François Coppée

Coppée, François, Édouard, Joachim, poète français, né à Paris le 12 janvier 1842*, décédé à Paris le 23 mai 1908.

Né dans une famille pauvre et orphelin de bonne heure, François Coppée fit des études médiocres puis entra dans l’administration parisienne tout en commençant à écrire des vers au kilomètre. Présenté en 1863 à Catulle Mendès, il adhéra au Parnasse et se fit connaître en 1866 par un premier recueil, Le Reliquaire. C’est toutefois une courte saynète, Le Passant, qui lui apporta le succès en 1869, au moment où il s’éloignait du Parnasse. Dès lors, il chanta les humbles, le petit peuple de Paris et l’épicier de Montrouge (Les Intimités, 1868 ; Les Humbles, 1872), en des vers aimables mais d’une mièvrerie de plus en plus accentuée, tout en produisant abondamment pour la scène (une quinzaine de pièces) et en se mêlant de critique littéraire. Il obtint quelques marques d’estime de la part de Théophile Gautier, Verlaine, Heredia et Francis Jammes, mais se heurta vite aux moqueries de Charles Cros, Villiers de l’Isle-Adam, Jules Lemaitre, et de tous ceux que son style fade et larmoyant faisait sourire ou agaçait.
Le Coppée première manière était volage et libre penseur. Une longue maladie lui inspira le recueil intitulé La Bonne souffrance et le poussa à se convertir au catholicisme en 1897, ce qui accentua fortement ses penchants déjà marqués à l’attendrissement facile et le rangea définitivement dans le camp conservateur où l’appelait déjà son bonapartisme paternaliste et cocardier.
En 1894, au lendemain de la condamnation de Dreyfus, Coppée signa, dans Le Journal, un article intitulé : « Le Traître » :

C’était donc vrai ? 
Jusqu’au dernier moment j’ai voulu douter de cette chose monstrueuse. Ce n’était pourtant guère possible. Comment pouvait-on croire que les chefs de l’armée eussent traduit devant un conseil de guerre, je ne dirai pas sur un simple soupçon, ni même sur des présomptions graves, mais sans une preuve, accablante, positive, un officier français en l’accusant d’un tel crime ? L’espérance que cet homme ne fût pas coupable était bien précaire, bien chétive, certes. Néanmoins, je l’ai conservée jusqu’au bout, car, dès qu’il a été seulement question de cette abomination, un grand frisson m’a traversé le cœur, et il m’a semblé que les couleurs du drapeau avait pâli. 
Mais maintenant, c’est fini. Le doute n’est plus permis, malgré le huis clos diplomatique. Sept intègres soldats, sept consciences inflexibles ont prononcé le jugement ; et le colonel-président, à qui il a fallu, j’en suis sûr, un terrible courage pour que le papier ne tremblât pas dans sa main, ni l’aigrette dans sa tête, a lu la sentence. 
C’est épouvantable, mais c’est ainsi. Un officier d’élite, un capitaine des armes savantes, admis dans le conseil secret de la défense nationale, a livré nos plans à l’ennemi. 
Ce monstre existe. (23 décembre 1894).

Depuis 1895, Coppée commençait à s’intéresser à la politique, mais ce fut l’affaire Dreyfus qui l’y fit entrer pour de bon. Apitoyé par le sort du condamné, le poète fut d’abord dreyfusard pendant quelques temps, en 1897, et rédigea même en faveur de l’innocent un article « écrit dans la forme doucereuse et pleurnicharde chère à Coppée » (Stock, Mémorandum…, p. 46-48) que le directeur du Journal, Letellier, refusa de publier. Presque aussitôt Coppée changea en quelques jours d’opinion (voir à ce sujet le complément à la suite de cette notice) et manifesta dès lors un zèle de plus en plus marqué en faveur de son nouveau camp. Il versa ainsi vingt francs au Monument Henry (2e liste), « obole » qu’il ne voulait considérer que comme une contribution « à donner à Mme Henry les moyens d’intenter un procès d’où sortira, sur des points essentiels de l’affaire Dreyfus, la manifestation de la Vérité ». Et, par cette « obole » se rangeant du côté des « vrais amis de la Lumière », il mettait en face la « pétition en faveur de M. Picquart » pensée dans le « but de l’enlever à ses juges naturels, et de retarder le procès devant le Conseil de guerre d’où la Vérité devait sortir » (« La Ligue de la patrie française », Le Figaro, 4 janvier 1899).
En mars 1898, accusant réception de son dernier volume à son ami Zola – dont « l’entêtement » et le fourvoiement le peinait (« Chez M. François Coppée », La Patrie, 15 janvier 1898) et surtout après avoir eu la primeur, comme le racontera Charles Danielou, du « J’Accuse… ! » (Dans l’intimité de Marianne, Paris, éditions Musy, 1945, p. 14-16) –, il avait tenté d’expliquer pourquoi il ne l’avait pas suivi et avait choisi l’autre camp :

