ; pendant qu’il protestait et pleurait, il se regardait complaisamment dans une glace. À l’enquête, il s’était refusé constamment à discuter les charges qui pesaient sur lui ; il niait tout. 
La partie ignoble de l’accusation, les histoires de femmes ramassées par Guénée, avait été réservée à Gribelin. Une femme galante avait refusé les offres de Dreyfus, parce que les liaisons avec des hommes mariés sont, d’ordinaire, très courtes. Cette femme l’avait déclaré elle-même à un agent sû qui l’interrogeait. Dreyfus avait eu d’autres amours, avant et depuis son mariage » (Reinach I, p. 232).

Par la suite, lié à Lauth et à Henry, inquiet de voir Picquart mener son enquête après l’arrivée du « Petit bleu », il fut de la conspiration visant à perdre le nouveau chef de la Section de statistique, en transmettant, par exemple et systématiquement, à Henry le courrier qui arrivait pour Picquart et que ce dernier lui avait pourtant demandé de faire suivre. Homme à tout faire d’Henry, c’est lui qui fut ainsi chargé de peser sur Tomps, de rencontrer Lajoux pour l’aider à disparaître, truqua par la suite les registres de comptabilité de la Section de statistiques, etc. (Oriol, p. 346, 286, 370, 371).
L’année suivante, c’est avec Henry et du Paty qu’il se porta au secours d’Esterhazy menacé. Ainsi, c’est lui qui fut chargé, le 23 octobre 1897, de porter une lettre de rendez-vous à Esterhazy, rendez-vous au Parc Montsouris dont il fut, le lendemain – caché derrière des lunettes bleues quand du Paty se dissimulait sous une fausse barbe et Henry était resté dans la voiture qui les avait amenés –, pour lui promettre protection s’il se conformait aux instructions données.
Entendu par de Pellieux, puis par Ravary, après la dénonciation d’Esterhazy, il fut cité comme témoin au procès Esterhazy, au conseil d’enquête où fut déféré Picquart, puis, par Zola, à son procès. À cette dernière occasion – entre deux gaffes (Oriol,  p. 650-651) – , il vint témoigner de la fréquente présence de Leblois au ministère de la Guerre et plus particulièrement d’une fois où, dans le bureau de Picquart et en sa présence, il avait devant lui, posés sur une table, deux dossiers secrets : celui relatif aux pigeons voyageurs et un autre, non désigné, mais qui devait contenir d’importants secrets puisqu’Henry avait interdit qu’un autre que lui l’ouvrît. Ce dernier dossier, certifiait Gribelin, était ouvert (p. 172 et 174). Leblois opposa un formel démenti à ce témoignage que Gribelin, sur son honneur, maintint (p. 174).  
Le 16 juillet suivant, Gribelin, après avoir activement participé à la confection de nouveaux faux (Oriol, p. 694-695, 763-765), fut appelé à déposer à l’instruction Fabre puis à l’instruction Tavernier. Il y répéta ce qu’il avait dit au procès Zola relativement aux dossiers secrets présents sur la table de Picquart un jour où Leblois était avec lui dans son bureau. Mais Gribelin fut cette fois plus précis. Non seulement il précisait que le dossier en question était le dossier secret mais encore il faisait part de son intime conviction que Picquart et Leblois l’avaient compulsé (p. 20). Il accusait maintenant nettement Picquart :

