Jean Baffier

Baffier, Jean, Eugène, sculpteur, animateur folklorique et polémiste français, né à L’Aljotte près de Neuvy-le-Barrois (Cher) le 18 novembre 1851*, décédé à Paris le 19 avril 1920.

Le milieu très modeste de vignerons dans lequel Baffier naquit le marqua profondément. Recevant une éducation rudimentaire, il passa son enfance aux champs avant de décider, inspiré par la cathédrale de Nevers vue pour la première fois en 1864, de devenir maçon. En mai 1869, il partit pour Paris, où il travailla comme apprenti dans l’atelier d’un parent, mais rentra chez sa famille en 1871 après une grave maladie. Poursuivant sa carrière dans la Nièvre, il travailla sur des chantiers de restauration, notamment sur celui de la cathédrale de Nevers, et suivit, brièvement, des cours de beaux-arts dans la même ville avant de s’installer définitivement à Paris en 1875.
Pendant ses premières années parisiennes, Baffier connut des difficultés matérielles auxquelles il n’échappera que rarement pendant toute sa vie. Il travailla comme praticien chez Gautherin, Rodin et Aubé (Monument de Gambetta), et s’engagea dans la Chambre syndicale des sculpteurs praticiens de Paris avec laquelle il participa à l’organisation de l’Exposition ouvrière qui forma partie de l’Exposition universelle de 1878. Il fit son début au Salon en 1880 avec un buste de la République (aujourd’hui en face de la Mairie du 14e arrondissement), mais resta relativement inconnu jusqu’au 9 décembre 1886, date de sa tentative mélodramatique contre la vie du député gambettiste Germain Casse, qu’il essaya de poignarder dans l’enceinte du Palais-Bourbon. La victime ne fut qu’égratignée, mais le sculpteur fut écroué à Mazas avant de comparaître devant la Cour d’assises de la Seine le 5 avril 1887.
Dans les jours qui suivirent l’attaque, la presse prit Baffier pour un simple détraqué, mais graduellement reconnut que sa motivation était autrement plus compliquée. Plusieurs mois avant sa tentative contre Casse, le sculpteur publia un pamphlet, Le Réveil de la Gaule ou la Justice de Jacques Bonhomme, violent réquisitoire contre le régime que Baffier accusait d’avoir trahi la nation qui patauge dans un état de décadence et d’impuissance. Sa solution – la redécouverte des vertus primitives de la Gaule sous l’égide d’un dictateur probe et puissant – l’encouragea à solliciter le général Boulanger, qu’il essaya de rencontrer, et le persuada de la valeur d’un acte symbolique contre la classe politique pour lui rappeler son devoir. La cible de sa colère, Germain Casse, personnifiait pour le sculpteur la complaisance corrompue de la nouvelle élite républicaine. Ancien opposant du Second Empire, Casse se trouvait accusé dans les milieux radicaux d’avoir transigé avec le pouvoir et d’être paresseux et irresponsable. Membre de son comité électoral en 1877, Baffier accusa le député d’avoir trahi son mandat. Il transforma son procès en se présentant comme un électeur candide trompé par un régime pour lequel l’intérêt matériel d’une minorité prime sur le bien-être de la France. Grâce à une campagne publicitaire menée par son ami Édouard Achard, qui publia une biographie louant la probité de l’artiste, et à un accueil bienveillant des officiers de la cour, Baffier fut acquitté avec éclat après une séance dans laquelle il assuma le rôle de la partie lésée.
En 1888, Baffier fonda le groupe folklorique des Gas du Berry et l’année suivante publia le premier numéro de sa revue Le Réveil de la Gaule, mélange hétéroclite de littérature régionaliste, de politique réactionnaire et de promotion flagrante du sculpteur et de ses multiples activités. Entouré d’un petit groupe de disciples, parmi lesquels Édouard Achard et son frère Charles, l’écrivain Hugues Lapaire, le publiciste Émile Martial et l’homme de lettres Armand Sylvestre, Baffier anima des festivités folkloriques dans le Berry et la Nièvre, ainsi qu’à Paris. Avec un petit contingent de paysans berrichons plus ou moins authentiques jouant vielles et cornemuses, il n’ambitionna rien moins que de raviver la tradition populaire menacée par la culture métropolitaine – voire cosmopolite – et, par ce moyen, de retrouver l’esprit national qui permettrait à la France de regagner le prestige, et le territoire, perdus en 1871.
De pareilles obsessions idéologiques inspirèrent une production démesurée d’articles et de pamphlets, dans lesquelles le sculpteur élabora une vision de la nation inspirée par une lecture alambiquée de l’histoire française. Farouchement anticapitaliste, Baffier prétendait que la France était inféodée à l’argent juif, secondé par les protestants et les méridionaux qui descendent des Latins, ennemis de l’ancienne Gaule. Pour raviver les fortunes du pays, il s’inspirait du moyen âge et préconisait le rétablissement des corporations, abolies pendant la Révolution, dans une société où les provinces regagnaient l’indépendance dérobée par François Ier et ses descendants.
Cette perspective sur la destinée nationale influa sur la production sculpturale de Baffier. Dans les années 1880, avant l’attaque contre Germain Casse, il produisit une suite de trois statues représentant Jacques Bonhomme, le paysan rebelle avec une hache au poing, Louis XI et Marat qui, selon lui, résumaient, d’après un argument contourné, l’enfance, l’adolescence et la jeunesse de la nation. Marat, acheté par le conseil municipal de Paris et placé – sans autorisation – au parc Montsouris, provoqua un scandale quand il fut dénoncé en 1891 par un sénateur royaliste à la suite de la controverse provoquée par la représentation de Thermidor de Sardou à la Comédie-Française. Egalement controversé, son monument aux morts de la guerre franco-prussienne commandé par un comité de notables berrichons pour la ville de Bourges en 1896 ne fut inauguré qu’en 1907. Son thème ouvertement revanchard, ainsi que la réputation politiquement contestable du sculpteur, encouragea des tentatives au sein de la municipalité d’empêcher son emplacement sur la voie publique berruyère. « L’homme du pays », aux allures gauloises, qui surmonte le monument est proche parent des paysans mémorialisés par Baffier dans une importante production de sujets ruraux qui se veut une célébration patriotique de la « vraie race française », dont ils représentent les derniers avatars.
Avec de telles vues si clairement exprimées, il est d’autant plus surprenant de voir Baffier sollicité en 1898 par Francis de Pressensé et Mathias Morhardt de faire partie du comité établi pour présenter une médaille à Zola, défenseur de Dreyfus. Sa réponse fut cinglante : une petite brochure, Les Marges d’un cahier d’ouvrier. Objections sur la médaille à M. Zola offerte à propos de l’affaire Dreyfus, condamne à la fois « l’italien Zola » pour sa « perfidie latine » ainsi que le capitaine lui-même, que Baffier qualifie d’« ennemi qui poursuit instinctivement, logiquement, comme tous ceux de sa lignée, l’amoindrissement et la chute de notre Nation ».