Mon cher Zola
Nous n’en sommes plus à nous écrire, quand nous échangeons nos volumes. Mais, dans les circonstances, il me semble que mon souvenir cordial ne vous laissera pas indifférent.
Troublé, mais nullement convaincu par les démarches qui furent faites auprès de moi au sujet de Dreyfus, vieux cocardier, d’ailleurs, et ennemi des moyens révolutionnaires, je ne pouvais, dans la terrible lutte que vous avez entreprise, admirer que votre courage.
En défendant l’Armée, comme j’ai cru de mon devoir de le faire, j’ai eu soin de ne pas prononcer un mot qui pût vous atteindre. L’amitié de votre champion d’hier à l’Académie ne pouvait faire davantage ; mais vous voyez qu’elle est intacte, ainsi que ma haute et profonde estime pour votre talent et pour votre œuvre de romancier.
L’affectueux envoi de votre Paris – que je vais lire passionnément – me prouve que vous avez compris – et il ne me reste plus qu’à vous serrer la main – au-dessus d’un abîme.
Votre ami (lettre du 2 mars 1898, BNF n.a.fr. 24517, f. 246).

Les raisons à l’origine de son engagement, il les donna, plus précisément et publiquement, en 1899, Marcel L’Heureux de La Liberté :

Je suis […] un vieux patriote ; si donc j’ai pris part avec passion dans l’affaire, c’est que je n’ai pu contenir mon indignation devant les insultes dont on abreuvait notre armée, c’est que j’ai été révolté d’entendre chaque jour traiter de parjures, de menteurs, de faussaires, des officiers comme M. de Boisdeffre, comme M. Gonse, qui sont, je le sais, de braves cœurs ; c’est enfin que je n’ai pu supporter ce spectacle de gens qui se disent Français et qui passent leur temps à calomnier la France aux yeux de l’étranger, mal renseigné et trop heureux de cette occasion de nous dénigrer…
[…] Non, […] je ne pouvais pas me taire devant cette folie criminelle. Dreyfus ? Mais tous ceux qui ont vu le dossier le proclament coupable. Il n’y a pour soutenir l’hypothèse de son innocence que ses coreligionnaires, entraînés par un singulier, par un fatal esprit de solidarité ; que des politiciens qui obéissent à leur haine irraisonnée de la société, et quelques Français entraînés par un excès de sensibilité déplacée ou qui ont voulu jouer, là-dedans on ne sait quel rôle de juges d’instruction amateurs ! Et puis il y a la question d’argent. Mais cela seul suffirait à m’inspirer toutes les défiances, et vraiment, quand j’y réfléchis, j’en viens à croire au complot international ! (« Notre enquête », 12 mai 1899).

La fondation de la Ligue de la patrie française, lui donna l’occasion de s’engager plus directement dans la lutte. Il expliqua ainsi au Temps les raisons de son adhésion :

Il était temps de grouper les intellectuels qui sont restés fidèles à l’idée de patrie et ont gardé intact en leur cœur le respect de l’armée. 
Nous ne nous occuperons pas de l’affaire Dreyfus ; mais nous ne verrons aucun inconvénient à ce que quelques-uns de nous considèrent que cette affaire est désormais sans issue par la faute même de ses meneurs ; car enfin, quoi qu’il arrive, le bon sens du peuple ne considérera jamais une innocence obtenue à coups de millions comme le triomphe de la justice et de la vérité. Tel est mon sentiment, mais je ne prétends engager aucun des adhérents de la ligue. Notre groupe n’aura pas d’étiquette politique ou religieuse ; nous ne sommes, pour la plupart, ni antisémites ni nationalistes, mais nous acceptons, dans la limite de notre principe, les hommes de tous les partis. Nous doutons d’ailleurs que notre liste puisse être ornée de la signature de beaucoup d’israélites. Ne trouvez-vous pas que Drumont dit souvent d’utiles vérités ? 
Quant au mot de nationaliste, il n’a rien qui choque mon oreille, et j’avoue hautement mon affection pour l’héroïque et chevaleresque Déroulède. 
Ces deux hommes ne sont-ils pas du côté où l’on crie : « Vive l’armée ! » […]
La Ligue, où figurent tant de noms illustres et qui s’augmente chaque jour des personnages les plus éminents dans tous les ordres, poursuivra en dehors des polémiques son œuvre d’apaisement, et plus tard peut-être de conciliation. 
Mais pour le moment nous défendrons les traditions françaises, les institutions nationales, notre armée surtout, qui dans ces derniers mois a été admirable d’abnégation, de courage, de calme héroïque devant les pires outrages, et qui est notre dernière sauvegarde contre l’invasion étrangère du dehors et du dedans » (« La Patrie française. Chez M. François Coppée », L’Éclair, 3 janvier 1899).

