Charles Andler

Andler, Charles, Philippe, Théodore, germaniste français, né à Strasbourg (Bas-Rhin) le 11 mars 1866*, décédé à Malherbes (Loiret) le 1er avril 1933.

Normalien, il fut reçu premier à l’agrégation d’allemand (1889), après avoir échoué, à deux reprises, à l’agrégation de philosophie devant un jury qui l’accusa d’être « intoxiqué de métaphysique d’outre-Rhin » (cité dans Daniel Lindenberg et Pierre-André Meyer, Lucien Herr, le socialisme et son destin, Paris, Calmann-Lévy, 1977, p. 34). En 1893, il intégra l’enseignement supérieur en tant que maître de conférences d’allemand à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et, en 1897, fut nommé à la Sorbonne, la même année que la publication de sa thèse d’état sur Les Origines du socialisme d’État en Allemagne. Il obtiendra la chaire de professeur de langue et littérature germaniques en 1908.
L’activité intellectuelle d’Andler – son intérêt pour la philosophie allemande – s’accompagna d’un engagement politique. Fin 1889, il adhéra au Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, inspiré en cela, très probablement, par Lucien Herr – son meilleur ami – qui y avait adhéré quelques mois plus tôt. La philosophie allemande et le socialisme restèrent les grands centres d’intérêt sa vie durant. Si l’influence de Michel Bréal eut assurément dans ses premiers doutes, et de dès 1894, son importance – « Nous étions restés dans un silence consterné et sceptique devant ce jugement », écrit-il (idem) –, celle du bibliothécaire de l’École normale fut déterminante, Herr ayant fait de l’École normale « le foyer brûlant de la conscience nationale » (ibid., p. 148). Si Herr fut acquis à la cause dreyfusarde, sans doute, dès 1895, au plus tard en 1896, la conviction d’Andler dut suivre de peu : « Il [Herr] n’eut pas de peine à faire de nous tous des dreyfusards. Nous l’aurions suivi partout » (ibid., 146). Le nom d’Andler allait d’ailleurs figurer sur une liste dressée à la main par Herr, en 1897, d’intellectuels à contacter en faveur de la révision du procès Dreyfus. Il s’y trouvait en bonne place entre Sylvain Lévi et Joseph Bédier. Tout en n’ayant pas été un dreyfusard militant, Andler se trouva toujours au premier rang pour signer des pétitions. Il signa la première liste de la première protestation demandant la révision du procès de 1894. Son nom parut le 14 janvier 1898 dans L’Aurore, juste après celui de Herr. Il signa également le 19 janvier la cinquième liste de la deuxième protestation, de ton plus légaliste, publiée dans L’Aurore. De même signa-t-il le 26 novembre la première liste de la protestation en faveur de Picquart et, en 1900, la protestation contre l’amnistie (L’Aurore, 29 janvier). Andler fut aussi un des adhérents du meeting de soutien à Picquart, convoquée sous la présidence d’Émile Duclaux pour le 28 novembre, et au cours de laquelle il prit la parole avec, entre autres, Anatole France, Seignobos, Jaurès et Friedel. Andler participa également, à ce qu’il appelait, « une des journées triomphales du dreyfusisme » (ibid., p.173) – celle du 11 juin 1899 sur le champ de courses de Longchamp – organisée par la gauche pour défendre le président Loubet, objet d’attaques antidreyfusardes la semaine précédente à Auteuil.
