Joseph Bédier

Bédier, Charles, Marie, Joseph, universitaire français, né à Paris le 28 janvier 1864*, décédé au Grand-Serre (Drôme) le 29 août 1938.

Fils d’un avocat à la Cour d’appel, il fit ses études au lycée Saint-Denis de la Réunion où la famille, d’origine bretonne, s’était établie, puis au lycée Louis-le-Grand. Entré à l’ENS en 1883, agrégé des lettres en 1886, docteur ès lettres en 1893, il fut saisi par l’Affaire alors qu’il enseignait rue d’Ulm en qualité de maître de conférences.
S’il ne signa pas les protestations de janvier 1898, comme avait pu l’espérer Herr qui, dès décembre 1897, avait noté son nom comme possible signataire du premier projet de protestation (voir Dreyfus.culture.fr), il appartint au camp dreyfusard : son nom apparut dans la liste des premiers ligueurs publiée par L’Aurore le 1er avril 1898, ainsi que dans celle des souscripteurs au monument Zola (BOLDH, 1er oct. 1902). Ces signatures illustrent, avec beaucoup d’autres, la dimension scientifique de l’engagement des savants de l’Université française aux côtés du capitaine Dreyfus. Engagement très relatif, toutefois : Bédier n’alla guère au-delà de la protestation, et donc d’un témoignage favorable aux valeurs républicaines, bien qu’il fît partie, dans une sphère il est vrai plus intellectuelle, du comité parisien provisoire constitué en vue de la création des Décades de Pontigny, figurant l’influence du rénanisme et du néo-kantisme pendant la Belle Époque. De même, Joseph Bédier fut des « jeudistes » du salon dreyfusard de la marquise Arconati-Visconti et participa aux déjeuners organisés par Madame Halphen (Laure Rièse, Les Salons littéraires parisiens du Second Empire à nos jours, Toulouse, Privat, 1962, p. 213). Les quelques traces de ses sentiments sur l’Affaire – qui furent ceux d’un fervent dreyfusard et d’un homme qui pour l’avoir rencontré éprouvait une véritable sympathie pour Dreyfus –, nous sont justement donnés par sa correspondance avec la marquise. En 1906, après l’arrêt de révision, il lui écrivit pour lui dire qu’il avait « lu avec émotion le réquisitoire du Procureur général Baudouin » :

Tous ces faits nouveaux m’étaient inconnus. La mesure est comble, et il serait beau, en vérité, que ce fût, comme le demande Clemenceau, un nouveau conseil de guerre qui se vît contraint de réparer publiquement l’erreur du premier et l’iniquité du second. Je suis persuadé que cette fois le conseil de guerre acquitterait. Mais je reconnais avec vous que, n’y eût-il qu’une chance contraire sur mille, personne n’est en droit de demander au capitaine Dreyfus de courir le risque, et qu’il a déjà trop souffert. La grande leçon de moralité dont vous parlez, la France l’a déjà reçue dans cette crise salutaire des dernières années. J’ose dire qu’elle a donné cette leçon plus encore qu’elle ne l’a reçue : car quel autre peuple que le nôtre aurait trouvé tant d’hommes prêts à sacrifier leur vie ou leur paix pour délivrer un innocent ? (lettre s.d., Bibliothèque Victor Cousin, Ms 263, f. 18 v°-19 v°).

Quelques jours plus tard, après l’arrêt réhabilitant Dreyfus, il lui écrivit :

Depuis que je sais la grande nouvelle, je ne cesse de penser à vous. Que vous devez être heureuse ! Que je vous suis reconnaissant de m’avoir fait connaître notre cher capitaine ! Je n’aurais pas cru que ces dépêches, dont le sens était prévu, dussent tant m’émouvoir. J’ai pleurer en les lisant. Ma pensée s’en va vers les bons ouvriers de la vérité qui sont morts avant d’avoir vu briller le beau jour qu’ils ont tant appelé. Quel fier et noble et bon pays que notre France ! Aux pires jours de l’Affaire, j’ai eu foi en ma patrie ; je l’aimerais plus pieusement encore désormais. Je viens d’écrire un mot au capitaine Dreyfus  : je n’ai pas su mettre l’adresse au boulevard Malesherbes, ayant oublié le numéro ; mais je pense que l’administration des postes saura identifier le destinataire. (lettre 13 juillet 1906, Bibliothèque Victor Cousin, Ms 263, f. 40-41).