[…] quelques jours après que j’eus remis le dossier au colonel Picquart (entre le 28 août et le 4 septembre 1896), a commencé, à la suite d’un pétard lancé par un journal du soir, relativement à la prétendue évasion de Dreyfus, une campagne de presse ; les 14 et 15 septembre 1896, paraissait, dans l’Éclair, un article au sujet de Dreyfus. 
Il est hors de doute que cet article n’a pu être écrit ou inspiré que par une personne ayant mêlée de très près à l’affaire Dreyfus, et ayant sous les yeux des documents se rapportant à cette affaire. Or, les officiers du service des renseignements se trouvaient seuls dans ce cas, et, parmi ceux-là, trois seulement possédaient les éléments nécessaires à la rédaction de cet article : le lieutenant-colonel Picquart, le lieutenant-colonel Henry et moi. Aussi quand j’ai rendu compte au colonel Picquart qu’il m’était impossible de découvrir l’auteur de l’article, je lui ai dit textuellement : « On est fondé à dire, mon colonel, que cet article a été écrit par vous ou par moi, puisque le colonel Henry est absent depuis la fin d’août, et que vous et moi avons seuls eu les éléments nécessaires entre les mains ».
Le colonel Picquart m’a répondu : « Vous êtes couvert par moi ». 
Or, les renseignements dont je veux parler auraient été puisés, en partie, dans le dossier secret. […] L’article de l’Éclair paraissait défavorable à Dreyfus, mais on avait pris soin habilement de présenter les renseignements sous un certain jour, de façon à permettre une réfutation facile dans l’intérêt de Dreyfus, et qu’on espérait faire accepter par l’opinion publique. 
C’est alors, en effet, qu’a paru la première édition de la brochure de Bernard Lazare […], et qui avait pour but de réfuter l’article de l’Éclair.
Le 10 novembre 1896, a paru dans le journal le Matin le fac-similé du bordereau, avec un article qui, à première vue, paraissait destiné à écraser Dreyfus, mais qui, en réalité, avait pour but d’amener la discussion de ce bordereau et de préparer la campagne qui a suivi. D’après moi, cet article a été la préface de la deuxième édition de la brochure de Bernard Lazare […].
Dans cette brochure, p. 86, on discute la pièce « Ce canaille de D. », et l’on raconte qu’on a cherché quel était ce D. On parle d’une filature d’un garçon de bureau du ministère, dont le nom commençait par un D. […]
Quelqu’un l’a donc fait connaître à Bernard Lazare, et le colonel Picquart, qui était, seul dans le bureau, partisan de la révision du procès Dreyfus, a pu, seul, donner ces renseignements à Bernard Lazare. Quand je parlais au colonel Picquart de la campagne de presse, qui était à ses débuts alors, il disait en parlant de l’État-major : « Vous allez en avoir une, de campagne de presse ! Ils ne savent pas ce qui les attend, là-haut ! »
D’autres fois : « S’ils ne veulent pas marcher, là-haut, je leur forcerai la main » (p. 20-22).

On voit quel auxiliaire docile fut Gribelin et comment il allait vite en besogne comme avec cette accusation d’informations fournies par Picquart à Lazare (voir notice Mathieu Dreyfus). Mais il ne s’en tint pas là et il n’hésita pas à travestir la vérité pour accabler son ancien supérieur. Réentendu quelques jours plus tard, le 22 juillet, il affirma en effet que Picquart lui avait dit à propos de Dreyfus et des siens qui réclamaient la lumière ; « je vais leur en faire » (p. 49). Cette petite phrase était présentée comme un aveu du « dreyfusisme » de Picquart. Il n’en était rien, pourtant et quand, quelques mois plus tard, lors de sa déposition devant la Cour de cassation, il citera cette même phrase, en la replaçant dans son contexte, on pourra s’apercevoir qu’elle était au contraire la nette indication de la conviction qui était alors celle de Picquart de la culpabilité du capitaine : « Il réclame toujours de la lumière. Je vais leur en faire une, de lumière », Cassation I. II, tome 1, p. 432).
Le 12 janvier suivant, Gribelin – qui avait alors quitté la Section de statistique pour le 1er bureau de l’État-major et qui avait été très affecté de la mort de son ami Henry, à la mémoire duquel il dira, en 1904, avoir conservé « une sorte de culte » (Cassation II. II, tome 1, pp. 188) – fut appelé à déposer à l’occasion de l’enquête de la Cour de cassation. Il y parla de l’arrivée du bordereau, du dossier secret, du « Petit bleu », à nouveau de la présence de Leblois dans le bureau de Picquart et de l’entrevue du parc Montsouris.
Gribelin déposa ensuite à Rennes où il cru « devoir reproduire la déposition verbale […] faite [en 1894] devant le Conseil de guerre » (p. 587). Il y réaffirma sa conviction en la culpabilité de Dreyfus. Après cette déposition, Pressensé peignit de lui le tableau suivant :

