Louis Barthou

Barthou, Jean, Louis, Firmin, avocat et homme politique français, né à Oloron-Sainte-Marie (Basses-Pyrénées) le 25 août 1862*, décédé à Marseille le 9 octobre 1934.

Docteur en droit (1886), avocat, il devint rédacteur en chef de L’Indépendant des Basses-Pyrénées et, en 1889, député de son département. En 1894, ce républicain modéré, qui allie « l’intelligence, l’envergure politique et la finesse politicienne », « jeune, doué, ambitieux, bon orateur, habile tacticien [qui] a pleinement conscience de ses dons, semble un peu trop sûr de lui et s’autorise une liberté de ton et d’action qui frise parfois la désinvolture » (Joly Histoire, p. 167), devint ministre des Travaux publics dans le cabinet Charles-Dupuy. C’est à ce titre qu’il se trouva confronté à l’affaire Dreyfus. Il s’y trouva confronté mais n’y participa pas puisque, on le sait, Mercier, ministre de la Guerre, conserva pour lui l’information et que ses collègues n’en furent informés que par la presse. Ainsi qu’il l’expliquera en décembre 1898 devant la Cour de cassation :

En 1894 j’ai appris l’arrestation de Dreyfus par les journaux ; M. le général Mercier, ministre de la Guerre, n’a communiqué au Conseil que le bordereau comme présomption de la -culpabilité de Dreyfus en ajoutant que les éléments du bordereau n’avaient pu être connus que d’un officier d’État-major. Quant au mobile du crime, M. le général Mercier l’attribuait aux déceptions éprouvées par Dreyfus dans sa carrière militaire. (p. 336).

Au début de novembre 1897, à la relance de l’Affaire, devenu ministre de l’Intérieur dans le cabinet Méline (avril 1896), il semble, à en croire son ami Octave Aubert, que Barthou penchait alors pour la révision. « C’est là le bon terrain », lui aurait-il dit, « mais il faut y marcher avec prudence et savoir attendre » (Aubert*, p. 107). Pour lui, cette attente était dictée à ce moment par le poste de ministre qui était le sien, le gouvernement auquel il appartenait et qui était attaqué par La Libre Parole et quelques autres à la suite pour son silence et son inertie. Dans la ligne du cabinet, qui défendait la thèse que seule la justice avait pouvoir en l’affaire et qu’il fallait faire respecter l’autorité de la chose jugée, il prit les choses en mains, transmettant aux premiers jours de novembre une note officieuse aux journaux qui disait – ce qui était faux – que Scheurer-Kestner n’avait montré « aucune pièce » aux ministres qu’il avait vus, et que « le gouvernement, dès lors, ne p[ouvai]t que s’en tenir au fait existant, c’est-à-dire au jugement qui a condamné l’ex-capitaine Dreyfus » (presse du 6 et 7). De cette note officieuse, quelques jours plus tard, il fera une note officielle qui s’engageait bien plus avant dans le sens voulu par le cabinet en prenant position, affirmant la justesse et la légalité de la condamnation de 1894, contre les dreyfusards et la campagne qu’ils menaient. Comme Darlan le racontera plus tard à Reinach : 

[Le 9] novembre 1897, M. le Ministre de l’Intérieur […] soumit au conseil une note préalablement rédigée par lui et où il était affirmé que Dreyfus avait été justement et légalement condamné. Je déclarai aussitôt ne pouvoir m’associer à une note rédigée en ces termes. interrompu par une observation assez vive de M. le Président de la république, je répliquai que, Ministre de la Justice, j’avais en effet, plus que tout autre, sous la réserve des cas de révision prévus par la loi, le devoir de tenir pour vérité la chose jugée, mais que, selon moi, la note proposée allait au-delà et semblait confirmer par une sorte de sentence nouvelle rendue par les ministres, sous la garantie de leur autorité et avec la présomption d’une connaissance complète des documents et des faits de la cause, une décision judiciaire dont aucun des éléments ne nous avait été communiqué et contre la légalité de laquelle des doutes étaient énergiquement formulés. Ma voix n’eut pas d’écho et la note fut adoptée et publiée. (Oriol, p. 305 ; Barthou, devant la Cour de cassation, placera par erreur ce conseil en 1896).

