Jean Allemane

Allemane, Jean. Ouvrier typographe et homme politique français, né le 25 août 1843* à Sauveterre-les-Comminges (Haute-Garonne), décédé le 6 juin 1935 à Herblay (Oise).

Jeune typographe républicain à Paris sous le Second Empire, Allemane participa à la Commune de 1871, comme garde national et délégué à la mairie du Ve arrondissement. Arrêté pendant la semaine sanglante, il fut condamné aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie, avant d’être amnistié en 1880. Désormais, metteur en page à L’Intransigeant qu’il quitta pour fonder son imprimerie, « La Productrice », tout en menant une carrière syndicale à l’intérieur de la Fédération du Livre dont il fut un des fondateurs, il milita dans les rangs socialistes, d’abord au Parti ouvrier (futur Parti ouvrier français) puis aux côtés de Paul Brousse dans le parti possibiliste, puis encore, après la scission de ce parti en 1890 (congrès de Châtellerault), en créant le  parti ouvrier socialiste révolutionnaire, dit parti « allemaniste », qu’il dota en 1888 d’un journal : Le Parti Ouvrier. Les allemanistes se distinguèrent par leur hostilité à la fois à l’électoralisme de Brousse et au marxisme de Jules Guesde, par leur volonté de donner la parole à « la base » ouvrière, et par leur enthousiasme pour la grève générale. Représentant essentiellement les ouvriers qualifiés masculins des petits métiers parisiens, ils eurent une réelle influence dans le socialisme français entre 1890 et 1896, avant que les contradictions internes n’affaiblissent leur fraction, qui intégra la SFIO en 1905.
Allemane lui-même se trouvait souvent en contre-faux avec son parti, avant comme après la scission. Il avait notamment combattu férocement le boulangisme, faisant ainsi alliance avec les hommes politiques « bourgeois », tels Clemenceau et Ranc, au sein de la Société des Droits de l’Homme (1888), défendant la République contre un coup d’État possible. C’est sans doute un des facteurs dans son ouverture au dreyfusisme. Second facteur moins connu : Lucien Herr, membre du parti allemaniste au début des années 1890 et collaborateur (sous le pseudonyme Pierre Breton) du Parti Ouvrier.
Lors de la condamnation du capitaine Dreyfus en 1894, la première réaction du Parti Ouvrier, redigé par le petit groupe autour d’Allemane, fut assez semblable à celle de Jaurès : fidèle à l’antimilitarisme, on critiqua la mansuétude du conseil de guerre envers un officier bourgeois. Mais le Parti Ouvrier eut à son honneur d’avoir publié aussi, et presque tout de suite, un des premiers textes – article de Maurice Charnay – à émettre des doutes sur la culpabilité de Dreyfus. Un article clairvoyant mais qui ne sera guère suivi et lors de la relance de l’Affaire, à l’automne 1897, il ne sera guère question dans Le Parti ouvrier  que de « l’atrocité de l’affaire Dreyfus » (« Il ne viendra pas ! », 31 octobre et 5 novembre ; anonyme, « Mon carnet », 7 novembre). À titre personnel, toutefois, Allemane, quelques semaine plus tard, tint à saluer Zola pour son « J’accuse… ! » :

Citoyen,
L’acte que vous venez de commettre vous honore d’autant que depuis un certain temps l’égoïsme paraît être devenu un culte et la platitude un principe.
Rompant avec ce milieu, vous avez fait bon marché de votre quiétude, du trouble que votre intervention allait apporter dans vos travaux ; sans barguigner, vous avez craché aux puissances du jour les dures vérités qui les ont affolées.
Au nom de l’avant-garde qui, depuis longtemps, fait tête à la meute qui se dispose à vous faire payer cher votre audace, je vous salue, convaincu que de plus autorisés vous salueront au nom de la science ; quant à moi, c’est au nom du travail et du socialisme révolutionnaire que je vous crie : Bravo et courage ! (« À Zola », L’Aurore, 16 janvier 1898).

