Anonyme. Histoire d’un innocent

Au début de novembre 1898, était imprimé par l’imprimerie Pochy et vendu sur les boulevards au prix de 5 centimes, Histoire d’un innocent.

La publication et la vente de cette image d’Épinal colorisée en seize vignettes, qui marquait une tentative dreyfusarde, qui sera bientôt abandonnée au seul profit du livre et de la brochure, de « tenir » la rue provoqua, un véritable tollé dans la presse antidreyfusarde.

Ainsi L’Intransigeant écrivait :

La caisse du Syndicat de Trahison paraît être inépuisable. Après la campagne de brochures, d’affiches, de placards, de conférences, de diffamation dans les feuilles immondes et de mensonges répandus partout et à profusion par des courtiers aussi marrons que malpropres, campagne payée avec l’or de la juiverie française, allemande et autrichienne, voici la propagande par l’image qui apparaît, et dans les  conditions les plus odieuses.
Chaque matin, dans les rues avoisinant les écoles, les collèges et les lycées, des individus distribuent aux enfants qui se rendent en classe, leurs livres sous le bras, de ces images coloriées dont Épinal avait jusqu’ici la spécialité.
Ces images ont pour titre : « Histoire d’un innocent ». On devine immédiatement de quoi il s’agit : c’est tout uniment l’apologie du traître et de ses défenseurs, faite en an langage aussi puéril que malhonnête.
Malhonnête est le mot. Car, si cet ignoble papier reproduisait simplement, mais scrupuleusement, les principales phases de là campagne dreyfusarde, nous pourrions dire : « Voilà une saignée de plus au Pactole syndical », mais nous serions obligés de convenir de l’exactitude des faits présentés.
Or, là-dedans, tout est dénaturé de la première à la dernière ligne. De sorte que les écoliers qui voient cette image aussi grotesque qu’immorale doivent se faire une idée de tous points fausse du crime de Dreyfus et des mobiles qui guident les bandits qui le défendent. C’est canaillement habile. Et il s’est trouvé un imprimeur français ou soi-disant tel pour imprimer cette ordure ! Il est vrai que les auteurs, plus prudents, se sont bien gardés de signer. (« Par l’image », 12 novembre).

Le Gaulois : 

« Histoire d’un innocent ! ».
Tel est le titre d’une image d’Épinal qu’une nuée de camelots débite sur les boulevards. L’innocent, c’est Dreyfus, naturellement, et son histoire nous est racontée, en seize petits tableaux, dont les premiers nous présentent un officier « patriote » à la perte duquel se sont attachés d’autres officiers, « jaloux, intrigants et fourbes.
Par contre, le dernier tableau nous fait assister à la réhabilitation glorieuse du condamné, qu’un général en grande tenue décore devant les troupes assemblées.
C’est peut-être aller une peu. vite en besogne. (« Écho de Paris, 11 novembre).

La France militaire :

On crie depuis la matinée dans les rues de la capitale une image dans le genre de celles d’Epinal, mais sortie des presses d une imprimerie parisienne, et qui porte comme légende : « Histoire d’un innocent ». C’est une série de seize images qui tendent à innocenter Alfred Dreyfus.
Que les partisans de la révision du jugement de 1894 cherchent par tous les moyens, en leur pouvoir, à démontrer que la condamnation est le résultat d’une erreur judiciaire, nous y sommes habitués, mais peut-on admettre que deux officiers y soient représentés et nommés, comme ayant comploté la perte d’un de leurs camarades, en l’accusant du plus abominable des crimes ? Et surtout peut on admettre que cette accusation soit divulguée par l’imagerie populaire, qui est le plus sûr et le plus rapide agent de propagande ?
Il appartient an gouvernement de répondre à ces deux questions. En tout cas, on peut remarquer que les partisans de la révision, loin de cesser leur campagne, la continuent avec plus d’acharnement encore depuis que la Cour de cassation a été saisie de l’affaire. (« L’affaire Dreyfus. Propagande par l’image »,12 novembre).

Le Soir :

Les anarchistes pratiquent la propagande par le fait, leurs alliés les Dreyfusards pratiquent la démoralisation de la nation par l’image.
[…] le syndicat de la trahison fait colporter une image dans le genre de celles d’Épinal et que les crieurs offrent au public sous le nom d’Histoire d’un innocent.
C’est le récit illustré de l’affaire Dreyfus arrangé dans des légendes mensongères et niaises, d’une niaiserie voulue pour faire croire aux naïfs, aux femmes, aux enfants, que les juges de Dreyfus sont des criminels ou des imbécile et que le prisonnier de l’île du Diable est une innocente victime.
Sous cette forme nouvelle, c’est la réédition du pamphlet « J’accuse », qui a valu à Emilio Zola un an de prison et 3,000 francs d’amende ; c’est un nouvel outrage à l’armée française, c’est une nouvelle calomnie à l’adresse des juges militaires.
Nous avions toujours cru jusqu’à ce jour que la direction de l’imprimerie au ministère de l’intérieur avait, dans la loi sur le colportage, les moyens d’empêcher la circulation des images malpropres pouvant porter dans le peuple des germes de démoralisation.
Si ces mesures peuvent être prises, qu’on les prenne. Si la loi est insuffisante, qu’on la change. La salubrité morale de la rue n’est pas moins importante que la salubrité matérielle. (« La démoralisation par l’image », 12 novembre).

Les appels à la répression n’étant pas suivis d’effet, Georges Berry décida de porter la question à la Chambre sous la forme d’une question au ministre de l’Intérieur. Mais Charles-Dupuy lui ayant fait savoir qu’il n’avait rien à répondre sur ce sujet, Berry retira sa question et l’affaire en resta là. L’Histoire d’un innocent, à laquelle les antidreyfusard allaient répondre quelques jours plus tard avec l’Histoire d’un traître, allait encore être l’objet d’une petite polémique, significative de la manière dont la presse antidreyfusarde entendait la question du traitement de l’information. Le 16 novembre, Le Gaulois publiait un entrefilet qui donnait la preuve de l’œuvre anti-française que constituait ce placard :

L’image l’« Histoire d’un innocent » porte en elle-même la preuve matérielle, irrécusable, qu’elle fut dessinée en Allemagne par des Allemands.
Voyez la première case de la dernière ligne, cette qui veut représenter la cour d’assises.
Les juges sont en trois stalles séparées, telles qu’à Berlin.
En France, ils sont assis devant un seul et même bureau.
Le dessinateur n’a pas fait attention à ce petit détail. L’habitude lui a fait faire la gaffe révélatrice. (« Ce qui se passe »).

Une révélation à laquelle répondit Le Siècle

Le Gaulois prétend tirer d’un détail cette certitude que « l’Histoire d’un innocent », image à un sou, a été dessinée en Allemagne !
Or, le Gaulois a vu de travers ; ce n’est pas la Cour d’assises qui a condamné Zola que la gravure représente, c’est la Cour de cassation qui a cassé l’arrêt de la Cour d’assises, et par tant, l’a fait tomber.
Si M. Arthur Meyer, à la Cour de cassation, avait un peu moins causé avec Gyp et un peu plus regardé le tribunal, il aurait vu que les magistrats étaient assis à de petites tables et non à une grande. (« L’Affaire Dreyfus. Une gaffe d’Arthur », 18 novembre).

Philippe Oriol

Maison Zola-Musée Dreyfus

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