Barthou, ministre solidaire et dans la ligne, vota donc, le 4 décembre, l’ordre du jour de Lavertujon, affirmant le « respect de la chose jugée » qui était celui de la Chambre et « s’associant à l’hommage rendu à l’armée par le ministre de la Guerre », s’abstint avec Méline  et l’essentiel du cabinet sur celui de Pierre Richard et Marcel Habert qui « flétri[ssait] les meneurs de la campagne odieuse entreprise pour troubler la conscience publique » et vota, après « J’Accuse… ! » et l’ordre du jour de de Mun qui demandait au gouvernement de « prendre les mesures nécessaires pour mettre fin la campagne entreprise contre l’honneur de l’armée ». Et c’est sans doute pour cela et parce qu’au cours de cette dernière séance Méline avait pris une nette position, parlant de « cette abominable » et « antipatriotique » campagne (Journal officiel. Débats parlementaires, 14 janvier 1898, p. 8) et que plus que jamais il se refusait à toute discussion au sujet de l’Affaire (Oriol, p. 624), que peu avant l’ouverture du procès Zola, à Trarieux d’un côté et Reinach de l’autre qui avaient tenté de le voir pour lui parler de l’illégalité de 1894 à laquelle ne pourrait qu’être sensible l’avocat qu’il était – « Vous serez édifié, lui avait écrit Reinach ; vous ne pourrez terminer cette affaire que par la clarté » –, il refusa même de les recevoir (Reinach, I, p. 885).
Au début de février, toutefois, il demanda audience au président de la République Félix Faure pour l’informer du contenu d’un dossier de police qu’il venait de récupérer et de montrer à Méline et à ses collègues Billot, et Milliard. Un dossier au sujet de Du Paty de Clam qui mettait en avant ses talents pour imiter les écritures (Journal à l’Élysée, p. 289) et relatait une affaire de 1892, au sujet de madame de Comminges, au cours de laquelle « M. Du Paty du Clam avait restitué une lettre par l’intermédiaire d’une femme voilée, derrière le Palais de l’industrie » (Cassation I. II, tome 1, p. 336-337). Faure refusa d’en prendre connaissance (Journal à l’Élysée, p. 286-289) et l’affaire en resta là. Enfin, fin février, il révoqua Leblois de son poste d’adjoint au maire du septième arrondissement. Si, comme le dira Reinach, Barthou cédait ici sous la pression de La Libre Parole (Reinach, I, p. 984), le calcul ne fut guère bon qui déchaîna plus que jamais contre lui le journal de Drumont (voir le n° du 25 février). 
Le 7 juillet suivant, Barthou vota avec toute la Chambre l’affichage du discours de Cavaignac et, quelques semaines plus tard, trouva ce qui lui manquait pour amender le « bon terrain » de la révision dont il avait parlé à Aubert fin 1897 : la découverte du « faux Henry », comme il le dira devant la Cour de cassation, « a[vait] jeté, pour moi comme pour tant d’autres, dans cette affaire, une sorte de lumière rétrospective, qui en a éclairé bien des recoins » (p. 336). Mais cela dit, il ne pouvait être question pour Barthou, et même s’il n’était plus ministre depuis la chute de Méline et la formation du cabinet Brisson, de ne pas demeurer sur la ligne qui était celle de ses amis. Ses idées étaient fixées mais il conserverait encore la position prudente et attentiste qu’il avait conseillée à l’ami Aubert non seulement pour ne pas sortir de la logique qui continuait de prévaloir dans son groupe, celle du respect de la chose jugée et de la défense due à l’armée face aux attaques des dreyfusards les plus radicaux mais encore pour ne pas donner le sentiment de se jeter dans les bras du cabinet Brisson dont lui et les siens voulaient la chute. Et à la fin d’octobre, prenant la parole à l’occasion de la réunion des républicains progressistes, s’il assuma – et il le fit avec Poincaré malgré ses amis – sa conviction de la nécessité de la révision ou tout au moins qu’il ne pourrait blâmer le gouvernement qui avait pris la décision, après « le fait Henry », d’en engager la procédure, il le blâmait de la manière dont il avait procédé, prenant « une résolution politique » et n’ayant pas défendu l’armée : « il a laissé se produire certaines attaques si même il ne les a pas encouragées » (« Dépêches particulières de la Chambre », Le Temps, 26 octobre 1898)
Le 28 novembre, toutefois, il « libéra sa conscience » et prit le parti de ne pas garder un « silence [qui] serait une véritable lâcheté », comme le dit Poincaré, en s’associant « à  [son] attitude » en « applaudi[ssant] à [son] langage » quand le député de la Meuse, après avoir rappelé le respect et la protection dus à l’armée et celui due à la chose jugée que « des moyens détournés, illégaux et presque révolutionnaires » tentaient d’ébranler, avait déclaré quelle nécessité il y avait à « mettre un terme rapide aux abus intolérables qui se commettaient dans certains bureaux du ministère de la guerre » et s’était interrogé sur la nature exacte des poursuites contre Picquart qui semblaient avoir « tout au moins l’apparence de représailles et de persécutions » (Journal officiel. Débats parlementaires, 29 novembre 1898, p. 2305).
Par la suite, Barthou, signa la protestation appelant à ajourner le procès Picquart (« Un vœu »Le Temps du 7 décembre 1898) et celle des députés républicains au sujet de la loi de désaissement (Le Temps, 11 février 1899) contre laquelle il vota. Minoritaire au sein des républicains progressistes sur la question de cette loi, sans doute aussi pour sa prise de position de novembre qui avait heurté les mélinistes, il avait perdu la confiance du groupe dont il était président. Il démissionna donc le 19 février à cause des « divergences de vues » qui le séparait de ses amis mais aussi pour ne pas avoir à « abdiquer […] [s]a liberté personnelle d’appréciation et d’action » (presse du 20 et 21). Il rejoignit alors le groupe des républicains de gauche, fondé quelques jours plus tôt. Par la suite, à la Chambre, il flétrit les incidents d’Auteuil et vota l’affichage de l’arrêt de la Cour de cassation (ordre du jour Sembat).
Après l’Affaire, à la Chambre, s’abstint lors du vote de l’amnistie (et vota contre l’amendement Vazeille qui tentait d’en réduire la portée), s’opposa à toute reprise de l’Affaire en votant les deux ordres du jour Chapuis des 22 mai 1900 et, après le discours de Jaurès et la promesse d’une enquête par André, du 7 avril 1903, vota, en 1906, la réintégration Dreyfus et Picquart et contre l’ordre du jour Pressensé tout en rendant « rendant hommage aux artisans de la révision » (ordre du jour Réveillaud). Un hommage qu’il avait déjà rendu en 1899 en souscrivant au monument Scheurer-Kestner (11e liste) et, qu’il rendra encore en 1909, en souscrivant à celui en l’honneur de Cornély (6e liste), monument dont il était membre du Comité.
Au cours des débats de la Chambre et du Sénat relatifs à la réintégration de Dreyfus et de Picquart, Barthou, ministre depuis mars dans le cabinet Sarrien, avait prit la parole. À la Chambre, il avait rappelé son intervention de novembre 1898, rappelé que, ministre, il avait appris l’arrestation de Dreyfus par les journaux et que jamais il n’avait été informé de l’existence du dossier secret et de sa transmission aux juges hors les débats :