Baffier. Les marges d'un cahier d'ouvrier

À la même époque, Baffier fréquenta Édouard Dubuc et la Jeunesse antisémite et nationaliste ; nommé Professeur d’esthétique il leur délivra une série de conférences, décousues, xénophobes et bourrées de références historiques extravagantes.
Après la découverte du « faux Henry », Baffier écrivit à Drumont pour lui demander de faire appel à la nation en constituant un comité de salut public : 

Ceux qui portent en leur être la moindre parcelle de l’âme française, sont éclairés, fixés à cette heure, sur ce qu’on est convenu d’appeler l’affaire Dreyfus.
Puisque les chefs de l’armée se dérobent au moment où il faudrait combattre pour soutenir cette armée insultée, puisque les chefs du gouvernement s’en vont quand il faudrait réprimer les factieux, c’est à l’initiative privée qu’il convient d’agir.
Ceux qui commandent mal perdent le droit de commander, ceux qui gouvernent mal perdent le droit de gouverner.
Deux partis sont en présence: les cosmopolites qui préparent une nouvelle invasion de notre sol, comme cela a été fait avant 1870, et les hommes du pays, c’est-à-dire la France elle-même, qui ne veut perdre ni son indépendance do nation, ni ses traditions rationnelles de race. La situation est donc, aujourd’hui, nette et claire.
Je demande qu’un comité de salut public soit constitué en dehors de l’armée et du gouvernement.
En faisant un appel à la nation, ce comité prendra la résolution de convaincre le pou voir officiel à agir promptement contre la faction cosmopolite qui a juré l’anéantisse ment de la France. (« Le salut public », La Libre Parole, 5 septembre 1898).