Voilà bien le sous-off. Gonflé de vanité, roidi dans son importance, se carrant dans son uniforme, – au demeurant rond-de-cuir grisé par l’atmosphère militaire de son bureau. C’est ce pacifique employé qui oncques ne vit ni ne verra le feu, qui, en cas de guerre, restera les pieds au chaud et le dos à la cheminée, dans son cabinet, qui roule des yeux terribles, jure, comme un spadassin et parle à tout moment d’aller se faire casser la tête. Croquemitaine pour bonnes d’enfants !
Par malheur, ce ridicule comparse, tout subalterne que soit son rôle, n’en est pas moins l’un des plus malfaisants auteurs du supplice d’un innocent. Écoutez-le déclarer en retroussant sa moustache, qu’il croit Dreyfus coupable pour trois raisons, pas une de plus, pas une de moins […]. 
Mais Gribelin ne se contente pas de vouloir perdre Dreyfus : il en veut à mort au colonel Picquart. Il s’érige en juge des actes de son chef. Ces petites perfidies ne lui ont pas porté bonheur. Il a dû avouer qu’il avait retenu sans ordre et violé la correspondance du colonel Picquart. On le connaissait petit employé suffisant et venimeux, lampiste peu ami de la lumière, commissionnaire en lunettes bleues : voilà qu’il se révèle agent du cabinet noir et mouchard. C’est une belle physionomie martiale que celle de Gribelin ! » (« Profils Militaires. Gribelin », L’Aurore, 22 août 1899).

Clemenceau, plus tard, se souviendra d’une « tête de bois, un regard de merlan frit, une moustache de brosse à dents avec une expression d’intelligence correspondante. D’ailleurs remarquablement dressé, non pas à la parade prussienne, comme du Paty de Clam ou au faux témoignage savant, comme Mercier, mais à la récitation mécanique de toute leçon apprise » (« Gribelin », Le Bloc, no 20 du 9 juin 1901).
Nommé le 17 septembre 1900 officier d’administration de 1ère classe, Gribelin eut encore à s’occuper de l’Affaire en juillet et octobre 1903. À l’occasion de l’enquête administrative d’André, il aida – par la force des choses – Targe dans sa quête de documents et d’informations. C’est grâce à lui que furent découvertes non seulement la double comptabilité d’où sortira l’affaire Dautriche (lors de laquelle il eut à déposer) mais, surtout, les copies faites de sa main (ou signées par lui) qui indiquaient sans doute possible que quelques pièces (pièce « du télémètre », pièce « des chemins de fer », « D. m’a porté beaucoup de choses très intéressantes »), jusqu’alors considérées comme des charges contre Dreyfus, avaient été en fait altérées pour constituer les preuves qui manquaient (Cassation II. II, tome 1, pp. 20, 42). De même, il affirmait enfin que, contrairement à ce qu’avait maintenu l’accusation contre Dreyfus, il ne manquait aucune page aux cours de l’École de guerre saisis chez le capitaine (Ibid., p. 14), mais encore que le fameux dossier relatif aux pigeons voyageurs, dont il avait tant parlé, « ne contenait que des pièces banales » et non des secrets intéressant la défense nationale comme il l’avait toujours déclaré (Ibid., p. 7). Il déposa longuement sur ces différents sujets lors de l’enquête de la Cour de cassation et fut, le 19 décembre 1904, nommé à l’État-major de la place forte du port militaire de Brest.
Admis à faire valoir ses droits à la retraite au titre de l’ancienneté de services, il fut le 1er février 1905, rayé des contrôles de l’activité et, le 18 mars suivant, admis à la retraite. Sur la recommandation de de Boisdeffre, Gribelin entra à L’Éclair, de Judet. Il y assuma les fonctions de secrétaire de la direction et y écrivit quelques textes sur les questions militaires et quelques hommages aux amis : un lyrique hommage à Sandherr (28 juin 1906) et un hommage à Junck, victime des dreyfusards, qu’il mettait en face de Picquart, alors ministre de la Guerre : « Picquart a les plumes blanches et commande à l’armée française de par la volonté de Clemenceau, mais Junck possède ce que Picquart n’aura jamais : l’estime et l’admiration de tous ceux qui l’ont connu » (« Une victime », 20 mars 1907). Une hargne qu’on retrouvera quelques mois plus tard à propos de demande de mise à la retraite de Dreyfus : 