Alors que l’immense majorité des socialistes prêchait l’indifférence (voir le manifeste socialiste), le POSR choisit l’action et publia quelques jours plus tard une déclaration qui était une dénonciation du militarisme et de l’antisémitisme et un engagement à réclamer la révision du procès Dreyfus (voir notice POSR). Une attitude qu’Allemane prôna personnellement :

[…] que les socialistes agissent, qu’ils fassent tête à la réaction multicolore en se dressant contre les partisans de l’étouffement, les séides de la barbarie et du huis clos.
Vive la lumière, pour qu’elle nous prépare la véritable civilisation. (« Ruades dangereuses », Le Parti ouvrier, 22 janvier).

Telle était à son point de vue la seule attitude possible et la seule qui fût digne de socialistes-révolutionnaires :

Tout indique donc qu’il y a profit pour une collectivité de défendre ce qui est juste et de s’élever contre l’étranglement de la liberté. C’est pourquoi nous demeurerons fidèles à la tradition révolutionnaire, et que les touffeurs et les bourreaux nous trouveront à notre poste de combat.
Et cela, non pas au bénéfice d’un seul homme, mais afin que la justice soit égale pour tous. Tel a été et tel sera encore notre rôle dans le présent débat, nous réservant, si l’on venait à ne plus se souvenir de certaines déclarations, de rappeler aux citoyens qui invoquent actuellement les hauts principes de solidarité, que quelque infime que soit la victime, il n’y a pas, il ne saurait y avoir de catégorie. (« Notre rôle », Le Parti ouvrier, 5 février 1898).

La question n’était à ce moment pour lui pas celle de Dreyfus, ennemi de classe, mais celle des questions que soulevait l’Affaire

J’ai approuvé l’acte de Zola, Cet acte est grand,généreux, plein découragé. Seulement, il est permis de regretter qu’il serve la cause d’un riche, et non celle d’un pauvre.
Cet acte ne doit point être isolé. Les injustices contre lesquelles il faut s’élever sont, hélas ! bien nombreuses. Chaque jour, les tribunaux des flagrants délits ne condamnent-ils pas à tort et à travers des prévenus ? Il est impossible d’assister à l’une de ces audiences sans en sortir écœuré. Ce n’est point seulement l’affaire Dreyfus qui mérite de préoccuper le parti socialiste. C’est contre un système tout entier qu’il faut réagir. (Philippe Dubois, « Chez Allemane », L’Aurore, 16 mai).

À noter d’ailleurs que son appel à l’engagement se doubla aussi de celui de se méfier de l’antisémitisme et d’avoir face à lui une attitude plus nette et plus franche. Cet appel, il ne le lança pas lui-même – même s’il ne ratait jamais l’occasion de fustiger les antisémites et leur doctrine – mais en publiant, comme éditeur, en mai, la brochure de Karpel et Dinner : Lettre des ouvriers juifs au Parti socialiste français.
Si, dans les semaines qui suivirent, et en dehors de l’extrait précité, Allemane n’avait plus guère parlé de l’affaire, ni dans son journal ni dans le cadre de sa campagne pour les élections de mai, où il était candidat dans l’Aveyron, il n’hésita cependant pas à saluer le « grand caractère » de Jaurès et « sa courageuse intervention dans le procès Zola » (Philippe Dubois, « Les prochaines élections et l’affaire Dreyfus. Chez M. Jean Allemane », L’Aurore, 20 mars). En juillet, après le discours de Cavaignac et au moment même où était lancé le manifeste « à la France ouvrière et socialiste » (Le Socialiste, 16 juillet 1899). Allemane appela ses lecteurs à venir assister à un « vaste meeting » « afin que la plus grande lumière se puisse faire, et que chacun possède les éléments qui lui permettent d’apprécier de quel côté se trouve le bon droit » (16 juillet 1898). Ce meeting sera ainsi pour lui l’occasion de critiquer violemment les guesdistes du POF, réticents devant l’affaire : « Ils vont se tenir sur la réserve… comme ils le firent pendant le boulangisme, ménageant les uns et les autres pour tirer parti le plus possible de la situation » (AN F7 12496). Après la mort d’Henry, Allemane protesta contre l’arrestation de Picquart (« Pour la légalité », Le Parti ouvrier, 10 septembre ; G. Laporte, « Vive Picquart ! », L’Aurore, 28 novembre) et, au moment où devenait effective la révision, il fut, devant les dangers que courait la République et pour qu’advînt « la vraie République » (« La République en danger », Le Parti ouvrier, 22 octobre),  devant la complicité de fait des cabinets successifs avec ses pires ennemis (« Poignée de vérités », Le Parti ouvrier, 29 octobre ; « Plus ça change », 5 novembre), un des membres fondateurs du comité de vigilance, mais tout en grognant : « Comme toujours, ce sont ceux pour lesquels la République a été une farouche marâtre qui la sauvent » (« La République en danger », Le Parti ouvrier, 22 octobre). Au nom de son parti, et comme membre fondateur de la Coalition révolutionnaire, Allemane participa à de nombreux meetings dreyfusistes pendant les mois qui suivirent, et soutint plus fermement que jamais la cause de la révision. Le 19 novembre, il pouvait ainsi se réjouir :