À la fin de de décembre 1898, Baffier adhéra à l’Union française antijuive et fut donné parmi les collaborateurs de son journal, L’Écho de la France, et contribua deux fois au Monument Henry, accompagnant son second versement d’une lettre à Drumont, publiée le 25 décembre 1898 dans L’Intransigeant, dans laquelle il proclamait une affinité entre ses propres tentatives de « réveiller la grande âme celtique » avec les Gas du Berry et la campagne menée par Drumont contre les Juifs :

Mon cher maître,
Les appointements somptueux que me procurent les nombreux emplois de sculpteur berrichon berrichonnant, de président de la Société des Gas du Berry, de directeur du Réveil de la Gaule, de membre du Comité de l’Union française antijuive, etc., joints à ma situation de professseur d’esthétique française à la Jeunesse antisémite et nationaliste, m’ont permis de souscrire deux fois pour la veuve-et l’orphelin du colonel Henry.
Quel succès remporte voire liste et quel courant d’idées indique votre souscription ! C’est touchant, et ça nous revenge un peu des cent mille francs d’aumône dont Rothschild soufflette annuellement la Ville de Paris. Il ne faut pas en rester là. Tandis que le fer est chaud, il faut le battre, comme il est dit dans notre vieux proverbe.
Depuis plus de cent ans que furent proclamés les droits du Juif, toutes les magistratures en France se sont organisées petit à petit, pour servir les intérêts des Juifs et des Judaïsants, au détriment des nôtres. L’armée, jusqu’à ces temps derniers, portait dans les plis de son drapeau, l’intérêt d’Israël, et, pour, avoir manqué à celte tradition sémitique, elle sait aujourd’hui ce qu’il lui en coûte.
Grâce à voire éloquente parole, à votre caractère ferme, aux efforts soutenus de courageux et dévoués Français de tous rangs et de toutes classes, la situation commence à se déterminer. La Lumière et la Vérité pénètrent les esprits et le grand souffle national renaît.
Entre vous qui êtes un grand ouvrier et moi qui ne suis qu’un petit artisan, il y a aujourd’hui des vibrations que bien des gens ne pouvaient pas soupçonner il y a seulement un an.
Je me revois encore, c’était en 1888, là-bas à Bourges, où est né Brisson l’austère, faisant, à moi seul, le président, le maître de cérémonie, le porte-bannière et la Société des Gas du Berry. Je marchais en tète de mes vielleux et cornemuseux à travers la vieille Avarich pour réveiller la grande âme celtique. Les bourgeois judaïques qui déshonorent l’ancienne capitale de la Gaule sous Ambigat et de la France sous Charles VII, pensaient tout haut, sur mon passage, que décidément j’étais à enfermer comme fou.
Côte à cote, sans nous connaître, vous avec une valeur très haute, moi avec mon intuition native, nous avons marché au même but. L’AFFAIRE a déterminé en peu de temps une situation nette. Deux partis sont en présence à cette heure : les hommes du pays et les cosmopolites, le parti français face à face avec le parti juif.
Nos ennemis ont leurs tribunaux, nous n’avons plus de magistratures, et il commencerait d’être temps de songer que si nous voulons une justice, il faudra l’ordonner nous-mêmes.
Conséquemment, ne pensez-vous pas, mon cher maître, qu’il ferait bon de se compter ?
On m’a écrit pour souscrire à la statue du colonel Henry. Je ne suis pas outrancier statuomane ; je l’aurais été que je n’aurais pas souscrit. Mais ce- cadavre est à nous, c’est un paysan, un homme du pays île France, ce vaillant et malheureux soldat tombé si tristement, et nous devons le pleurer.Les intellectuels ont tout l’or, toute l’intelligence et tout le talent du monde, mais ils ne se servent de tous ces trésors que pour désagréger, démoraliser, saccager et détruire. Nous n’avons que nos misères, nos humiliations, nos rancœurs, nos bontés, nos souffrances et nos larmes, mais, aujourd’hui comme hier, nous pouvons être magnifiques Ce sont les gueux, les barbares, les brutes qui ont édifié nos splendides cathédrales, lesquelles dominent encore, malgré tout, les tripots, les hangars, les banques des agioteurs et des brocanteurs de l’intellectualité universelle. C’est la gueuserie, sous l’aspect d’une jeune fille, qui sauva la France au quinzième siècle. Les gueux, en 1792, firent trembler l’Europe coalisée.
J’ai idée que les gueux de France sont encore capables d’étonner le monde…
Si le jour où aura lieu le procès Veuve Henry-Reinach, on invitait les Français habitant Paris, il doit y en avoir un certain nombre, je pense, à se réunir pour cette cérémonie pénible ? Il y a bien longtemps qu’on nous sature de mascarades et d’industries juives, si on revivait un peu d’art français ? Que pensez-vous des corporations, des groupes constitués ou se constituant pour la cérémonie, bannières flottantes, cravatées de crêpe, avec musique en tête, défilant religieusement, silencieusement, devant le Palais de Justice ? Réfléchissez à cela, mon cher maître, et dites-nous ce que vous en pensez. (La Libre Parole, 25 décembre 1898).