Il affirmait certes ne pas vouloir s’occuper de l’Affaire, que la nouvelle Ligue s’était avant tout formée « pour unir les cœurs dans l’amour de la patrie, dans le respect du drapeau, et pour démasquer et combattre, en toute occasion, les ennemis du dedans et du dehors », mais la présentait aussi comme le moyen de « liquide[r] l’horrible Affaire et le plus promptement qu’il se pourra » :

Si l’on nous apporte la preuve, mais ce qui s’appelle une preuve, positive, éclatante, indiscutable, qu’une erreur judiciaire a été commise parbleu, nous sommes d’honnêtes gens on la réparera, Mais sur la qualité de celte preuve, nous avons le droit d’être difficiles. Il nous en faut une, claire comme le soleil et, pour dire toute notre pensée, nous désespérons qu’elle se produise jamais. Nous l’avons attendue trop longtemps, sans qu’on nous offre autre chose que de grossiers mensonges ou des suppositions invraisemblables et, d’ailleurs, contradictoires.
Si cette preuve n’est pas faite, nous aurons alors l’impérieux devoir, et nous l’accomplirons avec la dernière énergie, de faire taire, tous ceux qui auraient la criminelle impudence de prolonger l’agitation actuelle car, encore une fois, elle est déshonorante, mortelle pour notre chère et malheureuse France, qu’elle a déjà, pour ainsi dire, frappée de paralysie. Nous entourerons la patrie malade et blessée, et nous vivants, on ne l’achèvera pas. (« La “Ligue” prétend durer », Revue hebdomadaire, 1er février 1899).

Son titre d’académicien lui valut même, dès les premiers jours (20 janvier 1899) la présidence d’honneur du mouvement, mais Jules Lemaitre, président effectif, et l’état-major de la nouvelle ligue (Dausset, Syveton) n’avaient qu’une estime médiocre pour l’intelligence et l’efficacité du président d’honneur, et ne lui demandaient qu’une présence oisive et décorative. Or Coppée entendait bien jouer un rôle et s’impatientait devant la passivité de ses troupes, ce qui allait constituer une source de conflit larvé mais permanent à la tête de la LPF. Le malentendu devint manifeste dès février 1899, quand, le 22 au soir, Coppée s’afficha aux côtés de Déroulède qui préparait ostensiblement son coup d’État ; il alla même jusqu’à haranguer la Ligue des patriotes et l’assura de la collaboration de la LPF pour la révolution imminente. Le lendemain de l’échec, il s’employa au contraire à donner une version parfaitement lénifiante des événements, réduisant contre toute évidence le geste de Déroulède à un moment d’exaltation patriotique (« Énervé par l’attente au milieu de la foule, peut-être aussi par les conversations entendues, il voit passer le drapeau. Son cœur bat. Il acclame les trois couleurs. Ses propres acclamations l’animent… Vous savez ce qui a suivi. Pour moi, la véritable version, la voilà. Déroulède n’avait rien préparé, rien prévu. Il est bien trop emballé, trop impulsif pour cela » ; « À la Patrie française », Petit Bleu du 25 février 1899).
Furieux de se voir ainsi compromis, Lemaitre et les ligueurs protestèrent violemment et Coppée dut se mettre en retrait pendant plusieurs mois ; il songea même à démissionner et ne resta en place que sur les instances de Déroulède. Il apporta toutefois un soutien public à l’auteur des Chants du soldat quand celui-ci fut renvoyé en prison en août 1899, il alla « respirer du sublime » (ce furent ses propres termes) dans la cellule du député d’Angoulême pour lui remettre un drapeau tricolore et lui lire un poème dont il suffit de citer ces quelques vers pour juger de l’ensemble :

Le drapeau que de pleurs tu mouilles,
Tribun, est fait du même lin
Qu’ont jadis filé les quenouilles
Pour la rançon de Du Guesclin.  

