Marquise Arconati Visconti

Arconati Visconti, Marie, Louise, Jeanne, rentière française, née Peyrat à Paris le 26 décembre 1840, décédée à Paris le 3 mai 1923.

Fille du publiciste Aphonse Peyrat, député puis sénateur proche de Gambetta, épouse et jeune veuve du richissime marquis Arconati Visconti, la « veille étudiante », comme elle se plaisait à se nommer, jouissait d’une immense fortune dont elle fit profiter l’université et les universitaires. Elle créa un grand nombre de prix et de bourses, de bibliothèques, de chaires (celle de Lanson et de Monod par exemple) et légua, à sa mort, sa fortune à l’Université de Paris. Elle tenait salon rue Barbet-de-Jouy, le jeudi, où se réunissaient les amis de son père et les fidèles de Gambetta.
Pendant l’Affaire, son salon de la rue Barbet de Jouy devint un « actif foyer de dreyfusisme », quartier général des savants engagés, cette « petite garnison de la Tour d’Ivoire », comme le lui rappellera en 1903 Georges Duruy, garnison au « premier rang » duquel elle combattait et qu’elle « réconfort[ait] par l’exemple de son inébranlable constance aux sombres heures où se dressait sur la France la monstrueuse Bastille d’iniquité, de mensonge et de crime à l’assaut de laquelle vous nous avez guidés » (lettre de Georges Duruy à la marquise du 18 février 1903, MsVC 276, f. 3456). Par la suite, Joseph Reinach, Henry Roujon, Jules Claretie, Gabriel Monod, Brisson, puis plus tard Jaurès, Combes et Alfred Dreyfus en seront les habitués.
Dreyfusarde « de choc », elle s’engagea par des actions étonnantes : abonnant son concierge, sans lui en laisser le choix, aux journaux dreyfusards ; criant des « Vive la République » au passage des cortèges nationalistes ; changeant de médecin à la nouvelle de son antidreyfusisme et exigeant du remplaçant une véritable profession de foi ; faisant placarder sur sa porte des affiches dreyfusardes ; faisant imprimer en de nombreux exemplaires des dessins dreyfusards qu’elle appréciait pour les distribuer à ses amis ; achetant en nombre des publications dreyfusardes pour les donner aux bibliothèques des universités populaires ; baptisant les allées de son château de Gaasbeck des noms de Dreyfus, Reinach, Molinier et Picquart ; écrivant aux antidreyfusards pour leur dire son sentiment, comme elle le fit en envoyant sa carte au général Billot avec ces quelques mots : « La MARQUISE ARCONATI VISCONTI née Peyrat envoie à M. le général Billot l’assurance de son plus profond mépris »  (SHD 1k10 8). Parallèlement, son action consista en divers financements (elle aida ainsi souvent et généreusement La Revue du Palais de Labori, L’Aurore et L’Humanité) et en donnant son nom aux pétitions et souscriptions dreyfusardes : la protestation en faveur de Picquart (5e liste), la souscription « pour propager la vérité » (25e liste de la Ligue des droits de l’homme), le monument Scheurer-Kestner (6e liste), le monument Zola (12e liste de la Ligue des droits de l’homme), l’Adresse à Dreyfus (Le Siècle, 17 septembre 1899) et le monument Lazare (27 juillet 1906).
Pendant le procès de Rennes, en illustration à une lettre de Panizzardi publiée par Le Figaro en réponse au général Roget qui avait mis en cause l’attaché italien en affirmant qu’après l’arrestation de Dreyfus il aurait adressé un rapport à M. Ressman dans lequel était affirmé la culpabilité du capitaine (« Un démenti », 18 août 1898), la marquise donna au journal un extrait d’une lettre de Ressman, décédé peu avant, lettre dans laquelle il lui affirmait que sentant la mort venir il n’avait qu’un regret : « mourir avant de voir proclamer l’innocence de ce malheureux Dreyfus ! » (« Une lettre de M. Ressman », Le Figaro, 24 août 1899). Enfin, après la grâce, elle écrivit – début d’une grande et amicale relation –, à Dreyfus une lettre qui sera la première d’une longue d’une longue série :