En mars 1899, Baffier assista à une réunion présidée par Maurras avec l’intention d’établir une organisation de propagande nationaliste et antisémite, mais c’est la Ligue de la Patrie française qui attira son adhésion en 1900, quand il devint membre de son Comité de Plaisance dans le 14e arrondissement. Infatigable, Baffier transforma ce groupuscule avec une série d’initiatives : une Maison commune fut établie avenue de Maine qui accueillit des connaissances du sculpteur telles que Dausset, Barrès et le conseiller municipal nationaliste Robert Poirier de Narçay. Elle hébergea aussi un Groupe corporatif des ouvriers d’art, qui y présenta une petite exposition de ses œuvres en 1901, et un Groupe corporatif d’employés, ainsi qu’une troupe de marionnettes, le Théâtre de Gavroche, qui proposa des revues satiriques comme La Carotte collectiviste. Malgré une perte régulière d’adhérents, le groupe de Plaisance réussit à survivre jusqu’en 1904, année où Baffier relança Le Réveil de la Gaule comme organe de la Patrie française. À la même époque, il fréquenta la direction de la Patrie Française groupée autour de l’amiral Bienaimé et assista à ses réunions jusqu’à 1907.
Baffier, après avoir participé à l’Hommage des artistes à Paul Déroulède avec ce dessin :