En 1908, au moment du procès Grégori, il lui fit part de son souhait « que ce Grégory soit condamné comme le mérite l’assassin qu’il est » mais « surtout que le président réussisse à épargner au commandant [Dreyfus] tout affront et impose à tous le respect qui lui est dû » (lettre 8 sept. 08, Bibliothèque Victor Cousin, Ms 263, f. 61). Ces lettres révèlent aussi un dreyfusard plus « radical » qu’on ne pourrait l’imaginer comme en témoigne celle du 23 novembre 1908 quand, se désolant des articles contre Dreyfus de L’Action française, il constatait que telles était « les conséquences inéluctables de l’amnistie, et des compromis acceptés à diverses reprises par les dreyfusards » (Bibliothèque Victor Cousin, Ms 263, f. 64 v°).
Au cours de la Grande Guerre, il s’engagea fortement en faveur de l’Union sacrée, écrivant plusieurs opuscules, en particulier sur les crimes allemands, étant à l’origine d’une longue polémique avec certains de ses confrères d’outre-Rhin, et appartenant, aux côtés de Charles Andler, Henri Bergson, Jacques Hadamard, Ernest Denis, au très patriotique Comité d’études et de documents sur la guerre, présidé par Ernest Lavisse, dont le secrétaire était Émile Durkheim.
Ferdinand Lot évoque l’attitude politique de ce « républicain » et « traditionaliste » dans les cinquante-deux pages qu’il lui consacre : « […] quand l’“Affaire” éclata, Bédier fut du côté des défenseurs du “traître” et s’inscrivit à la Ligue des droits de l’homme. C’est que l’esprit traditionaliste le céda à l’esprit de justice et aussi à la conscience du philologue. Vouloir imposer que le “bordereau” fût de Dreyfus, alors que l’écriture était d’Esterhazy, c’était une provocation, une insulte, puisqu’on le prenait pour un aveugle ou un sot complaisant. Il en ressentit une indignation du même ordre, j’imagine, que si un adversaire en critique littéraire avait tenté de faire croire que le manuscrit d’Oxford de la Chanson de Roland est du XIe siècle. Ami de Lucien Herr – les deux hommes avaient été en concurrence pour le poste de bibliothécaire à l’École normale – et de tant d’autres jeunes socialistes, ami et admirateur de Jaurès qu’il rencontrait chaque quinzaine, et pendant des années aux déjeuners de la marquise Arconati, il n’a certainement jamais été socialiste. […] L’ambition politique qui séduisit de jeunes esprits, il y a un demi-siècle, lui fut étrangère. Il m’a conté qu’il reçut des invites à se présenter aux élections sénatoriales de la Drôme. Son beau-père Bizarelli [questeur de la Chambre des députés] avait laissé dans le pays les meilleurs souvenirs. L’amitié et l’appui de Loubet lui étaient acquis à l’avance. Mais il savait la contrepartie : l’obligation de se consacrer aux intérêts particuliers des électeurs. Les charges du métier – peut-être nécessaires – lui faisaient horreur. » (p. 42).
Ce médiéviste, successeur en 1903 de son maître Gaston Paris au Collège de France dans la chaire de langue et de littérature du Moyen Age, entré à l’Académie française en 1921, proche mais concurrent d’un autre dreyfusard, Paul Meyer, a laissé de nombreux travaux. S’intéressant en particulier aux fabliaux et aux chansons de geste, infléchissant de manière déterminante l’étude de quelques-uns des domaines majeurs de la philologie française, Joseph Bédier a articulé ses recherches sur la notion d’origine, mais il fut par ailleurs un écrivain : son Roman de Tristan et Iseult eut une influence profonde sur l’image que la modernité s’est faite du Moyen Age. Comme d’autres académiciens, Joseph Bédier a publié plusieurs articles dans le Journal des Débats, devenant même un chroniqueur régulier de la rubrique littéraire.

Sources et bibliographie : Sur son itinéraire, se reporter à la biographie d’Alain Corbellari, Joseph Bédier, écrivain et philologue, Droz, « Publications Romanes et Françaises », 1997. En guise de témoignage, on pourra consulter la déposition de Ferdinand Lot, Joseph Bédier 1864-1938, Droz, 1939, à compléter avec son propre témoignage (Annuaire de l’association amicale des anciens élèves de l’École normale supérieure, Hachette, 1893, p. 48-51). On trouvera aussi des éléments dans J. Lefèvre, Une heure avec, 1932, p. 27-36. Son dossier de la Légion d’honneur se consulte sous la cote : LH/162/50.

Emmanuel Naquet

Wikipédia

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