C’est seulement aujourd’hui que j’ai la force de vous écrire – brûlée par la fièvre, je n’ai plus de larmes…
Courage capitaine, vous en avez tant !! l’humanité entière sait que vous êtes innocent, et la conscience de la France va se réveiller.
Les remords de ceux qui ont condamné vous ont déjà vengé. L’arrêt de Rennes a plus fait pour prouver votre innocence, que tout ce qui s’est fait, dit ou écrit depuis deux ans.
Nous sommes beaucoup capitaine qui donnerions notre sang pour vous épargner une nouvelle douleur.
Recevez capitaine l’hommage de mon admiration.
Mise Arconati Visconti
Fille d’A. Peyrat, sénateur de la Seine, vice-président du Sénat. Mon maître et ami M. Auguste Molinier qui arrive de Rennes malade, me prie de joindre sa carte à ma lettre. Il a souffert lui, autant que moi, et cela depuis deux ans, en pensant aux tortures de votre horrible vie.

Puis le 17 décembre :

Merci, capitaine du grand honneur et du grand bonheur que vous m’avez fait, en m’envoyant votre portrait. Je le mettrai dans mon château de Gaesbeck (ancien château du comte d’Egmont) à côté de celui de la victime du comte d’Albe. J’ai eu de vos nouvelles par mon ami Reinach et je sais que vous allez mieux. Espérons qu’après tous ces faux, tous ces crimes, tous ces cadavres tombés les uns sur les autres, espérons qu’après le plus formidable effort des puissances de mensonge et de tyrannie, la vérité soit proclamée officiellement. Mon ami Auguste Molinier que j’ai vu hier à l’École des Chartes, me prie de vous assurer de son profond respect.
Croyez capitaine à tout mon respect et à ma plus profonde admiration. Quelqu’un qui donnerait sa vie pour vous.

Refusant de se considérer comme une « apaisée », elle condamnera fermement la loi d’amnistie, reprochant au président du Conseil Waldeck-Rousseau son « impardonnable folie, ayant eu en mains la solution de l’Affaire, étant en mesure d’exorciser le cauchemar, d’avoir sacrifié la Justice, et infligé à la République l’irréparable tort de l’amnistie » (lettre à Anatole France, s.d. BNF n.a.fr. 15430 f. 68 v°). Un Waldeck qui « vient de déshonorer la France en mettant par un vote parlementaire le crime au-dessus de la loi » (lettre à Louis Havet, s.d., BNF n.a.fr 24886 f. 125 r°-126). Un dreyfusardisme que la marquise trempait dans cet anticléricalisme familial et tout autant viscéral qui était un de ses premiers combats et qui pouvait en ces termes la faire remercier Dreyfus d’avoir malgré lui été à l’origine de l’Affaire :

je maudis tous les jours vos bourreaux et ceux qui n’ont pas eu le courage d’arrêter les bandits, ceux qui reculent encore aujourd’hui devant le Père du Lac pris main dans la main avec les faussaires. Ah ! capitaine, vous avez – peut-être – sauvé le malheureux pays, car c’est « l’affaire » qui en éclatant, a montré ce qui se tramait derrière le rideau de l’antisémitisme. Cette semence de discordes et de haines, a montré ses semeurs, les troupes de Loyola et les fidèles de « l’Assomption ».