Coppée collabora activement à la presse nationaliste (La Patrie, Le Gaulois, Le Drapeau) à laquelle il put donner toute la mesure de son antiparlementarisme, émialler ses textes de petites notations du meilleur antisémitisme, dénoncer le cabinet de Défense républicaine qui n’était jamais que le cabinet de Dreyfus (« Conspirateurs », « Trahison des parlementaires », « Après la première audience », « N’oublions pas nos chers députés », « La Haute-Cour » et « Dans l’espoir du coup de balai », La Patrie, 14 juillet, 4, 11 , 18 août, 1er et 16 septembre), et exalter les héros de la patrie : Déroulède, toujours, Marchand, Galliéni, Bougon (« Le Colonel Bougon », La Patrie, 7 février 1902), etc. Il parla peu de l’Affaire à proprement parler sauf pour se réjouir du dessaisissement de la « partiale » Chambre criminelle, accuser un de ses membres d’être plus que probablement à l’origine de la publication de l’enquête par Le Figaro (« L’enquête en plein vent », Le Gaulois, 1er avril 1899), considérer l’arrêt de la Cour comme « si équivoque et si confus, et rendu d’ailleurs bien suspect par les scandaleuses menées de la Chambre criminelle » (« Après la première audience, La Patrie, 11 août), trouver, à Rennes, que Dreyfus « ni[ait] tout et n’expliqu[ait] rien » (idem), « s’empêtr[ait] dans ses mensonges » (« Le coup d’État », Le Gaulois, 14 août) et que les débats tournaient pour lui en déroute (« Anarchistes et dreyfusards », La Patrie, 26 août),  pour finir en se perdant dans la fable du Syndicat et du grand chambardement :

Cependant, à l’heure qu’il est, la France est plongée dans la honte et dans la douleur.
Pourquoi ? Est-ce à cause de l’affaire Dreyfus ? Allons donc ! L’immense complot international et les millions dépensés par les juifs du monde entier ne permettent même plus aux gens de bonne foi d’admettre la possibilité d’une erreur judiciaire ; et, au contraire de ce que nous constatons, l’innocence du condamné de 1894 dit-elle établie par des preuves dires comme le soleil, elle resterait quand même suspecte, et pour toujours par la faute des meneurs de cette abominable intrigue.
Non, si la France est aujourd’hui en pleine anarchie, c’est uniquement parce que l’affaire Dreyfus, qui est peu de chose en elle-même, est devenue une arme meurtrière entre les mains des malfaiteurs politiques ; c’est parce qu’une presse inqualifiable a saisi ce prétexte pour frapper la France au cœur même, c’est-à-dire dans son armée, et parce que les parlementaires, tombés au dernier degré de l’incohérence et de la folie, non seulement n’ont rien fait pour empêcher le crime ni pour le punir, mais, par aveuglement ou par lâcheté, en sont devenus les complices. (« Danger de mort », La Patrie, 23 juin 1899).

Quant à la grâce, c’est ainsi qu’il en commenta le « Violent contraste » :

