Paul Appell

Appell, Paul, Émile, mathématicien français, né à Strasbourg le 27 septembre 1855*, décédé à Paris le 24 octobre 1930*.

Né dans une famille catholique alsacienne loyale envers la France, Appell accepta le patriotisme de ses parents mais rejeta leur ferveur religieuse et devint athée. Il effectua ainsi une partie de sa scolarité dans des institutions religieuses avant d’intégrer le lycée de Strasbourg en 1869. Dans ce milieu très religieux, mais ouvert à toutes les confessions, il devait se lier d’amitié avec George Picquart et Louis Leblois.
C’est avec une profonde amertume qu’il assista au siège de Strasbourg. Tout comme Picquart – qui avait quitté Strasbourg dès la signature du traité de paix – Appell passa son baccalauréat à Nancy à l’automne 1871 et opta pour la nationalité française. En 1872, au moment de Pâques, il intégrait la classe de mathématiques spéciales du lycée de Nancy afin de préparer les concours de l’École Polytechnique et de l’École Normale Supérieure. Dans cette ville, qui accueillit une part non négligeable des intellectuels alsaciens chassés par l’annexion, Appell se lia d’amitié avec le mathématicien Henri Poincaré. Dans ses Souvenirs d’un alsacien, il raconta leurs longues discussions politiques : elles avaient pour objets la guerre, la libération du territoire, l’Alsace-Lorraine, l’élection de Barodet-Rémusat, les débats de l’Assemblée Nationale ou la question des partis politiques. Partisans de Thiers, ils signèrent, le 16 mai 1872, une protestation contre le renversement de son gouvernement.
En 1873, il entra à l’École Normale Supérieure, dont il sortit major, trois mois après avoir obtenu son doctorat. Répétiteur à l’EHESS à partir de 1876, il fut nommé maître de conférences à l’École Normale Supérieure en 1881. Il épousa Amélie Bertrand, fille de l’archéologue Alexandre Bertrand, nièce des mathématiciens Joseph Bertrand et Charles Hermite et cousine d’Émile Picard. Leur fils devait devenir député et sous-secrétaire d’État ; une de leurs filles, Marguerite, épousa le mathématicien Émile Borel et devint célèbre en publiant plus d’une trentaine de romans sous le pseudonyme de Camille Marbo.
Titulaire de la Chaire de mécanique à la Sorbonne (1885), il fut élu à l’Académie des Sciences en 1892. On lui doit d’importants résultats en géométrie projective ainsi que dans les domaines des fonctions algébriques, des équations différentielles et de l’analyse complexe. Auteur d’un Traité de mécanique rationnelle – dont la publication s’échelonna de 1893 à 1921 – il obtint le prix Bordin pour la résolution du problème des déblais et remblais posé par Gaspard Monge (1885), ainsi qu’une seconde place, derrière Poincaré, au concours du roi de Suède (1889). Par ailleurs, partisan des réformes éducatives, il fut l’initiateur de projets d’envergure, notamment celui de la cité universitaire de Paris.
Deux ans avant le début de l’affaire Dreyfus, Appell fut impliqué, bien malgré lui, dans une affaire d’espionnage. En 1888, son frère, Charles, avait été arrêté à Strasbourg ; la police allemande le soupçonnait d’être responsable d’un réseau d’espionnage en contact avec le chef du bureau de renseignements au ministère de la guerre français. De fait, pendant quelques années, Paul Appell avait été chargé par son frère de poster en France de mystérieuses lettres. Traduit devant la Cour de justice de Leipzig, pour haute trahison envers l’Empire, Charles Appell fut condamné à un an de prison et neuf ans de forteresse. Malgré de nombreuses tentatives, Appell ne parvint pas à le faire libérer. En désespoir de cause et à son insu, il envoya donc à l’empereur d’Allemagne, en 1892, une demande officielle de recours en grâce. Cette demande était signée par quelques-uns uns des plus grands noms de la science française : Louis Pasteur, Charles Hermite, Joseph Bertrand et Henri Poincaré. L’empereur ne daigna pas répondre à cette lettre. Cet épisode illustre bien l’extrême tension qui prévalait dans les relations diplomatiques entre la France et l’Allemagne au tournant du siècle.
La conviction d’Appell sur la culpabilité de Dreyfus commença à être ébranlée en juillet 1897 suite à la nouvelle qui commençait à se répandre de la certitude qui était celle de Scheurer-Kestner mais aussi sur la base de confidences qui lui avaient été faites et sur celle de l’étude du bordereau en comparaison avec l’écriture de Dreyfus (lettre de Lazare à Joseph Reinach du 14 août 1897, BNF n.a.fr. 24897, f. 188). Convaincu, « faisant des convictions et des prosélytes », il rencontra Bernard Lazare chez Salomon Reinach à la mi-août 1897 qui estima qu’il pourrait « peut-être » prendre « part à une manifestation demandant la révision » « si on le pousse beaucoup ». « Appell est un bon alsacien, pratique et prudent, qui fera assurément quelque chose, mais s’il se sent très soutenu » concluait-il (idem). Mi-novembre 1897, Scheurer-Kestner pouvait considérer que si le savants demeuraient encore prudents, « une poussée favorable » existait « parmi les mathématiciens, sous l’influence d’Appell » (Mémoires Scheurer, p. 167). Joseph Bertrand, Jacques Hadamard, Paul Painlevé, Henri Poincaré furent ainsi convaincus et assurément l’action d’Appell y fut pour beaucoup.
Proche de Leblois et de Picquart, il fut aussi sollicité à ce titre par Scheurer-Kestner pour tenter de faire fléchir le premier pour qu’enfin il lui permît de dire tout ce qu’il savait au président du Conseil (Mémoires Scheurer, p. 146). Son engagement public fut plus tardif qu n’avait pu l’espérer Herr qui, dès décembre 1897, avait noté son nom comme possible signataire du premier projet de protestation (voir Dreyfus.culture.fr). Il ne s’engagera publiquement qu’à la fin de 1898, venant rendre visite à Picquart à la prison de la Santé et signant la protestation en sa faveur (5e liste). Appell signa aussi, le 6 décembre 1898, la pétition modérée demandant l’ajournement du procès Picquart (« Un vœu », Le Temps du 6 décembre 1898). Et c’est à lui que fut confié par Leblois le dossier Picquart, dossier qu’il conservera dans un coffre au Crédit Lyonnais au cas où arriverait quelque malheur à l’un ou à l’autre (Camille Marbo, À travers deux siècles, souvenirs et rencontres, Paris, Grasset, 1967, p. 57).
Cependant son rôle essentiel dans l’affaire Dreyfus fut le rapport d’expertise (Examen critique des divers systèmes ou études graphologiques auxquels a donné lieu le bordereau) qu’il rédigea avec Henri Poincaré et Gaston Darboux dans les mois d’avril-août 1904. Commissionné par la Cour de cassation dans le cadre du pourvoi en révision de Dreyfus, ce rapport mit un point final aux théories pseudo-scientifiques de Bertillon et de ses disciples, qui affirmaient que le bordereau avait été forgé de toutes pièces par Dreyfus pour se couvrir dans l’hypothèse d’une accusation pour espionnage. Revenant sur cet épisode dans ses Souvenirs d’un alsacien, Appell devait déclarer : « Je ne reviens pas ici sur notre rapport, qui a été publié et dont les conclusions ont été rédigées par Poincaré. Je dirai seulement que Bertillon nous fit l’effet d’un illuminé, que l’écriture d’Esterhazy se reconnaissait du premier coup d’œil, identique à celle du bordereau, que le calcul des probabilités ne permettait aucune conclusion, enfin que les encoches furent expliquées de la façon la plus simple » (p. 216).
Appell fit partie en 1899 du comité pour l’érection du monument Scheurer-Kestner et participa à la souscription en sa faveur (6e liste). C’est par ailleurs lui qui fut chargé de représenter l’Institut lors de l’enterrement de Picquart en 1914.
Après l’affaire, il poursuivit avec succès sa carrière universitaire et académique : doyen de la Faculté des Sciences de Paris de 1903 à 1920, recteur de l’Académie de Paris jusqu’en 1925, il fut membre du Conseil Supérieur de l’Instruction Publique et s’engagea publiquement en faveur des droits des femmes. Durant la première guerre mondiale il fonda et dirigea le Secours National, un organisme semi-gouvernemental d’aide aux victimes civiles. Il fut nommé secrétaire général de l’Association Française de la Ligue des Nations après la guerre.