exploita son métier de sculpteur dans une campagne antidreyfusarde initiée en 1904 avec Poirier de Narçay et Henri Rochefort. Depuis 1900, Rochefort réclamait une statue commémorant le théologien et scientifique espagnol Michel Servet, qu’il présentait comme victime injustement oubliée de l’intolérance protestante. Servet, mort sur le bûcher à Genève en 1553, fut justement persécuté par Calvin, mais Rochefort refusait de reconnaître que les autorités catholiques cherchèrent également à supprimer ce penseur hétérodoxe. Défendre Servet présentait plusieurs attraits pour Rochefort, accusé par la gauche d’avoir tourné le dos à son passé radical de libre penseur en luttant aux côtés des antidreyfusards catholiques. Il lui permit d’abord de prendre ses distances des groupes de libres penseurs avec lesquels il luttait autrefois, notamment pendant la manifestation annuelle qui les regroupait autour de la statue d’Étienne Dolet, place Maubert. En même temps, Servet lui permit de lancer une attaque contre les personnalités protestantes, telles Pressensé et Scheurer-Kestner. Taxant ses adversaires calvinistes d’hypocrisie, Rochefort brandit l’exemple de Servet pour prouver que leur religion était foncièrement intolérante et que leur défense de Dreyfus était un exemple de simple opportunisme inspiré par des sentiments antipatriotiques.
En 1904, Rochefort forma un petit comité avec Poirier de Narçay et Léon Bailby et commanda une statue de Servet à Jean Baffier. La maquette fut exposée au Salon de 1907. Présentant le martyr raide et d’une allure méprisante debout sur son bûcher de bois vert, Baffier reçut les éloges de Jean Drault qui qualifia son œuvre dans La Libre Parole de « splendide et vengeresse ». Poirier essaya un coup provocateur en demandant au Conseil municipal de permettre au comité d’ériger la statue place Maubert, aux côtés du monument d’Étienne Dolet. Refusé, il proposa la place de Montrouge (aujourd’hui place Ferdinand-Brunot) dans le 14e arrondissement – site moins prestigieux mais avec le double avantage de servir de contrepoids à la statue tout proche du dreyfusard Ludovic Trarieux, située à la place Denfert, et d’irriter le député local Théodore Steeg, un protestant très en vue.
Le monument fut inauguré le 5 juillet 1908. Après l’interdiction imposée par le Conseil municipal, des inscriptions provocatrices glorifiant Rochefort et condamnant Calvin furent supprimées. Baffier attira l’attention sur cet acte de censure en laissant incomplète la surface principale du socle ; ses partisans, dans la presse nationaliste, accusèrent les autorités d’essayer de promouvoir l’idée que Servet avait été victime de l’inquisition catholique. Une fois le monument inauguré Rochefort laissa tomber Servet – et Baffier aussi. Le sculpteur fut criblé de dettes : la souscription Servet s’avérait insuffisante à couvrir ses dépenses sur les matériaux et la main d’œuvre, et l’enthousiasme de Rochefort bien trop éphémère pour le dédommager.
De pareils déboires entourèrent l’engagement du sculpteur dans l’initiative, patronnée par l’Action française en 1906, de présenter une médaille commémorative au général Mercier après son refus d’accepter le verdict définitif de la Cour de cassation annulant le jugement du Conseil de guerre de Rennes. Grand admirateur du général, et toujours convaincu de la culpabilité de Dreyfus, Baffier contribua pour deux francs à la souscription ouverte en octobre pour financer la médaille (1ère liste) et en décembre 1906 fut invité par Vaugeois à la façonner. Un portait du général de profil, entouré de la légende « Au Général Mercier, justicier du traître Dreyfus », orne la face de la médaille qui, sur son dos, porte un extrait de son discours devant le Sénat du 13 juillet 1906 dans lequel il affirme sa conviction inébranlable en la culpabilité du capitaine. Chaque souscripteur devait recevoir une reproduction de la médaille, dont une version en or fut présentée à Mercier le 29 juin 1907 lors d’une réunion devant 6 000 militants à la salle Wagram. Avec 8 000 donateurs, la souscription réunit 35 000 francs, somme inférieure aux attentes : selon un rapport anonyme à la Préfecture de police (Arch. PP. Ba 1341) : « on reste stupéfait de voir si peu d’entrain parmi les gens que l’affaire Dreyfus avait passionnés et l’on commence à croire que, malgré tous les efforts, l’étoile du général a pâli et est bien près de s’éteindre ».
En dépit de cet échec, Baffier fut vivement loué pour sa contribution dans les cercles royalistes. Sa réputation augmenta encore en avril 1908 quand le sculpteur trouva sa médaille exclue du Salon de la Société nationale des beaux-arts à la veille de son inauguration par le président Fallières. Deux autres artistes attirèrent également la désapprobation de la police : Paul Renouard vit son tableau La Vision (Rennes, août 1899) momentanément exclu à cause de son évocation des spectres d’Esterhazy et d’Henry confrontant le général Mercier au Conseil de guerre, tandis que la toile de Jean Veber, Vision d’Allemagne, Circuit du Taunus, fut définitivement bannie, soupçonnée d’allusions cachées à l’affaire Harden et ses accusations d’homosexualité dans l’entourage du Kaiser. Outragé, Baffier se présenta comme la véritable cible des autorités. Après des négociations avec le président de la Société nationale, Alfred Roll, plusieurs semaines avant la date de l’inauguration, Baffier avait déjà consenti de couvrir les inscriptions jugées provocatrices. Se présentant comme victime de la déloyauté de la communauté artistique qui ne l’avait pas soutenu, malgré sa propre volonté de compromis, Baffier mena une campagne journalistique contre la Société et la quitta avec fracas. La dispute prit des allures burlesques quand son ami Dubuc publia une attaque violente contre Roll qui aboutit à un duel pendant lequel le publiciste fut légèrement blessé.