Cinq ans plus tard, c’est à Bernard Lazare, une victime invisible de l’Affaire, qu’Andler rendit un hommage émouvant, cette fois-ci d’ordre personnel. Par sa mort, le 2 septembre 1903, Lazare, qu’il avait beaucoup fréquenté à l’époque des Entretiens politiques et littéraires (revue à laquelle il avait collaboré sous le pseudonyme de Théodore Randal), devint pour Andler, la « principale » victime de l’Affaire : « Picquart lui-même », écrivit-il, le 5 septembre, à Camille Bloch, ami de jeunesse de Lazare, « n’a compromis que sa situation. Scheurer et Zola n’avaient pas une jeunesse et un avenir à donner. Il y a là quelque chose de simple et de grand, d’une grandeur ibsénienne. Le vrai journaliste, c’est-à-dire le journaliste du vrai, dont la presse ne veut pas à cause qu’il apporte le vrai, et qui meurt de l’effort de l’angoisse, du souci, de l’avanie constante, voilà Lazare. Nous devons le dire très haut dans ce pays du mufle… » (cité dans Tonnelat, Charles Andler, p. 110). Lazare, l’incarnation du prophète juif pour Péguy, devint également une figure héroïque sous la plume d’Andler. Une biographie collective de Lazare s’imposait alors. Pour ce projet Andler songeait à lui-même, à Camille Bloch, à Pierre Quillard et à Paul Adam. C’est ainsi que les dreyfusards rempliraient leur « devoir envers Lazare » (Ibid.). Ce projet resta lettre morte. Mais deux ans plus tard, en 1905, une autre forme d’hommage collectif fut réalisée. Un Comité se constitua pour qu’un monument fût érigé à la mémoire de Lazare à Nîmes, sa ville natale. Andler, ainsi que Herr, Gabriel Monod, Anatole France, les frères Reinach (Salomon, Joseph et Théodore), firent partie du Comité. Le monument fut inauguré le 4 septembre 1908.
Quoique pendant l’Affaire Dreyfus Andler n’eut pas occupé l’avant-scène du combat des intellectuels, il devint à son tour victime de son dreyfusisme. Ce fut en mai 1908, un mois avant le transfert des cendres de Zola au Panthéon. À la demande de Louis Liard, vice-recteur de l’Université de Paris, Andler avait entrepris pendant les vacances de Pâques un voyage d’étude en Allemagne avec des étudiants de la Sorbonne. À son retour d’Allemagne il devint la cible de la réaction nationaliste, orchestrée par l’Action française, qui l’accusa de complaisance coupable envers l’Allemagne, ou pire, de trahison. C’était « l’intellectuel » dreyfusard qui était mis en cause. Le quartier Latin devint le théâtre de manifestations, de bagarres entre partisans et adversaires d’Andler. Les cours d’Andler ne purent se dérouler normalement et durent être fermés au grand public. Ces événements firent la une des journaux. À deux reprises, Barrès attaqua Andler dans L’Écho de Paris. Selon lui, « […] il semble bien que ce soit l’affaire Dreyfus qui ait germanisé Charles Andler » (« Le Voyage des trente et un maladroits », 5 mai). Dans L’Action française, Léon Daudet consacra à Andler des articles d’un théâtralisme virulent, dont un intitulé « D’Andler à Dreyfus par Zola ». Pour lui les manifestations nationalistes du quartier Latin étaient celles d’une jeunesse qui « avait senti que la promenade de d’Andler ramenait à Zola et à Dreyfus, par Berlin » (22 mai). À travers Andler, c’était l’affaire Dreyfus qui était visée. En effet, pour Pierre Lasserre de L’Action française, « l’affaire Andler, cela n’existe pas. L’affaire Dreyfus seule existe » (cité dans L’Humanité, 23 mai). Ce fut la Ligue des droits de l’homme, sous la présidence de Francis de Pressensé, qui organisa le 22 mai un meeting important pour défendre Andler, également membre de la Ligue depuis sa fondation. En signe de reconnaissance ce dernier leur adressa le lendemain une lettre dans laquelle il exprimait sa crainte que cette affaire ne fût que le prélude à une autre mettant « en cause […], avec [lui], toute la Ligue des droits de l’homme, tout le dreyfusisme ». Mais, ajoutait Andler, « vous me retrouverez à vos côtés dès le jour des funérailles de Zola » (cité dans le Bulletin officiel de la Ligue des Droits de l’Homme, 30 juin 1908, p. 876). En effet son voyage d’études en Allemagne avait servi de prétexte aux vaincus de l’Affaire. Ils émettaient un dernier cri de vengeance avant le transfert, le 4 juin, des cendres de Zola au Panthéon – suprême consécration de la victoire dreyfusarde.