Bien avant l’affaire Dreyfus, mille autres scandales eussent dû éclairer l’opinion publique, mais notre sainte-mère l’Eglise sut y mettre bon ordre à l’aide de ses quarante mille prêtres et moines disséminés sur tous les points du territoire, et s’occupant activement d’enténébrer les cerveaux. Grâce à elle et à ses fidéi-commis de la presse, le fauve qui gît en tout homme s’éveilla et réclama sa part de la curée : on lui offrit les juifs, en attendant que parpaillots, libre-penseurs et socialistes fussent à point. Le monstre, une fois bien alléché, eût de lui-même réclamé tout ce qui tend à faire échec à Home, à Coblentz et au Capital orthodoxe.
Fort heureusement que la quiétude grande des criminels a permis à une poignée de citoyens résolus de tenter le sauvetage de notre malheureux pays s’enlisant chaque jour davantage dans la honte et la barbarie. Peu à peu les ténèbres deviennent moins épaisses, une lumière, faible encore,pénètre les masses populaires, un certain nombre d’hommes se ressaisissent et, lorsque les ennemis de la vérité, voyant le danger, veulent réagir contre la clameur accusatrice qui s’élève, il est déjà trop tard !
Menaces en France et massacres en Algérie ne peuvent parvenir à arrêter le mouvement et, moins d’une année après l’accusation si hardie de Zola, malgré la presse à tout faire, malgré gens de robe et d’épée, malgré les « Cinq » [ministres de la Guerre] dont l’histoire retiendra les noms pour apprendre aux générations futures jusqu’où peut déchoir une caste, la justice reprend le dessus et l’expiation vient à grands pas.
Dreyfus va quitter son île et venir à Paris, – tel un spectre se dressant en face de ses bourreaux et leur clamant leur crime et son innocence, – pour confondre l’horrible bande qui
le choisit comme la victime lu plus propice à ses infâmes desseins et la plus propre à déchaîner les haines religieuses et à détourner, pour de longues années, les travailleurs de leur émancipation économique.
Picquart verra à son tour s’ouvrir les portes des geôles militaires où, incontestablement , il eût trouvé le « suicide libérateur » si sa présence d’esprit et la connaissance parfaite du milieu ne lui eussent fait dénoncer, en chambre correctionnelle, le fortuit possible.
Et ces deux réprouvés de l’armée, de cette armée qu’ils aimèrent si follement, enfin éclairés d’un beau rayon d’humanité, se jureront, une fois accomplie la tâche grande de faire mordre la poussière à Loyola et à ses séides, de ne plus gâcher leur existence à poursuivre une carrière où la vertu la plus haute consiste à obéir aveuglément quels que soient la nature et le mobile des ordres que l’on reçoit. Ces deux hommes ont dû comprendre que l’intelligence fut donnée à l’être humain pour qu’il pût discerner et non agir en automate.
Quoi qu’ils décident, l’expiation du crime commis contre leur personne et leur honneur ne saurait faire l’ombre d’un doute : la France de la révolution ne peut capituler devant de tels scélérats.
Ce sera, en attendant mieux, le résultat obligatoire de cette campagne si disproportionnée où, avouons-le, l’ex-soldat Picquart a choisi et gardé le poste le plus périlleux, en même temps que le plus honorable. (« Expiation et Délivrance », Le Parti ouvrier, 19 novembre).

