Pierre Varinard

Varinard, Anne, Pierre, Hector, architecte de graphologue français, né à Roanne (Loire) le 15 septembre 1858*, décédé à Paris le 29 juillet 1937.

Pierre Varinard, qui aimait à se faire appeler Pierre Varinard Des Côtes (particule que ne connaît pas l’état-civil), fut tout d’abord élève aux Beaux-Arts de Lyon puis de Paris, organisa quelques expositions et, comme architecte, signa le monument aux morts de la guerre de 70 qu’on peut voir square Jovin-Bouchard à Saint-Étienne. Parallèlement, sous l’influence de son père (Adrien Varinard) et de l’abbé Michon, il devint graphologue et succéda à ses « maîtres » comme directeur de La Graphologie, organe officiel de la Société de Graphologie.
Expert près le tribunal de la Seine à partir de 1894, il fut ainsi appelé à donner son avis d’homme de l’art dans le cadre de l’affaire EsterhazyPellieux, lors de son instruction, ayant été mis dos au mur par Mathieu Dreyfus et contraint de demander une expertise du bordereau (Oriol, p. 457), avait pris contact avec lui et lui avait transmis le document accusateur ainsi qu’une lettre de comparaison de la main d’Esterhazy. Le jour même, l’expert s’était récusé au motif qu’il « partage[ait] les scrupules de [s]on collègue M. Belhomme » et mettait comme condition à son acceptation de « n’être pas seul. » L’ordre d’informer ayant été signé et Ravary saisi de l’affaire, il n’était plus possible de se passer d’expertise et il fut désigné, le 14 décembre, en compagnie de Belhomme et de Coüard. Deux semaines plus tard, le 28, les trois experts rendaient leur rapport qu’ils concluaient par un net : « Le bordereau incriminé n’est pas l’œuvre du Commandant Walsin-Esterhazy. » Pour dégager Esterhazy, les experts reposaient leur démonstration sur l’« homogénéité remarquable » de l’écriture d’Esterhazy qui les faisait « tenir comme suspectes les pièces où [ils] ne retrouv[aient] pas cette homogénéité ». Et tel était pour eux le bordereau dont l’écriture « n’[était] pas franche et naturelle », qui « manqu[ait] absolument d’homogénéité dans la première page » et qu’ils considéraient de ce fait comme « un document frauduleux ». La transparence du papier pelure en était d’ailleurs une indication et leur suggérait « immédiatement l’idée [que l’écriture] a[vait] pu être calquée sur d’autres documents auxquels on aurait emprunté soit des mots entiers, soit des parties de mots ». Ils notaient toutefois que quelques lignes du verso se superposant à quelques autres du recto, le décalque n’avait pas été total. Mais le véritable auteur du bordereau, « intelligent, comme il l’[était] », avait dû alors avoir recours comme guide à un alphabet, temps d’arrêt dans le travail qui expliquait les « hésitations », « reprises », « retouches », « comme on en vo[yait] tant dans le bordereau et comme on n’en vo[yait] pas dans les écrits reconnus par Mr Esterhazy ».
Avec Belhomme et, en remplacement de Coüard, Charavay, il eut aussi à signer un deuxième rapport au sujet de la « lettre du uhlan ». Un second rapport qui, remis le 8 janvier, concluait que la pièce à expertiser leur paraissait « être d’une origine très suspecte » et leur semblait « plutôt une imitation courante et à main levée de l’écriture du Commandant Esterhazy qu’une pièce originale ». 
Les résultats de ces deux rapports (remplaçaient-ils une ancienne rédaction disant l’exact contraire ? voir notice Belhomme et Dhur), donnés par la presse, une petite polémique naquit, à l’instigation de La Lanterne, qui s’interrogea sur la validité des informations de ses confrères et concurrents dans la mesure ou Georges Acker, deux mois plus tôt, après la publication de fac-similés par le journal belge La Réforme  du bordereau et de l’écriture de Dreyfus, puis par celle du Figaro des « lettres du uhlan », avait pu recueillir de Varinard un avis tout différent. S’il avait vu identité d’écriture entre le bordereau et les lettres de Dreyfus, la publication du Figaro l’avait fait changer d’avis : « Il déclara qu’il y avait entre l’écriture du bordereau et celle du commandant Esterhazy, une très grande ressemblance » (« L’affaire Dreyfus », La Lanterne, 4 janvier 1898). Varinard, qui avait rendu ses rapports, rapports qui disaient tout autre chose, écrivit au journal pour rectifier mais ne rectifia que sur un point sui ne changeait pas grand chose au fond (« L’affaire Dreyfus-Esterhazy », La Lanterne, 9 janvier).
Ces deux rapports, Varinard viendra les confirmer au procès Esterhazy puis au Petit Temps en date du 15 janvier (voir reprise par Le Journal). Une dernière interview qui lui vaudra les sarcasmes de Philippe Dubois dans L’Aurore :