Pour Baffier, la dispute autour de sa médaille démontra qu’il avait frappé juste : « Savez-vous à quoi je songe ? » demanda-t-il dans un entretien sur son expulsion publié dans L’Action française, « Je pense que l’affaire Dreyfus ne fait peut-être que commencer ! » (« Une vconversation avec Jean Baffier », 14 avril 1908). Espérant profiter de sa notoriété et d’attiser le débat autour de Dreyfus, Baffier se présenta aux élections municipales comme républicain anti-collectiviste. Candidat pour la circonscription de Plaisance, il réunit 14 % du suffrage au premier tour. Ce n’était pas la première fois que Baffier recherchait un mandat populaire. Déjà aux élections législatives de 1902, il s’était présenté dans la 2e circonscription de Saint-Amand dans le Cher, cette fois-ci avec le soutien des soi-disant « Comités ouvriers français républicains nationalistes du Berry » et l’encouragement de Rochefort, Dubuc et de la Ligue de la patrie française. Pendant une campagne électorale houleuse, qu’il avait, au début, menée exclusivement en patois, Baffier avait présenté un programme de régénération rurale basée sur le retour des propriétaires dans leurs domaines pour fonder une nouvelle alliance paternaliste avec la paysannerie. C’est avec une telle formule qu’il rêvait de l’avènement de « La République nationale, établie sur une base de doctrines françaises et non pas constituée d’après les principes étrangers que les juifs et les francs-maçons internationalistes ont introduit dans nos institutions ». Dans un département avec une longue tradition radicale, et malgré des candidats de gauche fortement appuyés, le résultat n’avait pas été sans surprendre : Baffier avait obtenu 35 % des suffrages au premier tour et 25 % au ballottage.
L’engagement de Baffier – qui participa aussi à la souscription Grégori (1ère liste) – dans la politique nationaliste fut le complément d’une activité soutenue dans le mouvement régionaliste, et particulièrement au sein de la Fédération régionaliste française, où il lutta pour la décentralisation administrative et culturelle de la France. Les rapports du sculpteur avec des écrivains qui s’identifiaient avec le Berry et la Nièvre, tels qu’Hugues Lapaire, Jean Rameau et Maurice Rollinat, et ses affinités avec les chantres d’autres provinces comme Frédéric Mistral, Maurice Barrès et Georges Ducrocq lui donnaient ses entrées dans les cénacles régionalistes comme les Veillées de Plaisance à Paris et dans les organisations plus officieuses comme le Groupe d’études régionalistes patronné par le Collège libre des sciences sociales en 1901. C’était au côté de Jean Charles-Brun et d’autres amis de longue date tels que Lapaire, Édouard Achard et le poète et homme politique Adrien Mithouard que Baffier concentrait ses efforts à la Fédération régionaliste, dont il fut élu vice-président en 1906. Cinq ans plus tard, on lui confia l’organisation du congrès de la Fédération à Bourges, événement que l’artiste, avec son manque de perspective habituel, imaginait décisif pour la renaissance de l’indépendance provinciale. Après des mois de travail acharné, partagé entre Paris et le Berry, le congrès se déroula sans anicroches avec, comme point culminant, une immense parade à travers la ville où les congressistes revêtirent leurs costumes traditionnels et les Gas du Berry jouèrent des airs berrichons sur leurs vielles et leurs cornemuses. D’un commun accord, ce fut un triomphe total, mais Baffier considérait qu’il avait été maltraité par les autorités locales et quitta la ville plongé dans le plus noir désespoir.
L’apparent échec de Bourges signalait le début d’un long déclin qui culmina avec la mort du sculpteur en 1920. Ses dernières années, passées dans des conditions matérielles précaires, se partageaient entre la sculpture – mais les commandes se faisaient de plus en plus rares – et des activités plutôt dispersées : le régionalisme toujours, notamment avec l’établissement par la FRF de la Galerie du Luxembourg pour des artistes provinciaux à Paris ; la rédaction d’un conte en patois, Nos Géants d’auterfoés, présenté par le sculpteur comme l’épave authentique d’une civilisation paysanne en voie de disparition ; des tentatives, enfin, d’établir un petit musée régional autour de ses œuvres à Bourges.
La déclaration de la guerre contre l’Allemagne l’exalta et il écrivit en août 1914 à son ami Émile Martial : « Tout compte réglé, c’est le sens de nos idées qui triomphe. Si nous sommes victorieux par nos armées, il y a gros à parier que la victoire sera au bénéfice de notre tradition nationale ». De telles espérances furent abandonnées devant l’horreur des événements et le sculpteur sombra dans le désespoir. Dans une dernière lettre au poète Hugues Lapaire, datée le 29 décembre 1919, il compara sa vie à un combat perdu plus terrible que celui que ses compatriotes venaient de gagner: « Pour tout et en tout ce que je mets en œuvre vive, je trouve très rapidement l’obstacle désagrégeant, l’indifférence, le dédain méprisant ou les critiques dissolvantes formant les barrages barbelés cent fois pires que les fils de fer des champs de bataille que nos glorieux guerriers ont surmonté ».
Personnage excessif, confus et violent, Baffier fut à la fois marginal par ses obsessions et étrangement représentatif d’un certain courant nationaliste inspiré par un malaise profond devant les manifestations du monde moderne. Baffier se réfugia dans un passé largement fictif dans lequel la France était auto-suffisante, indépendante et décentralisée. Ses affinités sont avec Le Play et La Tour du Pin pour sa vision économique, Drumont et Soury pour ses notions de race et d’ethnie, Barrès et Charles-Brun pour son sentiment de la localité. Baffier fut attiré également par la violence de la Jeunesses antisémitique et par le sentimentalisme des Gas du Berry. Avec son amour maladif de la France, il rêvait d’une révolution nationale qui n’aurait lieu dans la réalité que vingt ans après sa mort.