À partir de ce moment, Allemane dépassa son révisionnisme et son unique argumentaire socialiste pour défendre l’idée d’un Dreyfus innocent et, à ses yeux, uniquement coupable d’être juif (« Chefs de déroute », Le Parti ouvrier, 3 décembre), tout en se félicitant de l’union entre prolétaires, révolutionnaires, intellectuels et bourgeois éclairés. « Où en sommes-nous ? », s’interrogeait-il :

Telle est la question que nous nous posions hier avec un groupe d’amis, venus pour nous demander des nouvelles de la dernière conférence faite au Havre par le citoyen Jaurès et moi.
Après avoir examiné l’énorme besogne accomplie depuis le jour où, bravement, Bernard Lazare commença la campagne de révision au milieu de l’indifférence générale et, ajoutons-le, malgré certaines récriminations peu courageuses de nombreux coreligionnaires, plus portés à abandonner la victime des Conseils de guerre qu a la défendre, par peur de voir s’accentuer la campagne antisémite, nous convînmes que le triomphe de la justice et de la vérité ne pouvait être qu’une question de jours.
Assurément que sans l’audacieuse accusation de Zola, et le lumineux exposé de l’Affaire que fit Jaurès, les défenseurs de la vérité – si peu nombreux dès la première heure – eussent plus malaisément franchi les obstacles que leur opposaient les gens de l’état-major, le gouvernement, la presse immonde, l’ignorance, la sottise et le parti-pris.
Mais voilà qu’au procès Zola un élément nouveau apparaît : des professeurs, des savants, appelés en témoignage, viennent réduire à néant les expertises officielles et, malgré les Boisdeffre, les Pellieux et les Henry, il est établi que le bordereau n’est pas de Dreyfus, comme il est établi – malgré que de nombreuses questions ne fussent pas posées par ordre du sieur Delegorgue, – que le condamné et son défenseur n’avaient pas été appelés à connaître les pièces qui, en dehors du bordereau, avaient entraîné les membres du Conseil de guerre de 1894 à condamner Dreyfus.
Or, ces premiers savants n’étaient que l’avant-garde, pouvons-nous dire, de toute une pléiade d’esprits généreux qui demeureront, pour la honte de la bourgeoisie dirigeante et renonciatrice de progrès, comme la plus haute protestation contre son égoïsme et sa bassesse d’attitude devant le militarisme et le cléricalisme ligués contre les idées modernes, et s’apprêtant à plonger le pays de la Révolution dans la servitude et le fanatisme.
Et, la main dans la main, hommes de science, littérateurs et révolutionnaines de toutes les écoles ont mené la magnifique et glorieuse lutte qui nous a conduits à la présente déroute des forces de réaction réduites à employer, pour retarder l’écroulement final, les procédés les plus canailles en même temps que les plus ridicules. Les équipées dernières des Quesnay et autres Lebret, indiquent l’affolement des tenants des hauts empanachés. (Le Parti ouvrier, 28 janvier 1899).