Mais ce dreyfusardisme s’exprima surtout dans le véritable amour qu’elle porta à Dreyfus, son « héros », qu’elle défendit contre tous ceux qu’embarrassait sa fréquentation, contre ceux qui ne le trouvaient pas à la hauteur, le jugeaient trop ceci ou pas assez cela. Elle fut certes touché par sa terrible histoire, par l’injustice qui l’avait frappé, par sa fragilité – « en voilà un qui aura touché le fond de la souffrance humaine », avait-elle écrit à Loisy – mais elle appréciait avant tout l’homme. Elle se fit ainsi un point d’honneur à ce que Dreyfus devînt un des habitués de ses jeudis, « cette réunion d’amis [qui] est une des joies du pauvre Dreyfus ! » (« Mercredi soir » [24 février 1909], BNF n.a.fr. 15646, f. 144 v°) C’est ainsi que la marquise prit avec fermeté parti pour son « héros » quand après Rennes il devint l’objet de toutes les critiques, acharnées, de Labori et de Picquart. Picquart, qu’elle avait tant aimé avant de le connaître, n’était plus maintenant pour la marquise que « L’Idole », « Celui qui n’a pas donné son nom à l’Affaire » (lettre à Reinach de « samedi soir », BNF n.a.fr. 24889, f. 59). Elle débaptisera même l’allée du parc de son château de Gaasbeck qu’elle lui avait donnée, pour l’attribuer à Cumont. Un Picquart qu’elle ne jugeait plus que « haineux, jaloux, antisémite et pas républicain » (lettre à Reinach, « dimanche », BNF n.a.fr. 24889, f. 60) et dont elle appréciera particulièrement le portrait sans concession et pourtant tout en modération qu’en fera Reinach dans son Histoire.
Au tournant du siècle, son salon sera le seul « à rester authentiquement dreyfusard » (« L’Affaire dans les salons parisiens », p. 175), ce qui lui vaudra les honneurs de L’Action française qui la présentera comme la représentante de « l’État huguenot-métèque » et dont les libéralités n’étaient jamais réservées qu’à « tout ce qui travaille à la mort de la France » (Maurras, « Je m’appelle Monod », 27 février 1909). Foyer du « Bloc », le salon évoluera politiquement les années suivantes (voir Baal, « Un salon dreyfusard, des lendemains de l’Affaire à la Grande Guerre, la marquise Arconati Visconti et ses amis ») et disparaîtra en 1914. La marquise mènera dorénavant une existence plus solitaire et, sans héritier, léguera tous ses biens à l’Université de Paris, à l’École des Chartes et son mobilier aux musées Carnavalet et des Arts décoratifs.
Grande dreyfusarde, la marquise Arconati Visconti ne peut être mieux définie que par cette phrase que lui écrivit son ami Gustave Lanson : « Républicaine et philosophe, vous avez vibré pour toutes les grandes idées de notre temps ; vous avez aimé la politique […] comme vous avez aimé l’art et la science […] » ( cité dans Charmasson*, p. 294).

Sources et bibliographie : le fonds Arconati-Visconti (importante correspondance passive) est conservé à la Bibliothèque Victor-Cousin. Il est depuis peu en ligne (voir ici). On trouvera aussi les lettres d’Arconati à Dreyfus au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme : 97.17.029 et ses lettres à Reinach et à Havet à la BNF (lettres à Havet n.a.fr. 24888-24890 et 24486). La correspondance croisée Dreyfus-Arconati a été publiée chez Grasset en 2017 sous le titre : Lettres à la marquise Sur la marquise et son engagement on lira les travaux de Gérard Baal : « L’Affaire dans les salons parisiens » in Michel Winock, L’Affaire Dreyfus, Paris, L’Histoire/Points Histoire, 1998, p. 169-177 ; « Un salon dreyfusard, des lendemains de l’Affaire à la Grande Guerre, la marquise Arconati-Visconti et ses amis », Revue d’histoire moderne et contemporaine, juillet-septembre 1981, p. 433-463 ; et « Jaurès et la marquise Arconati-Visconti », Bulletin de la Société des études jaurésiennes, n° 73, avril-juin 1979, p. 3-10. On pourra aussi lire : Claude Laforêt, « La Marquise Arconati-Visconti et ses amis politiques », Mercure de France, CCXCIV, 15 août-15 septembre 1939, p. 45-65 ; Thérèse Charmasson, « La marquise Arconati-Visconti « bienfaitrice de l’université de Paris » dans Adeline Gargam (dir.), Les Femmes de science de l’Antiquité au XIXe siècle. Réalités et représentations, Dijon, EUD, 2014, p. 275-294 ; Anne Martin-Fugier, Les Salons de la IIIe République. Arts, littérature, politique, Paris, Perrin, Tempus, 2009, p. 291-293 ; et Ruth Harris, L’Homme de l’île du Diable. Une histoire des passions dans l’affaire Dreyfus, Paris, Presses de la Cité, Documents, 2015, p. 482-493. On pourra enfin, se reporter à la très discutable biographie que lui a consacrée Carlo Bronne : La Marquise Arconati, dernière châtelaine de Gaasbeck, Tervuren, Les Cahiers historiques, 1970.

Philippe Oriol

 

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