[…] pas un d’entre nous n’a connu le crime abominable qui a consisté à communiquer des pièces secrètes au conseil de guerre eu dehors de l’accusé. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.)
En effet, monsieur Cochin, si nous l’avions connu et si nous l’avions toléré, nous ne mériterions pas la confiance de nos amis, nous ne serions dignes que de leur mépris, car nous nous serions déshonorés. (Journal officiel. Débats parlementaires. Chambre des Députés, 14 juillet 1906, p. 2357).

Au Sénat, il eut une passe d’armes avec son ancien collègue Mercier, sénateur depuis 1900, après les propos qu’il avait tenus sur la cour de cassation et son mode de procédure « défectueux », l’absence de confrontation des témoins, la méconnaissance qui était celle des conseillers du dossier et qu’au final les bats du procès de Rennes avaient été plus « probants ». Barthou s’éleva contre de tels propos et rendit hommage aux « hommes de foi et de cœur qui, malgré les menaces, les diffamations et les injures, ont, dans la sérénité de leur mission et dans la tranquillité de leur conscience, poursuivi loyalement leur œuvre ». Et il décochait deux traits mérités à Mercier :

Et si je voulais ajouter une simple observation, je dirais à M. le général Mercier que l’œuvre de cette justice a été loyale et régulière, qu’il n’y a eu ni collusion, ni mensonge, ni faux, ni crime et que, au contraire, elle a été poursuivie pour aboutir à la réhabilitation d’un innocent et à la réparation d’une monstrueuse erreur judiciaire.
[…] Et je ne sais qu’une suspicion plus odieuse qui pourrait peser sur les juges d’une juridiction quelconque, c’est qu’en l’absence d’un accusé ils aient statué sur des pièces secrètes qui ne lui eussent pas été communiquées. (Journal officiel. Débats parlementaires. Sénat, 14 juillet 1906, p. 836).