Sur l’ordre des sans-patrie et des destructeurs systématiques de notre force nationale, auxquels obéit le ministère. Dreyfus vient d’être mis en libellé.
Le gouvernement a obtenu du condamné qu’il renonçât à se pourvoir en révision, puis M. Loubet a signé la grâce.
Il appartenait à l’homme qui, jadis, étant ministre de l’intérieur, envoyait des émissaires au fameux Arton, de négocier aujourd’hui avec Dreyfus. Ayant pour principal exploit, dans son passé politique, l’escamotant de la liste des 104 et le sauvetage des voleurs panamistes, le Président de notre extraordinaire république devait tout naturellement étendre sa sympathie et sa clémence sur un traître deux fois flétri comme tel.
Nous nous attendions d’ailleurs à ce dénouement. et nous ne sommes surpris que par sa rapidité. Mais la grâce de Dreyfus, signée un peu plus tard, avec d’autres, ou confondue dans une amnistie générale, n’eût pas contenté les gens du Syndicat. Ils l’ont exigée immédiate, isolée, scandaleuse, comme un démenti aux juges militaires, afin qu’elle constituât bien évidemment de la part du chef de l’État et de ses ministres, une insulte de plus à l’armée.
Cet acte est même, quand on y réfléchit. un outrage à tout le peuple français.
Car une presse abominable nous représente aujourd’hui à l’étranger comme une nation de scélérats et de bourreaux, et l’histoire n’a jamais assisté à un plus hideux triomphe du mensonge et de la vénalité. La pauvre France est la victime d’une immense calomnie aux yeux de toute l’Europe, que dis-je ? du monde entier ; et c’est cette heure d’humiliation et de douleur que le gouvernement choisit pour donner tort au sentiment à peu près unanime des Français.
Nous voudrions annoncer que nos indignes gouvernants auront bientôt à expier cette lâcheté devant l’ennemi, ce crime contre la dignité nationale. Mais en présence du calme avec lequel l’opinion semble, depuis deux mois, accepter tant d’infamies, nous ne nous risquons à rien prédire, et une amère tristesse nous envahit.
Elle redouble, hélas ! quand nous songeons à la dure captivité et aux ignobles traitements qu’on inflige à notre cher et noble Paul Déroulède et au sort encore plus affreux qui lui est .peut-être réservé.
Ici l’iniquité apparaît éclairée par le jour puissant des contrastes.
On n’a pas touché aux trois galons d’or cousus sur l’uniforme tout battant neuf de capitaine d’artillerie que Dreyfus revêtit pour les audiences du conseil de guerre ; mais, soyez-en certains, dans l’âme de plus d’un vieux coquard du Sénat habite l’atroce envie d’arracher de la boutonnière du grand tribun le large carré de moire rouge qu’il a gagné sur le champ de bataille et qu’il a payé de son sang.
L’ancien stagiaire de l’état-major général peut aller, à cette heure, si bon lui semble, compléter les renseignements fournis autrefois par lui aux espions d’Allemagne et d’Italie, tandis que pour le plus ardent et le plus pur des patriotes, coupable seulement de popularité, certains francs-maçons de la Haute-Cour rêvent, sans doute d’enceinte fortifiée et de « double boucle ».
Faites une méditation, s’il vous plaît, sur cette antithèse :
D’un côté. Déroulède, c’est-à-dire l’amour de la patrie, le courage, l’honneur, le désintéressement, les plus hautes vertus. Il est prisonnier. De l’autre côté. Dreyfus, c’est-à-dire un misérable deux fois condamné pour trahison. Il est libre.
Et. dans la supposition que les vieux inquisiteurs du Luxembourg – qui se croiraient, ce jour-là, indulgents et modérés, – ne condamnent Déroulède qu’au bannissement, le contraste s’accentuerait peut-être encore davantage.
S’il est reconnu dans une rue de Londres ou de Berlin, Dreyfus, le faux martyr, sera salué, acclamé, porté en triomphe, et pourra entendre autour de lui, avec une sombre joie, insulter et maudire le pays qu’il a trahi. Déroulède, au contraire, dès qu’il aura passé la frontière, sera supplicié, dans son exil, par les insultes jetées à sa chère patrie, et ne trouvera peut-être pas, dans toute l’Europe, un seul lieu d’asile où le syndicat cosmopolite n’ait pas semé, avec des mensonges et de l’or, la haine contre la France. (La Patrie, 22 septembre).

En 1900, l’antiparlementaire Coppée – qui entre temps avait dénoncé l’amnistie dreyfusarde (« L’amnistie projetée », « À ceux de la majorité », La Patrie, 9 mars et 21 décembre 1900) et repris les accusations de Cuignet contre Delcassé (« À ceux de la majorité », La Patrie, 21 décembre 1900) – commença à envisager sans déplaisir l’idée de se faire élire quelque part. Après avoir d’abord pensé se présenter aux municipales de 1900 dans le quartier Gaillon, il accepta d’être candidat en Charente pour le jour inévitable où Déroulède exilé serait déchu de son mandat et, malgré l’opposition de Rochefort, commença à faire campagne en mars 1900. Or ce valétudinaire aphone et fluet se montra tout de suite un candidat catastrophique, bafouillant en réunion, déconcerté par les interruptions et obsédé par les courants d’air ; quand on lui annonça qu’il faudrait aussi aller trinquer avec les électeurs, il fit une véritable crise, refusa tout net et finit par renoncer en avril. Il se contenta dès lors de faire régulièrement le pèlerinage de Saint-Sébastien pour visiter Déroulède en exil et d’écrire dans Le Drapeau quotidien une série d’articles dont l’ironie n’était guère convaincante.
L’année 1901 le vit d’ailleurs de plus en plus désabusé. En août, il mit fin à sa collaboration au Drapeau quotidien en se disant « un peu las, en ce moment, de pondre tant de copie politique ». À la LPF, dans les réunions de laquelle il avait souvent pris la parole depuis sa création, sa situation devenait de plus en plus difficile, son bonapartisme et son cléricalisme nuisant à la campagne volontairement neutre et ouverte de Lemaître. La défaite électorale de 1902 acheva de le décourager et il démissionna le 23 mai de sa ligue sans y laisser beaucoup de regrets (lettre à Lemaitre du 23 mai 1902).
Se tenant désormais à l’écart de la politique active, Coppée – qui commenta toutefois la reprise de l’Affaire en 1903 toujours sur le même registre (« Opinions », La Patrie, 9 avril et 1er décembre 1903) – supporta courageusement les souffrances de plus en plus vives de sa maladie, jusqu’à sa mort survenue en 1908. Passé le premier temps d’hommage, l’oubli vint très vite, comme l’avait prédit Jules Renard : « Coppée. Non, non ! La mort n’est pas une excuse. Ce fut un pauvre homme […]. On ne rouvrira pas Coppée » (Journal, 23 mai 1908). Même Barrès, qui l’avait ménagé au temps de la Ligue de la patrie française, lui consacra dans ses Cahiers trois lignes nécrologiques à la fois amicales et méprisantes : « Il avait une vertu, il était charitable, il donnait sans calcul […]. À part cela, c’était un carriériste, un homme extrêmement avisé. Sur la fin, sa religion fut vraie. D’une qualité très ordinaire, mais enfin j’ai vu souvent qu’il avait un confesseur et se surveillait ».
Du point de vue politique, Coppée incarna parfaitement l’évolution du bonapartisme, d’abord frondeur et libre-penseur puis conservateur et clérical. Brave homme égaré dans l’affaire Dreyfus, il fut antidreyfusard sans beaucoup s’interroger sur le fond du procès, par chauvinisme et par conservatisme, et il devint ligueur poussé par un curieux mélange de sens du devoir et d’ambition insatisfaite. Malheureusement pour lui, ses amis comme ses ennemis le traitèrent le plus souvent comme quantité négligeable, et il finit par abandonner de lui-même une cause qui ne voulait plus de lui.