Sources et bibliographie : La vie et l’œuvre de Baffier sont traités dans la monographie de Neil McWilliam, Monumental Intolerance. Jean Baffier, À Nationalist Sculptor in Fin-de-Siècle France. Penn State, 2000, étude du sculpteur dans le contexte culturel et idéologique de son temps. Les Archives du Cher à Bourges conservent une immense documentation consacrée à Baffier (23 F 1-38), formée par l’homme politique Louis Marin, qui fut un proche de l’artiste et un collectionneur enthousiaste de ses œuvres. La collection contient de nombreuses lettres, des articles sur l’artiste, quelques écrits inédits et des photographies contemporaines, ainsi qu’un dossier sur les activités de la Ligue de la Patrie française dans le 14e arrondissement. On pourra aussi consulter son dossier de la Légion d’honneur : LH/90/21. Une bibliographie des écrits de Baffier se trouve dans une annexe de Monumental Intolerance. Pour une collection complète de la revue Le Réveil de la Gaule, le chercheur est obligé de consulter les numéros conservés aux Archives du Cher et à la Bibliothèque municipale de Bourges, la collection de la BNF étant très fragmentaire. Les collections les plus riches de l’œuvre sculptée de Baffier se trouvent au Musée Frédéric Blandin à Nevers et au Musée du Berry à Bourges, ainsi qu’à la Maison artistique Jean Baffier à Sancoins. On consultera aussi Birnbaum, p. 133-140.

Neil McWilliam

BNF

 

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