En 1912-1913, ce fut avec le Parti socialiste français qu’Andler, pourtant membre du Parti, engagea une polémique publique, et ceci parce qu’il avait dénoncé, dans une série d’articles, les tendances impérialistes, militaristes et colonialistes au sein de la social-démocratie allemande (Le socialisme impérialiste dans l’Allemagne contemporaine. Dossier d’une polémique avec J. Jaurès [1912-1913], 2e éd. 1918 ). Par sa prise de position il allait à l’encontre de la politique suivie par le Parti socialiste français, celle d’un front uni avec le Parti socialiste allemand, mettant ainsi en péril l’unité si difficilement acquise de l’Internationale socialiste. Ces articles furent suivis d’ouvrages sur le pangermanisme, tous publiés pendant la Première Guerre. Andler quitta le Parti à la fin de la guerre.
Au lendemain de la Première Guerre, les grandes préoccupations d’Andler, en tant qu’Alsacien, furent la réintégration de l’Alsace et de la Lorraine dans une France républicaine et la réorganisation de l’Université de Strasbourg. C’est ainsi qu’il appartint à plusieurs organismes officiels chargés de ces questions. Il fut, entre autres, membre du Conseil supérieur d’Alsace et de Lorraine créée en 1919 et, avec d’autres universitaires, chargé par le Ministère de l’Instruction publique de restructurer la nouvelle Université française de Strasbourg.
En 1926, Andler fut nommé au Collège de France en tant que professeur de langues et littérature d’origine germanique. Selon lui, il devait cette nomination, en grande partie, à l’appui de Lucien Herr. Cette fonction lui donna le loisir de se consacrer entièrement à son œuvre sur Nietzsche sur lequel il travaillait depuis de nombreuses années. Avec la publication de sa grande étude en six volumes sur le philosophe (1921-1930), Andler, considéré comme le fondateur de la germanistique française, devint également le premier nietzschéen de France. La dernière œuvre d’Andler, publiée quelques mois avant sa mort, fut consacrée à Lucien Herr, dont la disparition en 1926, l’avait laissé inconsolable. Dans ces pages, Andler revenait indirectement également sur son propre passé. Dans cette biographie « surtout intérieure » (lettre du 31 août 1930 d’Andler à Mme Jeanne Lucien-Herr, Fonds Lucien Herr, Fondation nationale des sciences politiques, Paris) de celui avec lequel il avait tant partagé, Andler faisait revivre leur triple combat de combat de dreyfusards, de socialistes et d’Alsaciens. La Vie de Lucien Herr (1932) fut son chant du cygne.
Demeure une question : fut-il, comme le pense Robert Burac, un des auteurs d’Histoire des variations de l’État-major ?

Sources et bibliographie : Sur Charles Andler, on pourra consulter l’ouvrage de son successeur au Collège de France : Ernest Tonnelat, Charles Andler. Sa vie et son œuvre. Publications de la Faculté des lettres de l’Université de Strasbourg, no 77, Paris, Société d’édition, Les Belles Lettres, 1937. Sur les remous politiques provoqués par le voyage d’Andler en Allemagne en 1908, voir A. Blum, « Charles Andler en 1908 : un Germaniste pris entre la France et l’Allemagne », Revue germanique internationale, no 4, 1995, p. 27-34. Andler a consacré deux chapitres à l’affaire Dreyfus dans La Vie de Lucien Herr, Rieder, 1932 (rééd. 1977, Paris, Maspéro). Sur les liens entre Andler et Herr, voir aussi la Correspondance entre Charles Andler et Lucien Herr, 1991-1926, édition établie, présentée et annotée par Antoinette Blum, préface de Christophe Charle, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1992. 

Antoinette Blum

https://www.nietzsche-en-france.fr/

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