Il est vrai que cet expert est Varinard, l’homme aux opinions changeantes qui, l’été dernier, affirmait à un de nos confrères de la Lanterne que le bordereau ne pouvait être de la main de Dreyfus.
Les déclarations de Varinard sont absolument inouïes. Elles paraissent émaner d’un lunatique. La lettre du Uhlan n’a pas été « maquillée », dit-il, mais faite de toutes pièces. Sur cette lettre, les retouches sont nombreuses. Or Esterhazy ne retouche jamais son écriture ; elle est entière comme son caractère (sic).
En lisant de pareilles choses, on se demande, nous le répétons, si elles émanent d’un homme ayant toute sa raison. Ce n’est pas tout. Une seule lettre a été soumise à  Varinard, mais il a vu les autres et cela lui a suffi pour dire « que certaines parties » de ces lettres – celles dont Esterhazy lui-même reconnu l’auteur – lui ont paru, an premier aspect. suspectes et de nature à mériter un examen. » Cela, c’est vraiment un comble ! Varinard est plus royaliste que le roi. (« Les lettres d’Esterhazy », 15 janvier).

Aux rapports des experts, Zola répondra, dans sa lettre au Président de la République, réservant aux experts un de ses « J’accuse » : « J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement ». Le 21 janvier, les trois experts assignèrent Zola devant le tribunal correctionnel. Pour lui, il ne pouvait y avoir d’autre réponse que celle des tribunaux. Au Matin venu l’interroger, il avait déclaré : « Nous n’avons pas à répondre à pareille diffamation. Mais le seul exposé des faits démontre la fausseté, la monstruosité des affirmations de l’auteur de la lette [sic] ouverte au président de la République. » Et, après s’être réfugié derrière le prétexte que Zola parlait sans avoir vu le rapport, il confirmait que pour lui, comme pour ses collègues, aucun doute n’était possible : « J’ajouterai que nous avons, après cet examen si approfondi du bordereau et des pièces de comparaison, pris nos conclusions à l’unanimité et de façon formelle. Non, le bordereau n’était pas du commandant Esterhazy. Aux arguments graphiques de mes deux honorables collègues se sont ajoutées les constatations graphologiques que je faisais moi-même. » Aucun doute n’était donc possible et l’était d’autant moins que son expertise, celle du graphologue – à la différence de celle des experts en écriture, dont les arguments sont « d’ordre purement matériel, purement graphique et tirés de la seule comparaison des lignes, des traits » –apportait des arguments « d’ordre moral, psychologique, puisque, derrière l’écriture, au-delà des traits, je découvre la personnalité de l’intéressé et précise sa nature ». Et, à cet égard, le doute était moins encore possible : « indiscutablement, le bordereau n’était pas du commandant Esterhazy. Je connaissais sa nature, d’après les lettres de lui que déjà j’avais eu à examiner. Aussitôt, j’ai découvert, graphologiquement, que le bordereau était l’œuvre d’un très habile faussaire. Les traits, les lignes pouvaient, au premier abord, paraître semblables, mais combien le tempérament des deux personnages différait » (F. Raoul-Aubry, « Chez les experts », 22 janvier 1898).
Pour ce procès, dit « des experts » – entre temps Varinard, cité au procès Zola, avait refusé de déposer, se retranchant derrière le secret professionnel –, Albert Clemenceau, avocat de Zola, tenta de plaider, jusqu’en cassation, l’incompétence du tribunal. Ce fut en vain, et Zola et Perrenx, gérant de L’Aurorefurent lourdement condamnés le 9 juillet : deux mois de prison et cinq mille francs de dommages-intérêts. Tous firent appel et le 10 août Zola fut condamné à un mois de prison sans sursis et deux mille francs d’amende, Perrenx à mille francs d’amende et tous deux à dix mille francs de dommage-intérêts envers chacun des trois experts. À l’approche de la vente, au domicile de Zola, par autorité de justice à la requête des élégants experts, Mirbeau, qui achètera une simple table pour le montant exact de la somme à payer, écrira dans L’Aurore, à propos du « triolet » : « Les experts Couard, Belhomme et Varinard, dont on ne saurait jamais trop redire les noms balzaciens, dont on ne saurait jamais trop visiblement clouer les noms grotesques au pilori du mépris public, ont pensé qu’il ne leur suffisait pas d’être ridicule à jamais ; ils ont tenu à s’affirmer complètement et définitivement odieux. Dieu sait s’ils y ont réussi ! Au-delà même de leurs espérances et… des nôtres… Oui, des nôtres !… En vérité nous n’espérions pas tant ! Car rien ne montre la justice et la beauté d’une cause, comme la laideur morale et la bassesse des persécutions de ceux qui la combattent » (« Triolet », 3 octobre 1898, repris in Mirbeau, L’Affaire Dreyfus, Paris, Librairie Séguier, 1991, p. 123). Mirbeau reviendra sur le trio quelques jours plus (« Expertise ! », Le Journal, 23 octobre 1898, repris dans ibid., p. 142-147), article qui visait plus particulièrement Belhomme, mais auquel Varinard répondra, réponse qui lui vaudra en retour un de ces petites exécutions lapidaires dont Mirbeau avait le secret (« Boite aux lettres », Le Journal 30 octobre).
Au début de 1899, après avoir adhéré à la Ligue de la Patrie française (3e liste), Varinard, interrogé à l’occasion de la révision du procès de 1894 par les magistrats de la Cour de cassation – audition qu’il attendait avec impatience pour faire la preuve après les commentaires ironiques à l’égard de leurs rapports de Manau dans on réquisitoire (« Chez l’expert Varinard, La Liberté, 3 novembre 1898) –, maintiendra une nouvelle fois les conclusions de son rapport relatif au bordereau et précisera que les pièces qui lui avaient été soumises par les magistrats n’avaient « en rien modifié [s]a conviction » (Cassation I. II, tome 1, p. 507 ; voir aussi son interview à La Patrie, 1er juin 1899). Pour lui, à ce moment comme l’année précédente, « la main qui avait tracé le bordereau ne pouvait être celle du commandant [Esterhazy] » (Marcel Hutin, « Autour de l’Affaire. Chez M. l’expert Varinard », L’Écho de Paris, 21 janvier 1899). Le 18 juin 1899, avant Rennes, où il déposera, Varinard, interviewé par La Liberté, maintiendra une nouvelle fois sa conviction (J. Évrard, « Le bordereau et les experts », 18 juin 1899), ce qu’il fera encore à Rennes  lors de son audition.
Par la suite, Varinard, continua de s’adonner à la graphologie et poursuivit sa carrière administrative à la cinquième section du service municipal d’architecture de la ville De Paris. Alors sous-inspecteur, il sera promu inspecteur en 1910. Il continua aussi à assurer ses responsabilité d’administrateur du bureau de bienfaisance du 6e arrondissement (il l’était depuis 1896) et deviendra vice-président de la Fédération régionaliste française, ce qui lui vaudra la légion d’honneur en 1927. 