Nous avons annoncé il y a quelque temps déjà, et notre information était exacte, au moment où nous, l’avons donnée, que Dreyfus avait demandé sa mise à la retraite et obtenu un congé, en attendant la liquidation de sa pension.
Jusque là, rien que de très naturel : tous les jours des officiers demandent leur retraite, indiquent au ministre la date à laquelle ils désirent être rayés des contrôles et obtiennent des congés sans limitation de durée.
Mais Dreyfus, en s’en allant, éprouve le besoin de faire claquer les portes, il n’est pas content, et il le témoigne : il voudrait être lieutenant-colonel. Sa demande de retraite ne serait que l’expression de sa mauvaise humeur. Picquart lui oppose la loi du 14 avril 1832, cette charte de l’armée, qui exige que le chef d’escadron ait servi pendant trois ans au moins dans ce gradée, pour être promu lieutenant-colonel. Or, Dreyfus est commandant du 13 juillet 1906, il ne pourra donc obtenir son cinquième galon que dans deux ans, à moins d’une loi spéciale. On peut être certain que le respect de la loi est le moindre des soucis de l’homme qui, au mépris de cette loi, est passé en trois mois, du gradée de lieutenant-colonel en réforme à celui de général de division.
Il serait plus juste de dire que Picquart, qui a tiré de Dreyfus tout ce qu’il pouvait en tirer, ne serait pas fâché de le voir disparaître des rangs de l’armée, où sa présence rappelle au héros de Pressensé et du Sud-Tunisien qu’il a été mis en réforme par mesure de discipline, pour fautes graves dans le service.
Toutefois, il n’y a pas de raisons pour que Picquart étant général de division, Targe, chef d’escadron, Dreyfus ne soit pas lieutenant-colonel.
Ce trio est indissoluble. (« Inséparables », 17 juillet 1907).

Mécontent de ce que Baudouin, dans son réquisitoire, l’ait présenté comme le « fabricateur conscient de la fausse comptabilité du service des renseignements » (Cassation II. v, tome 1, p. 369), il publia, dans L’Éclair, une lettre dans laquelle il renvoyait à sa déposition de 1904 où il avait dit n’avoir agi que par ordre. Il ajoutait que s’il recevait « de nouveau l’ordre de faire ce travail, [il] obéirai[t] sans aucune hésitation » (L’Éclair, 27 juin 1906, repris dans Cassation II. V, t. 2, p. 666). Le mois suivant, suite à un article non signé de L’Aurore (« Le bilan. Crimes et délits des comparses », 15 juillet), il envoya deux témoins à l’auteur de l’article, François Crucy. Un rencontre au pistolet eu lieu, le 18 juillet, où deux balles furent échangées sans résultat (voir « Le Duel Gribelin-Crucy », L’Éclair, 19 juillet). Enfin, il écrivit quelques rectifications aux propos à son sujet du général André (L’Éclair, 13 août). 
Courant 1907, son nom disparaître de L’Éclair et nous perdons ensuite toute trace de lui.

Sources et bibliographie : les différentes dépositions de Gribelin se trouvent dans : Pellieux ; Le Procès Zola, p. 156-162, 225-226, 241, 280-282, 327-330 ; Fabre I, pp. 18-23, 47-50, 144-146, 149-151, 154-158 (confrontation avec Leblois) ; Instruction Tavernier (Picquart), AN BB19 83 ; Cassation I. II, tome 1, p.  430-437 ; Rennes I, p. 586-605 ; Cassation II. II tome 1, p. 182-212, tome 2, p. 657-674, tome 3, p. 272 et 281-283 ; Procès Dautriche, p. 481-505. Son dossier militaire est conservé au Service Historique de l’Armée de Terre sous la cote à compléter. 

Philippe Oriol

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