Sources et bibliographie : la bibliographie consacrée à Coppée est énorme et généralement assez ancienne (voir Talvard et Place ou Lanson). Parmi les ouvrages faisant une place à l’activité politique du poète, il faut citer l’étude sans surprise mais précise de Georges Druilhet, Un poète français, François Coppée (Paris, 1902, 241 p.). Le travail le plus récent semble être la thèse de doctorat de Bernadette Breton-Vignier, François Coppée, un poète patriote au Gaulois, 1898-1902 (Orléans, 1995, 579 p.). Concernant son « déroudélisme », on pourra se reporter à son Hommage dans L’Hommage des Artistes français à Paul Déroulède. On lira aussi son discours à la réunion de la Patrie française du 13 novembre 1899 : réaffirmation de la culpabilité de Dreyfus, défense de Déroulède, hommage à Mercier, attaque en règle contre le cabinet Waldeck-Rousseau (L’Œuvre de « la Patrie française » par Jules Lemaitre, Paris, Bureaux de « La Patrie française », 1899). Trois autre discours furent publiés : Deuxième conférence – L’Avenir de la Patrie française par Marcel Dubois (1899 ; texte publié dans la presse) ; neuvième conférence – Parlementaire et plébiscitaire par Georges Thiébaud (1900) ; onzième conférence – Alliance russe et l’Armée française par Albert Vandal (1901). On pourra aussi consulter ses articles des Annales de la Patrie française.

Bertrand Joly

 

Petit supplément : Coppée dreyfusard.
Nous ajoutons à cette notice de Bertrand Joly un développement sur ce premier engagement, précédemment évoqué, de Coppée de 1897. 
Au printemps 1897, Lazare avait rendu visite à Coppée à quatre reprises. Dans un mémoire qu’il écrira en 1900 à destination de Joseph Reinach, il raconte : 

C’est au mois de mai 1897 que je fus chez Coppée. Je le trouvai malade encore. C’était peu de temps après les opérations qu’il avait subies. Je lui parlai de l’affaire Dreyfus. Il me répondit qu’il ne connaissait rien de l’affaire. Il n’avait même pas lu ma brochure. Je le lui reprochai, lui disant que comme en 1894 il avait exprimé une opinion défavorable il n’avait pas le droit de négliger ce qui était apporté de nouveau. Il me répondit que j’avais raison. Je lui dit tout ce que j’avais fait, je lui parlai des expertises et lui promis de lui envoyer ma brochure et des fac-similés, ce que je fis le lendemain. J’y retournai quinze ou vingt jours après. Je fus reçus d’abord par Mlle Coppée qui sachant ma venue avait tenu à me voir. Elle me dit que la lecture de ma brochure avait beaucoup ému « François », qu’elle en avait été tourmentée ainsi que lui, au point de ne pouvoir dormir. Je revis Coppée, nous causâmes longuement, il me fit force compliments sur mon acte[1], me dit combien il était troublé, combien lui était affreuse cette pensée qu’un innocent peut-être était au bagne et y souffrait. Cependant les écritures l’embarrassaient, il trouvait que l’écriture de Dreyfus ressemblait à celle du bordereau. Je le revis une fois encore, avant que publiquement les intentions de Scheurer aient été connues. Je lui en parlai, lui dis que sûrement le grand honnête homme qu’était Scheurer ne resterait pas inactif. Il me promit sa sympathie pour la cause.[2]