Sources et bibliographie : son rapport, rédigé avec Darboux et Poincaré, se trouve dans Cassation II.  II, t. 3, pp. 500-600. On trouvera eux lettres à Dreyfus en rapport avec ce travail au Musée de Bretagne. Son dossier de la Légion d’honneur est consultable à la cote : LH/44/10. Pour en savoir plus sur l’œuvre scientifique d’Appell, on consultera l’ouvrage d’Ernest Lebon, Biographie et bibliographie analytique des écrits de Paul Appell, Paris, Gauthier-Villars, 1910. Concernant sa vie et son œuvre, on consultera les articles que A. Buhl lui consacra dans L’Enseignement mathématique en 1927, 1931 et 1934, l’éloge de Raymond Poincaré dans les Annales de l’Université de Paris 5, 1930, p. 463-477, l’article de Kenneth O. May dans le Biographical Dictionary of Mathematicians ou encore la notice qui lui est consacrée dans le Dictionnaire de biographie française. Pour plus d’informations sur l’affaire Charles Appell ou sur l’affaire Dreyfus, on lira les deux livres de souvenirs qu’Appell écrivit vers la fin de sa vie, Souvenirs d’un alsacien, Paris, Payot, 1923 et Henri Poincaré, Paris, Plon, 1925 et on se reportera à l’article de Laurent Rollet, « Autour de l’affaire Dreyfus : Henri Poincaré et l’action politique », Revue historique ccxcviii/3, juillet-septembre 1997, p. 49-101. 

Laurent Rollet

En 1921. Wikipédia

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