Sources et bibliographie : on trouvera, dans les références notées « Oriol », le détail des sources primaires utilisées. La lettre de Varinard à Pellieux du 2 novembre [sic : décembre] 1897 se trouve dans les Papiers Esterhazy, BNF n.a.fr. 16461, f. 212 ; le rapport du 24 décembre 1897 se trouve dans AN BB19 124 et est donné, en extrait, dans Cassation I. I, p. 168-174 et, intégralement, dans La Fronde du 16 juillet 1899 (à Rennes, Belhomme récusera ces deux transcriptions ; la première comme incomplète, la seconde comme fautive – Rennes II, p. 569) ; le rapport du 8 janvier se trouve dans AN BB19 89 ; la déposition au procès Esterhazy, couverte par le huis clos, ne nous est pas parvenue ; celle (ou plus exactement le refus de déposer) du procès Zola se trouve dans Le Procès Zola, p. 520-521 ; celle de la première révision dans Cassation I. II tome 1, p. 507-508 ; celle du procès de Rennes dans Rennes II, p. 490-495. Sur le procès des experts, voir les papiers Labori, BNF n.a.fr. 28046 (37) et (38). Son dossier de la Légion d’honneur se consulte à la cote : 19800035/0240/31848.

Philippe Oriol

Musée de Bretagne. NB. La légende intervertit Belhomme et Teyssonnières.

3 réflexions sur « Pierre Varinard »

    1. ph.oriol Auteur de l’article

      Hihi… Je comprends l’urgence…
      Mais comme dit dans le post de présentation (https://dicoaffairedreyfus.com/index.php/2020/01/24/dictionnaire-de-l-affaire-dreyfus/), ce dictionnaire se construit au fur et à mesure de l’ordre alphabétique. Donc avant d’arriver à Varinard il se passera bien plus de sept mois…….. Mais comme dit dans ce même post, si une urgence se faisait sentir, la notice serait traitée en urgence… La prochaine notice sera donc la notice Varinard (demain au plus tard). Bien cordialement
      philippe oriol

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