Quelques jours plus tard, en voyage officiel à Guéret, il reviendra sur cette journée historique : 

Je suis, depuis une grande journée, qui sera une journée historique, le premier membre du gouvernement qui se trouve en contact avec les représentants de l’armée nationale. La République a beaucoup fait pour l’armée qu’elle aime passionnément comme la sauvegarde du pays. Je puis vous dire qu’elle ne lui a jamais fait l’injure de la rendre solidaire des erreurs et même des crimes commis au cours d’une déplorable affaire ; mais l’heure de la justice a enfin sonné.
La décision de la Cour de cassation est à la fois la réparation d’une erreur et la promesse d’une ère d’apaisement. Je suis convaincu que l’armée tout entière accueillera avec en enthousiasme, comme un honneur pour elle, le colonel d’hier, le général d’aujourd’hui qui s’est ardemment consacré à la recherche de la vérité. 

Par la suite, Barthou conservera son portefeuille dans le cabinet Clemenceau (1906-1909), puis prendra le portefeuille de la Justice dans le premier cabinet Briand (1909-1910). Il retrouvera ce poste dans le cabinet Briand de 1913 avant de prendre, pour quelques mois, la même année, la présidence du Conseil. En 1917, il sera ministre d’État, ministre des Affaires étrangères dans le premier cabinet Painlevé, puis ministre de la Guerre en 1921-1922 dans le nouveau cabinet Briand et une nouvelle fois ministre de la Justice dans le cabinet Poincaré (1922). Passé au Sénat, il sera encore ministre de la Justice de 1926 à 1929 dans les cabinets Poincaré puis Briand, ministre de la Guerre en 1930-1931 dans le cabinet Steeg et ministre des Affaires étrangères, tentant de constituer une alliance internationale contre le péril nazi, dans le cabinet Doumergue en 1934. Il mourra cette même année des suites d’une la balle perdue lors de l’attentat perpétré à Marseille contre Alexandre 1er de Yougoslavie.
Barthou avait été aussi élu en 1918 à l’Académie française et laisse aussi le souvenir d’un grand bibliophile. Il a aussi signé une vingtaine d’ouvrages, essais politiques ou historiques, ainsi que des biographies consacrées à Lamartine, Hugo, Wagner, Rachel, Danton, etc.

Sources et bibliographie : sa déposition devant la Cour de cassations se trouve dans Cassation I. II, tome 1, p. 335-337. Il n’y a curieusement que peu d’ouvrages consacré à Barthou. Nous renverrons à la biographie, évoquée, de son ami Octave Aubert : Louis Barthou, Paris, Quillet, 1935 ; aux actes du colloque de Pau de 1984 (qui n’abordent pas la question Dreyfus) : Barthou, une homme, une époque, sous la direction de Michel Papy, Pau, J & D éditeur, 1986 ; et à l’étude de Jean Bousquet-Mélou : Louis Barthou et la circonscription d’Oloron (1889-1914), Paris, Pédone, 1972. Notons que dans l’ensemble d’autographes du fonds Barthou vendus en 2013 par Tajan, figure une lettre de remerciements de Picquart après le discours de Guéret (lot 71 ; seule lettre ou presque relatives à l’Affaire). 
Note : concernant les aveux, Barthou dira aussi devant la Cour de Cassation n’en avoir pas entendu parler (p. 336). Une question – que nous ne pourrons régler – demeure donc à ce sujet dans la mesure où Félix Faure, dans son Journal à l’Élysée, nous apprend que Mercier en avait fait état au Conseil des ministres du 5 janvier 1895 et qu’en janvier 1898 Barthou confirmera à la demande du président ce souvenir (Paris, Éditions des Équateurs, 2009, p. 279).

Philippe Oriol

Musée de Bretagne

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *