Henry Bérenger

Bérenger, Victor, Henry, publiciste et homme politique français, né à Rugles (Eure) le 22 avril 1867*, décédé à Nice le 17 mai 1952.

Président de l’Association générale des Étudiants de Paris (1890-1891), auteur d’un volume de poésies (L’Âme moderne, 1892), de deux romans (L’Effort, 1893 ; La Proie, 1897), de quelques études (L’Aristocratie intellectuelle, 1895 ; La Conscience nationale, 1898 ; La France intellectuelle, 1899), collaborateur de L’Ermitage, de La Conque, de La Revue Bleue, de La Revue des Revues, de La Revue de Paris, de la Revue hebdomadaire, etc., animateur du groupe « L’Art et la Vie », Bérenger, « néo-chrétien » passé à l’anticléricalisme (voir « La jeunesse intellectuelle et le catholicisme en France », La Revue des Revues, 1er janvier 1897, p. 109-120), prit position dès le début de 1898 en dénonçant le retour aux guerre de religions (« La religion et la France », La Revue des Revues, 15 mars 1898, p. 573-587). Mais cela dit, ainsi qu’il l’expliquera plus tard, c’est à partir de la découverte du « faux Henry » qu’il devint à proprement parler dreyfusard :

J’ai commencé, comme la plupart de mes concitoyens, par admettre que les conseils de guerre de 1894 et de 1897 [sic] avaient bien jugé, que les représentants de l’État-Major général disaient scrupuleusement la vérité. Il a fallu le faux Henry pour m’ouvrir les yeux, son
suicide pour inquiéter ma confiance. La fuite d’Esterhazy, les persécutions contre Picquart, les mensonges contradictoires des auteurs du procès de 1894 ont fait le reste. (« Officiers intellectuels », La Dépêche (de Toulouse), 30 mai 1899).

Et s’il avait pu alors se définir comme antidreyfusard, ce n’était pas tant parce qu’il croyait Dreyfus coupable mais pour une tout autre raison, pour le moins inédite. Il l’expliquera en 1900 : 

J’avoue naïvement que si j’ai partagé jusqu’en juillet 1898 les préventions antidreyfusistes, c’est à M. Reinach que je dois cette erreur prolongée. Il m’avait suffi de savoir M. Joseph Reinach engagé à fond dans cette affaire, qui est devenue « l’Affaire », pour m’en méfier. Plus tard, l’admirable dialectique de Jaurès, le suicide d’Henry, tout enfin me contraignit à reconnaître, à défendre la vérité. Mais il me parut toujours dur d’avoir à la défendre en compagnie d’un Joseph Reinach !

Tout lui déplaisait en Reinach, l’homme et le politique :

Il y a peu de figures aussi antipathiques que celle de M. Joseph Reinach, et malheureusement sa politique n’est pas faite pour nous consoler de sa figure. M. Joseph Reinach, neveu du baron panamiste, incarne ce que la ploutocratie politicienne a de plus désagréable et le plus nuisible dans notre régime républicain. Ce petit homme ambitieux et impertinent, à figure de faune exsangue, a été le mauvais génie de tous les grands républicains qui se sont laissé fréquenter par lui. Gambetta lui a dû toute la séquelle qui encombrait ses antichambres à la fin de sa vie ; et d’autres encore, qu’il est inutile de nommer ici, ont entre eux et la foule le reflet funeste de son ombre dans leur atmosphère. (« Police ou politique ? », La Dépêche (de Toulouse), 1er mai 1900).

Devenu dreyfusard – mais « pas de ceux qui se sont faits de l’affaire Dreyfus une machine de guerre pour ou contre l’armée, pour ou contre les juifs, pour ou contre quoi que ce soit (« Officiers intellectuels », La Dépêche (de Toulouse), 30 mai 1899) – il signa la protestation en faveur de Picquart (2e liste) ainsi que le modéré Appel à l’Union (3e liste du Figaro). Quelques mois plus tôt, en septembre 1898, il avait donné à La Revue Bleue une étude tout à fait réjouissante qui se proposait d’étudier le « corps à corps » que laissait se développer l’Affaire « entre les partisans de l’esprit libéral et les défenseurs du principe d’autorité » qu’il avait voulu incarner dans deux personnalités. Celle de Judet tout d’abord :

Lorsqu’éclata l’affaire Dreyfus, lorsque la lumière filtra derrière les bureaux de l’État-major, et qu’un doute put naître dans les esprits scrupuleux, M. Ernest Judet fut un de ceux qui s’élevèrent le plus violemment, le plus obstinément, le plus fanatiquement contre toute idée d’erreur et de révision judiciaires. Fidèle à sa tactique, il posa « l’honneur de l’armée » comme un dogme, il n’admit pas qu’un conseil de guerre fût faillible, il décréta par avance traîtres à la patrie et au Petit Journal tous ceux qui émettraient un doute sur la « chose jugée ».
En bon nationaliste démagogue, M. Ernest Judet avait pu apprendre de ses maîtres que rien ne réussit à perdre ses ennemis dans l’esprit du peuple comme de les appeler « traîtres » ou « étrangers ». Au besoin on fabriquera, on utilisera de fausses pièces, des documents mensongers, des calomnies sans preuves : comme dit Basile, il en reste toujours quelque chose.
C’est ainsi que M. Judet, après avoir traité Clemenceau d’Anglais, devait traiter Zola de sans-patrie et Buisson de « missionnaire de Bismarck ».
C’est ainsi qu’après avoir utilisé jadis les faux Norton, M. Judet devait utiliser le faux Henry. C’est ainsi qu’il devait déterrer les cadavres pour perdre les vivants, et exhumer des phrases d’adolescent pour diffamer des consciences d’hommes.
À cette besogne, M. Ernest Judet n’a apporté ni le fanatisme lyrique d’un Drumont, ni la causticité brutale d’un Rochefort, ni même la niaiserie empanachée d’un Millevoye. Cet ex-normalien écrit comme un Joseph Prudhomme excité. Son style est une manière de bouillie fumeuse, épaisse et terne. Et je ne sais vraiment si Ponson du Terrail ou Xavier de Montépin, qui triomphent au rez-de-chaussée, auraient consenti à signer la plupart des phrases que M. Judet étale au premier étage. À chaque instant l’ancien professeur de rhétorique « démasque les origines délétères de quelqu’un », ou bien il « attaque dans ses racines corrompues l’abominable complot qui nous enserre, nous étrangle et conspire notre perte », ou encore il accuse M. Buisson d’avoir, dans une improvisation de jeunesse, « buriné une phrase monstrueuse »…

Puis celle de Ferdinand Buisson :

S’il n’est pas vrai qu’il y ait deux France, il est trop vrai, hélas ! qu’il y a deux façons d’entendre la France.
La première est celle de M. Judet, et c’est le nationalisme. La seconde est celle de M. Buisson, et c’est le patriotisme.
La première consiste à agiter les spectres, à réveiller les haines, à renforcer les préjugés, à flatter les passions naïves du peuple, à lui dire : « Tout est perdu si lu ne te jettes dans les bras d’un sauveur galonné. Il exterminera pour toi et en ton nom (car tu es tout) les juifs, les protestants, les intellectuels, tous ceux en un mot qui ne veulent obéir ni au scapulaire ni au sabre. Il fera la part entre les vrais Français et les faux, il triera les Italiens comme Zola, les Allemands comme Scheurer-Kestner, les Suisses comme Stapfer, les Anglais comme Ribot ; il expatriera en masse les juifs ; il révoquera à nouveau l’Édit de Nantes ; il remplacera le Parlement par un bureau d’état-major, l’Institut par une société de gymnastique et la Sorbonne par un petit séminaire. Alors, la France étant redevenue la fille aînée de l’Église, la sœur de l’Espagne et de l’Autriche, pourra fièrement renier Terreur de 1789, et menacer en face les mécréantes nations anglo-saxonnes ! »
[…] Entre le patriotisme et le nationalisme, il y a la même différence qu’entre M. Buisson, réorganisateur de l’enseignement primaire, et M. Judet, rédacteur en chef du Petit Journal. Tous deux ont agi et agissent sur des millions d’âmes françaises. Lequel les a ennoblies, lequel les a dégradées ? Lequel aura été, suivant l’expression de M. Judet, « un empoisonneur de la nation » ? Le démagogue césarien ami des faux, ou le démocrate libertaire ami du vrai ? » (« Un Nationaliste et un Patriote : Ernest Judet et Ferdinand Buisson », Revue Bleue, 24 septembre 1898, p. 403-407. Repris dans La France intellectuelle, Paris, Armand Colin, 1899, p. 245-160).

En octobre – ayant « quitté la méditation littéraire pour la polémique quotidienne, précisément à cause de l’affaire Dreyfus » (« La politique », L’Action, 15 juillet 1906) –, il entra à La Dépêche et à La Volonté, où il appela les ouvriers et les intellectuels à se rejoindre (« Intellectuels et ouvriers », La Volonté, 25 octobre) et dénonça l’influence néfaste du cléricalisme (voir sa série dans La Dépêche de Toulouse des 18 et 25 octobre, 1er, 8, 1, 22, 29 novembre, 6, 13 décembre) dont une des plus récentes manifestations était le monument Henry, « souscription pour glorifier un fabricant de faux et de mensonges » et dont les commentaires accompagnant les versements, « litanies féroces se déroul[a]nt avec une monotonie vraiment crapuleuse », « répugn[ait] particulièrement ». Il profitait de l’occasion pour dire son fait à Drumont : 

En des plaisanteries d’assez mauvais goût, et qui témoignaient de la pauvreté de sa cause, le sociologue de la France Juive a essayé d’innocenter les massacreurs algériens qui l’ont élu. Ses traits d’esprit, plus dignes de la buvette que de la tribune, n’ont fait que rendre plus pitoyables ses billevesées pseudo-scientifiques.
M. Édouard Drumont est un esprit fort original, d’une sensibilité assez rare et d’une culture assez riche, mais qui a eu le tort de se croire un savant quand il n’était qu’un passionné. Chose étrange ! C’est au nom de la science – et de quelle science ! — que ce farouche ennemi des « intellectuels », que cet allié de Brunetière et du Père Dulac prétend exclure les Juifs de la Cité Humaine ! Se basant sur une théorie des races tout à fait aventureuse, sur une tradition historique encore plus fantaisiste, sur des observations physiologiques absolument contestables, l’ennemi des Duclaux, des Gabriel Monod, des Séailles, le détracteur des savants prétend imposer au Parlement français sa sociologie échauffée et faire rayer de la vie nationale cent mille citoyens français, dont le crime est d’être nés Juifs plutôt que Basques, Bretons, Normands ou Provençaux ! (« L’antisémitisme en France », La Dépêche (de Toulouse), 27 décembre 1898).

Au début de 1899, après l’épisode de la caserne de Reuilly, il demanda, pour Déroulède et Habert, « représentant du Peuple et gardiens de la Loi [qui] ont trahi le Peuple et la Loi », la nécessaire sévérité, celle « de la déportation [par laquelle] se paient les crimes d’État » (« Coups d’essai, La Dépêche (de Toulouse), 1er mars), et, rendant hommage à l’armée – celle des « hommes de pensée et hommes d’action tout ensemble, en qui nous avons salué depuis longtemps des frères d’armes dans l’œuvre nationale ! », celle des « officier démocrates » –, laissa les « intrigants et tous [l]es ambitieux qui ont risqué de déshonorer l’uniforme » à leur sort : 

Qu’ils se débrouillent devant les conseillers à robe rouge et les jurés à redingote noire ! Qu’ils se débattent dans les lacets de leurs mensonges, dans les pièges de leurs actions, dans les fondrières de leurs pensées ! Condamnés ou acquittés, ils n’en sont pas moins flétris pour avoir exposé l’Armée, dont ils avaient la responsabilité, à la plus cruelle des tortures. Qu’ils aillent dans les prisons ou à l’oubli, la France ne les connaît plus. Elle les rejette, parce qu’ils ont préféré le scandale de leurs passions à la majesté de son idéal. (« Officiers intellectuels », La Dépêche (de Toulouse), 30 mai).

Déroulède sera acquitté… un acquittement qui, dans la foulée de l’arrêt de révision , contentera au final Bérenger qui y voyait « la plus grande apologie […] de nos institutions libertaires et démocratiques » : 

L’affaire Dreyfus aura montré au monde entier, et à la France elle-même, que la Liberté, l’Egalité et la Fraternité ne sont pas seulement des mots à mettre sur les portes des prisons pour y enfermer des misérables, mais aussi des mots à faire crouler ces mêmes portes quand elles se sont closes sur un innocent.
Cette affaire est donc la date d’une révolution morale qui aura des retentissements incalculables dans l’histoire de l’humanité. Il est aujourd’hui démontré qu’aucune raison d’État, aucun esprit de corps, aucune passion de foule ne pourront avoir raison de la raison même, appliquée aux droits de l’homme et du citoyen.
La solution de l’affaire Dreyfus, c’est la conquête de l’esprit critique par la démocratie tout entière. C’est l’habitude prise, par chaque conscience, de discuter et de juger par soi-même, envers et contre tous, le hideux sophisme de « la chose jugée », survivance du credo quia absurdum dont l’Église a écrasé la science pendant tant de siècles.
S’il semble que pour fêter cet acte incomparable de libération intellectuelle et morale, la France républicaine ait voulu joindre la clémence à la justice, comme on tresse une guirlande à la hampe d’une oriflamme. Le jury de la Seine a acquitté Déroulède et Marcel Habert ! Nous avons dit jadis ici-même comment nous jugions l’échauffourée de ces deux césariens, et pourquoi ils nous paraissaient dignes de la Haute-Cour. Mais il ne nous déplaît pas, dans l’heure d’immense apaisement qui va suivre l’arrêt de la Cour de cassation, que les deux patriotards échauffés de la L. D. P. puissent, grâce à la clémence populaire, méditer en liberté sur l’infamie sans efficace qu’il peut y avoir à violenter la conscience des juges par des appels à la force.
Déroulède a beau crier : « Je recommencerai ! » La même heure ne sonne pas deux fois aux cadrans de l’action. Et les préjugés qui précipitaient cet impulsif en travers de la Vérité en marche, ces préjugés de militariste et de chauvin qui  voit rouge, se seront évanouis devant l’évidence des faits. Notre barde sera prisonnier de sa propre chevalerie. Nous lui faisons encore l’honneur de supposer qu’il saura enfin où est le génie de la France, et qu’il s’y rangera. (« Une semaine historique », La Dépêche (de Toulouse), 7 juin).

Avant Rennes et au moment où Dreyfus débarquait en France, Bérenger appela les esprits à retrouver le calme, à attendre le verdict du nouveau procès mais aussi à ne pas fermer son cœur et sa raison à la pitié : 

Hier, par une nuit sauvage, sur des rochers que la nature et l’histoire ont faits doublement tragiques, un homme est rentré dans sa patrie. On l’en avait déporté après la plus épouvantable des dégradations morales qu’on puisse infliger à l’homme. On l’y ramène après la plus extraordinaire des agitations morales qui se soit produite dans la société moderne.
[…] Cette loque humaine, qui revient chancelante, grise et muette sous cinquante mois d’un supplice sans nom, n’est-ce pas l’Humanité telle que la déforment nos passions et nos haines ? N’est-elle pas, au sein de la République libre, un exemple plus terrible que l’ilote ivre de Lacédémone ? Cet homme fut un brillant officier d’état-major ; il tirait vanité de sa jeunesse, de sa fortune, de sa famille, de son esprit ; il marchait d’une allure un peu trop fière dans la vie. Regardez-le maintenant : cassé, blanchi, sans voix, un vrai spectre, voilà ce que les fanatismes en ont fait !
Trève autour de ce Revenant ! qu’il reprenne parole et pensée avant de comparaître au tribunal de ses pairs ! qu’autour de lui s’établisse le grand silence de la Pitié, qui précédera la voix définitive de la Justice !
Je n’écris point ceci pour les chacals ou les hyènes à face d’homme, qui, sachant Dreyfus innocent, se pourlèchent à réclamer pour lui de nouveaux supplices. Je m’adresse aux antidreyfusards de bonne foi, à tous les braves gens que l’enquête de la Cour de cassation n’a
point encore convaincus, et je leur dis, à eux qui sont l’immense majorité dans ce pays-ci :
« Admettons avec vous que l’innocence de Dreyfus ne soit point démontrée. Admettons que le conseil de guerre seul fera la lumière. Du moins ne pensez-vous pas que dès maintenant un doute soit possible ? Songez donc, si cet homme n’était pas coupable ! Songez-y, ne fût-ce qu’un instant. Et représentez-vous, par l’imagination, le martyre de cet homme, de cet officier, de ce père de famille, de ce Français ! N’êtes-vous pas terrifiés à l’idée d’avoir la moindre part de responsabilité dans les tortures de ce misérable, sur qui s’est abattu tout le Destin ? Et ne pensez-vous pas qu’il faut, dès maintenant, le faire bénéficier du plus petit doute ; multiplier, autour de la Prison et du Tribunal, les barrières immenses de la pitié ? » (« La trève de la pitié », La Dépêche (de Toulouse), 5 juillet).

Et du procès, il notera la curieuse attitude du président Jouaust, « plus colonel que juge », et celle de Dreyfus qui lui parut « avoir fait preuve d’une distinction d’âme et de langage tout à fait admirables ». Il faut citer longuement ce superbe article qui développait un propos sur la capitaine Dreyfus assez inédit à l’époque :

Il s’est défendu avec un calme, une précision, une élégance morale qui sont certainement un des plus beaux spectacles que la haute culture intellectuelle puisse offrir à la foule.
Ai-je besoin d’ajouter que la foule n’a rien compris à ce spectacle ?
Elle était représentée là par ses bonisseurs ordinaires : les représentants du Petit Journal, de la Libre Parole, de l’Intransigeant et de l’Écho de Paris.
J’ignore quelle est exactement la mentalité de ces messieurs, car il est trop évident qu’ils s’efforcent de n’avoir que la mentalité de leurs lecteurs. Mais comme ils doivent l’estimer basse, pour lui avoir, toute la semaine, servi les monstrueuses balivernes que voici :
« L’attitude de Dreyfus, disent-ils, a été déplorable. D’abord, cet homme nie tout. Il nie avoir écrit le bordereau, il nie avoir reçu le manuel de tir, il nie avoir assisté aux manœuvres allemandes, il nie avoir fréquenté les maisons de jeu ». M. Judet, rédacteur en chef du Petit Journal, résume et conclut triomphalement : « Cette dénégation permanente, c’est un système ! »
Quand il serait vrai que le capitaine Dreyfus eût répondu sans cesse par des : « Non, mon colonel » à l’étrange interrogatoire que lui a fait subir M. Jouaust, cela ne prouverait pas qu’il fût coupable :
1° Parce qu’aucun des faits en cause ne constituerait une preuve de trahison, même s’il ôtait exact et reconnu comme tel par l’accusé ;
2° Parce que la dénégation constante de faits hypothétiques, ou affirmés par un seul témoin, n’est pas, ne peut pas être et n’a jamais été considérée comme un aveu ou comme une charge.
Mais cela même n’est pas vrai, et les journaux qui l’affirment mentent sciemment. Ils savent très bien qu’aux interrogatoires du colonel Jouaust, le capitaine Dreyfus à répondu tantôt par oui, tantôt par non.
J’ai eu la curiosité de faire le compte précis de ces oui et de ces non. Voici à quoi j’ai abouti : 
Sur trente-neuf questions principales, se rapportant plus ou moins vaguement à la possibilité de trahison, posées à Dreyfus par Jouaust, l’accusé a répondu de la façon suivante :
              Non ……………………………… 16 fois.
              Oui ………………………………. 13 fois.
              Ne se souvient ………………. 8 fois.
              Ne connaît pas ……………… 2 fois.
Il résulte de cette petite statistique que les journaux de l’État-Major mentent quand ils reprochent à Dreyfus d’avoir « adopté un système » de dénégation !
Il me semble au contraire, à moi, que le capitaine Dreyfus a fait preuve d’un esprit très scrupuleux, très réservé, tantôt rectifiant les indications du président, tantôt les confirmant, tantôt déclarant loyalement ne pas se souvenir « après six années ». (il aurait pu ajouter : « après six années de régime Lebon », mais il est trop militaire pour cela !)
Ce n’est pas tout. La foule (ou ceux qui la représentent) crie encore aux juges : « Cet homme n’est pas innocent, car non seulement il nie ce dont on l’accuse, mais encore il ne discute pas. » Un reporter de l’Écho de Paris [Edgar Troimaux], écho naïf ou rusé compère, ajoute même (11 août) : « Si Dreyfus s’est trouvé démonté en présence de l’accusation, il faut attribuer son trouble à l’impossibilité où il s’est vu d’opposer aux questions du colonel Jouaust, autre chose que des négations sans discussions, sans explications, sans réfutations. »
Or, si nous consultons le procès-verbal sténographique de l’interrogatoire, nous constatons que quatre fois le colonel-président Jouaust a coupé la parole à l’accusé, et lui a interdit la discussion. La première fois, à propos d’une date justement contestée, il dit : « n’embrouillons pas les questions. » La seconde fois, à propos d’une remarque lumineuse de Dreyfus sur le rapport d’Ormescheville, il répond : « Peu importe. Ce que je vous demande, ce n’est pas ce que dit M. d’Ormescheville, ce sont vos réponses. Laissez-moi vous interroger, et ne posez pas de questions. » La troisième fois, à propos du Manuel de tir, il interrompt Dreyfus, et déclare : « Vous discuterez contradictoirement avec le témoin. » La quatrième fois, à propos d’une démonstration de Dreyfus sur la façon de se procurer ce manuel de tir, le président Jouaust l’arrête par ces mots ; « C’est de la discussion ! » et passe à un autre sujet.
Ainsi, voilà un homme qu’on empêche de discuter, que l’on contraint à répondre strictement par oui ou par non à une véritable mise à la « question » intellectuelle, et qu’on accuse ensuite de ne pas discuter !
La foule (ou ses porte-paroles attitrés) a un troisième grief contre le malheureux Dreyfus. Figurez-vous que ce polytechnicien ne satisfait pas ses instincts de mélodrame ! Non, vraiment, il n’a pas du tout l’air de sortir d’un roman de Jules Mary ou de Ponson du Terrail !
« Cet homme manque d’attitude », s’écrient unanimement les Rochefort, les Drumont, les Q. de Beaurepaire… Et l’on sait que ces messieurs se connaissent en parades !
Il y a donc une attitude pour « revenants de l’île du Diable » ? Il paraît que oui. Voilà comment les nationalistes antisémites auraient compris ce rôle :
Dreyfus aurait dû ne pas répondre aux questions du président, mais lever les bras au ciel, jeter un encrier à la tête des juges, empoigner Lebon et Mercier à la gorge, et hurler son innocence en écumant de fureur… Alors seulement, l’effet eût été grandiose, et Dreyfus aurait prouvé qu’il n’était pas un traître !
Vous voyez cela d’ici…
Mais pensez donc ! Un officier qui est victime d’une erreur judiciaire et qui respecte quand même le tribunal de ses pairs ! Un polytechnicien qu’on a martyrisé comme un chien et qui a le mépris correct devant ses bourreaux ! Un juif qui donne aux chrétiens des leçons de stoïcisme ! Un homme simple, scrupuleux, logique, qui maîtrise son cœur pour faire éclater son droit ; c’est un traître !
Ah ! ce n’est pas Dreyfus qui, transformant l’estrade du tribunal en tréteau de foire, se fût écrié, avec un beau geste et une tête de boucher bien nourrie : « Le traître, le voilà ! » ou encore : « Vous en avez menti ! »
Non, cette attitude de pitre militaire, qui impressionna si fort le conseil de 1894 et le jury de 1898, Dreyfus ne l’a pas eue. Il l’a laissée au menteur, au faussaire, peut-être au traître Henry.
Comme le colonel Picquart, le capitaine Dreyfus, officier intellectuel de la nouvelle génération, a l’héroïsme simple et de bon goût. Cela lui vaut déjà l’estime des honnêtes gens, et, sans doute, celle des officiers d’artillerie qui le jugent.
Mais alors, que va devenir le Cabotinage National ? Il lui restera le général Mercier. (« Raisonnons un peu », La Dépêche (de Toulouse),15 août).

Rennes lui fut aussi l’occasion de s’intéresser à l’accusation et particulièrement aux ministres de la guerre qui virent l’un après l’autre déposer. Un article tout aussi admirable qui mérite lui aussi une longue, une presqu’intégrale, citation :

Le fait capital de la semaine a été la comparution successive de cinq généraux, anciens ministres de la guerre, devant les juges militaires du conseil de Rennes.
Je dis cinq, et non pas quatre, ou six, parce que très évidemment M. Cavaignac et M. Roget n’ont jamais fait et ne font toujours qu’un, soit que l’on veuille considérer le premier comme un général (il le mérite !) ou le second comme un ministre de la guerre (il n’en est pas indigne !)
[…] Les généraux ont été tantôt des accusateurs publics, tantôt des défenseurs privés. Ils n’ont, à aucun moment, été des témoins.
Aucun d’entre eux n’a pu affirmer, sous la foi du serment, un seul fait auquel il eût assisté, et duquel fût ressortie, claire et évidente, la culpabilité du capitaine Dreyfus.
Mais tous, d’un commun accord, ont apporté contre cet officier un ensemble d’arguments, de renseignements, de documents, d’après lesquels, non seulement « il ne serait pas impossible » que Dreyfus fût le traître, mais encore il serait impossible que Dreyfus ne fût pas le traître.
On saisit la nuance.
[…] Les généraux anciens ministres de la guerre, ont prétendu enfermer l’accusé dans un cercle plus étroit [que celui dessiné par Jouaust]. Ils ont voulu lui démontrer, ainsi qu’à ses juges, qu’il y avait impossibilité à ce qu’il ne fût pas le traître. 
J’ai écrit : démontrer, et non pas : prouver. On prouve par des faits, on démontre par des raisonnements. Et ce sont des raisonnements, pas autre chose, que les anciens chefs de l’armée ont accumulés pour écraser à tout jamais un petit capitaine d’artillerie qui leur jouait ce mauvais tour de pouvoir être innocent après avoir été proclamé coupable. 
En admettant que l’on condamne un homme sur des raisonnements, même en apparence irréfutables, il faut encore savoir si ceux de nos généraux l’ont été en la circonstance.
Dans les discours de MM. Mercier, Billot, Zurlinden, Chanoine, Cavaignac et Roget, il y a deux parties : l’une, qui est spéciale à chacun, dans laquelle il présente la défense ou l’apologie de ses actes ; l’autre, qui est commune à tous, dans laquelle ils essaient de démontrer géométriquement, et pour ainsi dire par l’absurde, la culpabilité de Dreyfus. 
De ces deux parties, la première ne regarde pas le procès actuel. M. le général Mercier expliquera devant la Haute-Cour pourquoi, ayant fait condamner un accusé sur un certain nombre de pièces secrètes dont quelques-unes étaient des faux. il a ensuite fait disparaître du dossier la plus importante de ces pièces. M. le général Billot expliquera devant le Sénat pourquoi il a affirmé au Parlement et à la Nation que Dreyfus était « justement et légalement » condamné, alors que lui, Billot, connaissait déjà l’emploi des pièces secrètes. MM. les généraux Zurlinden et Roget, ainsi que M. Cavaignac, expliqueront où ils voudront pourquoi, ayant découvert les illégalités de 1894 et le faux Henry, ils ont laissé s’enfuir Esterhazy et voulu perdre à tout jamais le colonel Picquart. 
Toutes ces « explications », suivies ou non du châtiment légal, n’intéressent pas directement le procès du capitaine Dreyfus. Ce qu’il faut prouver, ce n’est pas que tel ou tel ministre ou général est indemne, c’est que Dreyfus est coupable, 
À cela se sont employés, dans leur argumentation commune, les anciens chefs de l’armée. Cette seconde partie de leurs discours, l’opinion publique a le droit et le devoir de la contrôler.
Une remarque s’impose dès l’abord. Comme s’il s’agissait, non de donner témoignage, mais de livrer bataille et de remporter victoire, les généraux adoptèrent, par avance, une tactique commune. Si l’on se rappelle les conciliabules qui précédèrent l’ouverture du conseil de guerre et furent tenus chez le général de Saint-Germain, à Rennes, entre les différents personnages dont nous venons de parler, on s’expliquera de suite que la « démonstration » de la culpabilité de Dreyfus ait pris l’allure d’un plan de campagne concerté et exécuté, point par point, avec un ensemble a un peu naïf.
Les quatre points essentiels de cette tactique sont les suivants :
1° Dreyfus a écrit le bordereau, puisque M. Bertillon le démontre géométriquement ;
2° Dreyfus est le seul officier d’état-major qui, en 1894, ait pu livrer les pièces énoncées au bordereau, car l’examen technique de ce bordereau le démontre ;
3° Dreyfus est désigné comme étant « le traître » par l’interprétation du dossier secret ;
4° Dreyfus a fait des aveux, le matin de sa dégradation, au capitaine de gendarmerie qui le gardait.
Telle est la quadruple base du sextuple réquisitoire prononcé devant les juges de Rennes par leurs supérieurs hiérarchiques !
Quand on examine de près cette quadruple base, on est étonné de sa fragilité. Et l’on est pris d’épouvante à l’idée que, sur de pareils arguments, un homme a pu et peut encore être envoyé au bagne !
Depuis les tribunaux de l’Inquisition espagnole, je ne crois pas que rien se soit vu d’aussi redoutable dans la justice des hommes. À l’infaillibilité des prêtres et aux subtilités de la théologie scolastique ont succédé l’infaillibilité des chefs et les sophismes de la bureaucratie ; technique. Mais la sinistre infatuation des juges n’a point changé. Comme autrefois au nom du Dogme, aujourd’hui l’innocent est condamné au nom du Théorème. 
Je comprends parfaitement l’indignation, la surexcitation d’un grand nombre de mes confrères devant le cauchemar d’une pareille justice à l’aube du vingtième siècle. Mais je ne puis me résoudre à croire que tous ces généraux soient des imbéciles et des canailles ! Non. Ce sont tout simplement des esprits faussés par l’abus des mathématiques, des consciences faussées par l’abus de l’esprit de corps. 
Voyez plutôt :
Il a été jugé par la Cour de cassation, toutes chambres réunies et à l’unanimité, que le bordereau n’avait pas été écrit par Dreyfus mais par Esterhazy. Ce jugement est basé sur les déclarations des experts, sur le papier pelure, sur la comparaison des écritures. Il a été, depuis, renforcé par l’aveu formel d’Esterhazy, qui s’est en effet reconnu l’auteur matériel du bordereau. 
Eh bien ! malgré cela, nos six généraux soutiennent que le bordereau a été écrit par Dreyfus. Et, pour cela, ils ne se basent point sur des faits, mais sur le système de M. Alphonse Bertillon. On sait qu’au procès de 1894 comme depuis, ce système avait paru à tous les gens impartiaux celui d’un monomane de la cryptographie géométrique. M. Godefroy Cavaignac lui-même, qui avait pu avaler le faux Henry, n’avait pas digéré le système Bertillon. Mais voici qu’aujourd’hui Mercier, Zurlinden, Cavaignac, Roget, tombent en extase devant « la profondeur géométrique », la « perspicacité », le « génie » du même homme dont Cavaignac avait d’abord pensé qu’il n’avait « aucun bon sens ».
Or le système Bertillon est bien certainement le plus monstrueux abus qu’un pédant halluciné puisse faire des sciences exactes pour démontrer qu’il fait nuit en plein jour ! 
Le second argument tiré de l’« examen du bordereau » est d’une puérilité non moins effrayante. Comment ! Voilà un petit capitaine stagiaire aux bureaux de l’État-Major, et vous venez affirmer, sur une série de sophismes à prétention mathématique, que LUI SEUL a pu livrer des documents dont vous n’avez qu’un bordereau non écrit de sa main ! À qui ferez-vous croire que, si ce petit capitaine juif connaissait les documents en question, il n’y avait pas à l’État-Major général au moins vingt officiers supérieurs, colonels ou généraux, qui les connussent aussi bien et même mieux que lui ? Et alors ? De quel droit limitez-vous à ce malheureux la possibilité de trahison? Que diraient le général Mercier, le général de Boisdeffre, ou le général Gonse, si on leur tenait le raisonnement suivant : « Vous étiez les mieux placés au ministère de la guerre pour connaître les documents énoncés au bordereau. Vous seuls avez pu en avoir la possession les premiers : donc, c’est vous qui les avez livrés ou fait livrer par Esterhazy. » Ce raisonnement ne serait ni plus grotesque ni moins géométrique que celui qu’ils tiennent à propos de Dreyfus. 
La manie de tout ramener à des « théorèmes et à des « corollaires » inspirés par le plus aveugle esprit de corps, se retrouve encore dans les concordances monstrueuses que les généraux Mercier et Roget ont tirées du Dossier Secret. Ce dossier, qui se compose de lettres volées, de rapports de basse police, de pièces falsifiées, restera dans l’histoire comme sont restés certains documents de l’Inquisition. C’est le monument expiatoire du Militarisme. Et c’est de là que des généraux français, des hommes qui devraient être doublement chevaleresques, ont tiré des arguments contre un malheureux petit frère d’armes qui ne pouvait pas se défendre ! Le châtiment ne s’est pas fait attendre. À peine Mercier et Roget exhibaient-ils la lettre Schneider comme le document capital qui devait remplacer le « faux Henry », que cette lettre devenait à son tour « le faux Schneider », et nos militaires incorrigibles se rendaient une fois de plus la risée de l’Europe…
Si l’abus du raisonnement géométrique a pu conduire les grands chefs jusqu’aux insanités que nous venons de rappeler, comment pourra-t-on excuser leur conduite dans la question des aveux ? On a mille preuves qu’avant, pendant et après sa dégradation, Dreyfus non seulement n’a pas avoué sa culpabilité, mais a crié son innocence à tout l’univers. Si un fait est certain, avéré par mille témoins, c’est celui-là. Eh bien ! un gendarme fanfaron, un de ces sous-ordres vaniteux. qui cherchent à se faire valoir en disant ou en sachant plus de choses que tout le monde, un Lebrun-Renault [sic] enfin, ose répandre le bruit que « le traître » lui a fait des aveux. Une légende s’accrédite sur cette vantardise. Cavaignac prétend un jour en tirer le bénéfice parlementaire, puis les généraux s’en font un bouclier juridique, et enfin M. Casimir Périer, après la Cour de cassation, en fait bonne justice en plein prétoire… Rien n’est donc plus infâme, plus inique, plus imbécile que la légende et que le faux témoignage, MM. Mercier et Cavaignac n’ont pourtant pas dédaigné de s’appuyer à nouveau dessus !
On comprend que le capitaine Dreyfus, après avoir écouté la sixième audition du même réquisitoire, se soit écrié, avec cette sobriété qui confère tant de grandeur à son attitude :
« Dans tout ce que vous avez entendu, a pas un fait précis ; pas une vérité. c’est de l’argumentation. » (« La tactique des généraux », La Dépêche (de Toulouse), 24 août).

Après avoir dégonflé la légende du Syndicat et l’irresponsabilité de ceux, journalistes comme témoins – ancien ministre et militaires – qui la propageaient (« Ainsi naissent les légendes. Ainsi commencent les guerres civiles » ; « La légende du syndicat », La Dépêche (de Toulouse), 5 septembre), Bérenger accueillit le verdict, qui « assombrira le monde civilisé », en se consolant de savoir que Dreyfus était d’ores et déjà « acquitté par la conscience universelle » après ce procès qui l’avait « condamné sans preuves parce qu’Esterhazy [avait été] innocenté sans preuves, […] condamné publiquement en 1899 parce que Mercier l[‘avait fait] en 1894 condamner secrètement[,] dégradé parce que Négrier a[vait] été destitué ». Mais pour lui ce verdict était une grande défaite et un message que l’Église et l’Armée – que personnifiaient Jouaust et Bréon (les deux qui votèrent l’acquitrement, mais Bérenger ne pouvait s’en douter) – adressaient à la démocratie : « Tu peux te croire en République, tu n’y es pas. Tu peux te croire libre, tu es notre esclave. Nous pouvons condamner qui nous voulons, fût-il Dreyfus, et sauver qui nous voulons, fût-il Mercier. » Quelques solutions s’imposaient donc : « atteindre les congrégations elles-mêmes, la cléricale comme la militaire » ; expulser les jésuites ; réformer radicalement l’État-major et la justice militaire, supprimer les conseils de guerre ; « faire arrêter Mercier, violateur des lois, faussaire, faux témoin, auteur responsables des jugements de 1894 et de 1899 […] et le déférer de suite à la Haute-Cour dont il est quatre fois justiciable » (« La vraie France », La Dépêche (de Toulouse), 13 septembre).
Si, dans ce même article, il avait annoncé que le verdict de Rennes – contre lequel il avait protesté en signant l’adresse des « groupes de la jeunesse artistique, littéraire et sociale de France » – n’était pas la clôture de l’agitation mais l’ouverture d’« une période révolutionnaire », celle « de savoir qui, de la France cléricale, militaire et bourgeoise ou de la France intellectuelle, laïque et démocratique, l’emportera », ce devait alors être dans son esprit indépendamment du cas Dreyfus dont l’affaire à proprement parler n’existait plus et qui lui-même n’était plus « qu’un combattant sacrifié d’avant-garde révolutionnaire ». Ainsi, c’est avec les mots durs que nous avons cités qu’il jugeait le discours de Digne de Joseph Reinach et l’annonce que l’Affaire n’était pas finie et qu’elle recommencerait ; une annonce qui à ses yeux ne faisait jamais que le jeu des nationalistes et des cléricaux (« Police ou politique ? », La Dépêche (de Toulouse), 1er mai 1900), les seuls qui avaient intérêt, et cela tout particulièrement dans l’optique des prochaines élections générales, à l’entretenir parce qu’elle était leur « raison de vivre ou de revivre » (« Le sens de l’amnistie », La Dépêche (de Toulouse), 20 décembre 1900). Il put ainsi se satisfaire du vote de la loi d’amnistie parce que « la France est lasse » et que si une « amnistie n’est pas la justice, […] elle est la vie » (« L’amnistie », La Dépêche (de Toulouse), 7 juin 1900) et cela même si devait en profiter le général Mercier au sujet duquel il continuait à regretter qu’il eût pu échapper au juste châtiment et surtout après son discours de juin 1900 à la salle Wagram, discours au cours duquel il en avait pour ainsi dire appelé au coup d’État (« Un banquet de guerre civile », La Dépêche (de Toulouse), 20 juin 1900). C’est ainsi, encore, qu’il avait condamné l’amendement Vazeille qui avait tenté de contrer le projet de loi d’amnistie. À ses yeux, cette question était intimement liée à celle de Dreyfus lui-même que Bérenger avait été, on l’a vu avec son article du 15 août, un des seuls à comprendre et auquel il n’avait pas demandé d’être ce qu’il n’était pas et d’avoir une autre attitude que celle qui s’imposait. Dès le prononcé du verdict, il avait changé de point de vue, reprochant maintenant au capitaine d’être demeuré si militaire, si « petit officier d’état-major » devant ses chefs, « défaillance » qui expliquait que « notre admiration ne peut plus aller à [lui] » (« La vraie France », La Dépêche (de Toulouse), 13 septembre). L’Affaire était close tout comme était clos le cas Dreyfus : 

De deux choses l’une :
Ou l’affaire Dreyfus n’a été qu’une affaire personnelle, et alors il ne convient pas de faire indéfiniment tourner toute la politique française autour d’une erreur judiciaire analogue à beaucoup d’autres dont la réparation a été plus boiteuse encore ou moins publique.
Ou bien l’affaire Dreyfus, dépassant la portée d’un cas individuel, a pris les proportions d’une crise nationale, et alors il convient de négliger les petits côtés individuels de cette crise pour s’attacher aux origines profondes, c’est-à-dire au péril clérical césarien.
Dans l’un ou l’autre cas, la République laïque n’a ni avantage ni raison à éterniser les péripéties d’une affaire dès aujourd’hui entrée dans les jugements de I’histoire,
J’entends bien que M. Vazeille et ses amis font montre d’une ardeur justicière inextinguible. Ils veulent que tous les coupables (faussaires, faux témoins, traîtres, calomniateurs, etc.) de ce lamentable imbroglio soient un jour définitivement punis.
Ils oublient que la vengeance seule est un plat qui se mange froid. La justice, au réchauffé, prend vite le goût de la persécution.
Si vraiment on voulait punir ou faire punir tous les coupables de l’affaire Dreyfus, ce n’est pas dix-huit mois après qu’il fallait s’y prendre, mais au cours même des événements. Nous sommes de ceux qui ont demandé l’arrestation du général Mercier au lendemain de sa déposition au procès de Rennes. Nous ne serions pas de ceux qui la réclameraient aujourd’hui.
Quant à la victime, au capitaine Dreyfus, il est aujourd’hui libre, au milieu des siens, honoré d’une popularité que n’ont pas toujours eue des grands hommes. Que veut-on de plus ? Une réhabilitation légale ? Qu’ajoutera-t-elle aux arrêts de la conscience universelle ? Changera-t-elle rien à l’opinion de personne ?
Elle risque seulement de remettre en jeu tous les désordres administratifs, tous les antagonismes de robe et d’épée, toutes les discordes civiles et sociales que nous avons vu se produire pendant deux ans. C’est ce que nous trouvons excessif.
Ah ! si au lendemain de la condamnation de Rennes, le capitaine Dreyfus avait refusé de solliciter sa grâce, si, pendant le procès, il avait laissé Labori plaider toute la cause, s’il ne se fût pas contenté d’une plaidoirie à la Troppmann de Me Demange, si enfin il se fût dressé en martyr représentatif de l’iniquité sociale tout entière, oh ! alors, dans l’emportement ininterrompu la grande bataille humaine qui se livrait devant les yeux de l’univers attentif, nous aurions été les premiers à réclamer la légalité intégrale, la réhabilitation absolue de l’innocent, le châtiment complet des criminels !
Mais ni le capitaine Dreyfus, ni sa famille, ni ses conseillers n’ont voulu qu’il en fût ainsi. Ils ont préféré la grâce avec la liberté, au martyre avec le bagne. Je ne les en blâme pas. Qui sait ce qu’il ferait en pareille occurrence ! Toutes les victimes ne sont pas des héros. Mais je constate qu’en faisant à sa propre innocence la concession d’accepter une grâce, Dreyfus a clos lui-même « l’incident » personnel de l’Affaire qui porte son nom.
Il faudrait être plus dreyfusiste que Dreyfus pour exiger que la Nation lui accorde ce qui n’a pas été pour lui n’a pas été pour lui le but unique.