Parallèlement, Scheurer-Kestner, qui l’avait mis dans la confidence[3], avait agi auprès de lui comme l’avait fait Lucie Dreyfus qui était venue le voir, présentée par « un confrère[4] »… Convaincu, Coppée avait ainsi pu, le 13 novembre, convenir avec Zola – qui en était au premier temps de sa réflexion – de le revoir « s’il y avait une campagne à faire[5] » et prendre la décision de dire publiquement son sentiment en publiant un article prêt, comme nous l’apprend une lettre de Leblois à Scheurer-Kestner du 9 août 1897, depuis le printemps[6] ». Ne parvenant à publier (si on suit ce que dit Leblois) Coppée aurait alors confié son article à Lazare qui l’aurait à son tour, le 17 novembre, confié Stock – c’est ainsi que lui-même le raconte – pour qu’il le plaçât au Journal où, en relation avec l’administrateur, il avait ses entrées. Stock aurait immédiatement fait la démarche et l’administrateur, préférant ne pas s’engager personnellement, lui aurait demandé d’attendre la décision du propriétaire qui au final aurait refusé. Stock aurait récupéré l’article, l’aurait redonné à Lazare qui sans doute l’aurait rendu à son auteur[7]. Pour Stock, il semblait évident que le propriétaire « avait soumis le dit article à l’État-major avant de prendre une décision, c’est-à-dire de refuser la publication[8] ».
Nous étions alors aux alentours du 20 novembre et quelques jours plus tard le dreyfusard Coppée passait dans l’autre camp. En effet, le 1er décembre, La Patrie publiait une interview dans laquelle il déclarait :

J’ai lu – comme tout le monde a pu le faire – la brochure de Bernard Lazare. Je n’y ai rien trouvé qui puisse me faire varier dans mon opinion.
Je suis persuadé, certain, que les sept officiers qui ont jugé Dreyfus, en pleine connaissance de cause, après avoir lu et relu les pièces accusatrices ; vu les preuves palpables de la culpabilité de cet officier félon, ne se sont pas trompés.
Que les défenseurs apportent les preuves de l’innocence de leur protégé, alors on verra ; mais d’ici là, rien ne peut innocenter Dreyfus à mes yeux.

Et à la question du reporter qui voulait avoir des détails sur « ces gens de la bande qui seraient passés ici pour [le] convaincre », il avait répondu – tout à fait surprenant :

Des gens, dont je ne me rappelle même plus les noms, sont venus il y a quelques mois me parler du déporté de l’île du Diable… émaillant leur conversation de sous-entendus, mettant en doute l’équité du jugement prononcé ; mais ce fut tout. Devant l’effet négatif que leurs insinuations produisirent sur moi, ils s’en allèrent pour ne plus revenir.[9]

Plus extraordinaire encore, L’Intransigeant du même jour relayait l’anecdote suivante :

M. Zola se rendait, l’un des premiers jours de la semaine dernière, chez M. François Coppée.
M. François Coppée recevait justement ce jour-là. Il y avait dans son salon quelques jeunes littérateurs, plusieurs artistes, dont un sculpteur et des intimes.
L’arrivée de l’auteur des Rougon-Macquart fut une surprise. On l’entoure aussitôt, on le presse de questions :
– « Je viens, fit-il tout à coup en se tournant vers François Coppée, vous entretenir de Dreyfus.
– Pardon ! répliqua l’auteur du Passant, est-ce pour m’entretenir de son innocence ? La bande est déjà passée et n’a pu me convaincre. Et puis, mon cher, avouez que cette affaire est banale. Un soldat qui est fusillé pour avoir injurié son caporal est beaucoup plus intéressant que Dreyfus, légalement condamné pour le plus abominable des crimes. »[10]

L’Intransigeant, qui s’en était fait une spécialité, publiait-il ici un propos imaginaire ou Coppée avait-il varié, du jour au lendemain ? L’année suivante, Coppée reviendra sur ce moment, expliquant que 

Au début de l’odieuse Affaire, je n’avais pas deviné tout d’abord, je l’avoue, le complot des sans-patrie ; mais, quand il devint évident pour moi, quand je compris que des fous et des scélérats voulaient tout simplement désarmer la France, je n’hésitai plus et je courus au drapeau menacé.[11]

Il sortira toutefois du flou, à une reprise, pour présenter une version pour le moins arrangée mais qui nous donne une piste sur la possible influence à l’origine de son extraordinaire revirement :

Il est certain, qu’avant même les premières manifestations des partisans de Dreyfus, j’ai été l’objet d’insistantes sollicitations et qu’à la première pensée d’une erreur judiciaire j’ai été vivement ému. J’ai fait part de ce sentiment à quelques amis et je reconnais avoir écrit un post-scriptum de quelques lignes dont j’ai d’ailleurs oublié les termes, mais qui, certainement, était assez vague.
Mon ami Xau fut le premier à m’engager à réfléchir. Je réfléchis, en effet : je pris conseil d’amis dont le jugement m’est précieux et, plus calme, je songeai qu’avant de prendre un parti si grave, il fallait que j’eusse sous les yeux, sinon une preuve évidente, du moins de très sérieuses présomptions en faveur du soi-disant innocent ; et je gardai une extrême réserve sur l’affaire pendant plus d’un an.
Cette preuve, ces présomptions, je les attends encore et ce n’est certes pas la publication de l’enquête qui me les a données.
Aujourd’hui, l’innocence de Dreyfus me paraît moins que jamais démontrée ; mais ce que je sais fort bien, par exemple, ce sont les moyens abominables qu’ont employés quelques-uns de ses partisans et le mal affreux qu’ils ont fait à leur pays.
À l’heure qu’il est, l’« Affaire » proprement dite ne m’intéresse en aucune façon : il s’agit pour moi de combattre les hommes qui ont affaibli la puissance de la France, qui l’ont calomniée auprès de l’étranger et l’ont plongée dans une véritable anarchie.
Je suis sorti de ma retraite. avec les cent mille citoyens indignés qui composèrent la Ligue de la « Patrie Française » pour me livrer à cette tâche patriotique ; nous y rencontrons sans doute de grands obstacles de la part même d’un gouvernement qui semblait nous encourager tout d’abord et qui, selon moi, accomplit aujourd’hui une œuvre très funeste.
Vainqueurs ou vaincus, nous aurons la conscience d’avoir fait notre devoir.[12]

Philippe Oriol

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[1] Il lui avait dit, confiera Lazare à Jean-Bernard : « […] je tiens à vous dire combien ce que vous faites là est courageux et brave. Seul, contre toute l’opinion publique. C’est beau ! » (Le Procès de Rennes. 1899. Impressions d’un spectateur, Paris, Lemerre, 1900, p. 338).
[2] Mémoire à Reinach.
[3] Lettre d’Émile à Alexandrine Zola du 13 novembre 1897 dans Émile Zola, Lettres à Alexandrine 1876-1901, Paris, Gallimard, 2014, p. 244.
[4] Claude Couturier, Chez François Coppée, Paris, P.-V. Stock, 1913, p. 167. Le confère était peut-être Fernand Vandérem, comme le soutiendra Gaston Méry (« Au jour le jour. Le syndicat chez François Coppée », La Libre Parole, 7 février 1898). D’après Méry ce serait Vandérem qui déjà avait introduit Lazare chez Coppée.
[5] Lettre d’Émile à Alexandrine Zola du 13 novembre 1897 dans Émile Zola, Lettres à Alexandrine 1876-1901, op. cit., p. 244-245.
[6] « […] Mr François Coppée a, depuis plusieurs mois, un article tout prêt, qu’aucun journal jusqu’ici n’a voulu lui prendre » (BNF n.a.fr. 23819, f. 15).
[7] Pierre-Victor Stock, Mémorandum d’un éditeur. L’Affaire Dreyfus, Paris, Stock, 1998, p. 61-63.
[8] Lettre du 27 mai 1930 à un destinataire inconnu (collection particulière). Voir aussi, qui reprend cela, sa lettre publiée par Armand Charpentier dans « Zola a-t-il écrit : “J’Accuse… !” ? », Les Cahiers des Droits de l’Homme, 30 décembre 1934.
[9] « Chez M. François Coppée ».
[10] « L’affaire Dreyfus. Chez M. Coppée »
[11] « “On bat Maman“ », La Patrie, 17 juin 1899.
[12] Montville, « Chez François Coppée », Le Journal, 16 mai 1899.

Médiathèque de l’architecture et du Patrimoine

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