Son dernier article (sauf erreur) sur l’Affaire dans La Dépêche, Bérenger l’écrira au lendemain du discours à la Chambre de Jaurès qui ouvrira la porte à la révision du procès de Rennes. Pourquoi rouvrir l’Affaire, demandait-il, quand tant de choses importantes devaient mobiliser les énergies et quand la République avait plus que jamais besoin de cohésion ? Pourquoi revenir « sur des terrains abandonnés par l’inertie même des intéressés » ? Et pourquoi le faire de cette manière, en ne disant finalement rien de bien nouveau et, quand il y avait nouveauté, sans rien pouvoir prouver ? Les seules consolations pour lui étaient l’invalidation de Syveton, l’exécution définitive du « criminel imbécile qui ne mérite même plus de porter le nom des Cavaignac » et le vote d’une chambre (ordre du jour Chapuis) qui avait « clos la “reprise” inopportune d’une “Affaire” qui regarde surtout maintenant M. Alfred Dreyfus et ses conseils » (« Clôture ! », 11 avril 1903).
Dans L’Action « anticléricale – républicaine – socialiste » qu’il avait créée en 1903 (n° 1, 29 mars), Bérenger revint une dernière fois sur l’Affaire après la réhabilitation du capitaine pour regretter que ne fût pas suivi Pressensé – et son discours « d’une forme si pure et d’une énergie si mâle » (« La politique », L’Action, 16 juillet 1906) – qui demandait, une dernière fois, « les sanctions nécessaires  contre les abominables gredins qui, ayant déshonoré l’Armée et le Parlement, jouissent encore à l’heure actuelle de tous les honneurs militaires et de toutes les prérogatives parlementaires » : 

Tant que le général Mercier portera au cou la cravate rouge de la Légion, tant que ce faussaire et ce scélérat public continuera de siéger sur les bancs de la Haute Assemblée, tant que sa sinistre figure continuera de mettre une tache blême sur les délibérations sénatoriales et une flétrissure sur les insignes officiels de l’honneur, nous serons en droit de dire et de répéter que justice n’est pas faite, qu’une fois de plus le Gouvernement et la Majorité, si durs pour les humbles facteurs et les petits faillis, ont été lâches devant les grands criminels étoilés et galonnés. (« La politique », L’Action, 15 juillet 1906).

Par la suite, Bérenger sera directeur général du Siècle de 1908 à 1911, puis à partir de cette date de Paris-Midi. Par la suite, il sera sénateur de la Guadeloupe de 1912 à 1942 et, en 1925-1926, ambassadeur de France aux États-Unis. Pacifiste convaincu, antifasciste militant, il se souviendra, en 1933, de son combat dreyfusard : « il ne s’agissait que d’une injustice contre un Juif, que du procès d’un homme. Aujourd’hui, l’injustice atteint des milliers de Juifs, et le procès est entre la civilisation et la barbarie » (Epstein, p. 237). Par la suite, ce munichois, ne se rendra pas à la convocation de l’Assemblée nationale qui votera les pleins pouvoirs à Pétain non pas tant par opposition que par souci de tranquillité.
À partir du moment où, convaincu, il s’était engagé, Bérenger avait voulu voir en l’Affaire bien plus qu’une erreur judiciaire à réparer. Pour lui, « la destinée d’un petit capitaine d’artillerie israélite symbolis[ait] le problème de la destinée individuelle dans une démocratie militaire » et, pour l’anticlérical qu’il était, « un des épisodes les plus significatifs de la grande lutte entre l’esprit jésuite et l’esprit moderne (« Impressions morales », La Dépêche (de Toulouse), 29 août 1899). Mais surtout, elle avait permis le nécessaire « déclassement » des partis : 

Nous sommes […] un grand nombre à.penser qu’un des plus grands bénéfices de la crise actuelle aura été de déclasser les partis, de briser les coteries, d’enlever, les masques, de révéler les individus. L’affaire Dreyfus aura été, dans la vie nationale, comme ces rayons, Roentgen qui percent les vêtements d’emprunt et les chairs flasques pour révéler l’ossature et la musculature intime de chacun. Sous cette lumière imprévue et pénétrante, les consciences ont été mises à nu, les hypocrisies ont été mises à néant. Chacun a dû prendre parti. Et souvent il a pris parti contre son parti ; il a « libéré sa conscience » ; il est redevenu lui-même.
Dans ce déclassement des partis, dans ce décollement des étiquettes, que de révélations inattendues ! Tel, qui s’était fait élire comme radical et démocrate à tous crins, est apparu ce qu’il était vraiment : un couard ambitieux, patriotard et clérical. Tel, que l’on croyait réactionnaire et militariste, est apparu libéral et laïque. Celui-ci qui, dans les comités électoraux, se réclamait des « immortels principes de 1789 » a fait montre d’une âme de bourreau moyenâgeux ; et cet autre, qu’à ses écrits on aurait pu croire farouche héritier du moyen âge, a témoigné en faveur de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité devant la Loi… (« Le salut public », La Dépêche (de Toulouse), 27 juin 1899).

Sources et bibliographie : on consultera son dossier de la Légion d’honneur sous la cote : 19800035/3/338.

Philippe Oriol

BNF

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