Pour lui, si la question de l’innocence bafouée et de la réparation se posaient certainement, l’Affaire avait bien sûr avant tout une dimension politique et l’essentiel de sa lecture reposait sur le combat à mener contre les forces de réaction coalisées « contre le prochain avènement d’un ordre nouveau appelé à disperser aux quatre vents de la tempête révolutionnaire et socialiste le parasitisme clérical, militaire et capitaliste » :

Eh bien, à l’heure où nous sommes, si l’on veut que toute la vérité arrive au grand jour, que ce pauvre pays dont ses mailles se jouent si insolemment et, hélas, si facilement, connaisse tous les fils de la trame ténébreuse ourdie contre lui, il n’est qu’un moyen : se saisir des trois hommes qui, seuls, ont réellement assumé la terrible responsabilité de la série de crimes qui ont marqué la campagne antisémite en France. Ces trois hommes sont : le père Du Lac, jésuite de robe longue ; Drumont, jésuite de robe courte, et le général de Boisdeffre, leur principal complice et grand chef des « fuiteurs » de l’État-Major. Voilà les vrais compères et associés ; voilà les véritables criminels qui, au nom et pour le compte de la réaction, ont failli nous ramener les horreurs des guerres religieuses devant, d’après l’infernal calcul de la secte scélérate, précéder l’égorgement de tout ce que la France de la Révolution compte encore d’esprits éclairés, d’amis du progrès et de la justice sociale.
[…] Prêtres, reîtres, folliculaires, gens de sac, de corde ou de rasoir forment un bloc qui dispute le passage à la vérité, à la justice et à la solidarité. À le culbuter et à rendre la voie libre se doit appliquer la phalange des citoyens qui veulent vivre libres et se libérer du fumier ambiant. (« La clé de l’Affaire », Le Parti ouvrier, 20 avril 1899).

C’est ce qu’il écrira encore dans Le Journal du Peuple, organe de la Coalition révolutionnaire auquel il collaborait depuis mars, en en appelant au « nettoyage » (23 mars ; voir aussi « Une première manche », 3 juin). Car pour lui, l’Affaire, « Semaine Sanglante, revue et considérablement augmentée », n’était « pas une “erreur judiciaire” » mais « plus et mieux que cela : »

un crime voulu, préparé froidement, méthodiquement ; la suite avidement recherchée par “les forces réactrices conspirant contre l’avènement de l’ordre nouveau” ; c’est-à-dire le travail combiné, mené sournoisement par les hommes de réaction, travail commençant à la “France juive” pour s’achever non pas à la condamnation de Judas-Dreyfus, mais à l’écrasement – grâce à l’abêtissement des foules et à l’exaltation des plus tarés parmi les traîneurs de sabre – de tout ce que notre pays compte d’esprits éclairés, de partisans du véritable progrès. (« Plumitifs bourgeois », 12 mai 1899).

Allemane, qui demandait alors la suppression des armées permanentes (« Une première manche », Le Journal du Peuple, 3 juin), n’entra guère dans les discussions relatives à la participation de Millerand au gouvernement Waldeck-Rousseau, gouvernement dans lequel, de plus, le portefeuille de la Guerre avait été confié à Galliffet, ce qu’il avait pour le moins du mal à accepter (« Où en sommes-nous ? », Le Journal du Peuple, 29 juin). Il préféra en effet se rendre au « ministérialisme », en déclarant notamment : « j’ai piétiné sur mes haines, j’ai piétiné sur mes rancunes, j’ai voulu être utile au socialisme ! » (Congrès général des organisation socialistes françaises, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1900, p. 168). On ne sait pas – Le Parti ouvrier ayant cessé de paraître de début août à mi-septembre – ce que fut sa réaction au verdict du procès de Rennes… qui ne fut pas l’acquittement qu’il avait, avant le procès, annoncé comme une évidence (« Situation générale », Le Parti ouvrier, 30 juin 1899). En revanche, on sait que la « solution » apportée à l’Affaire ne put lui convenir, si loin, avec l’amnistie (voir « La lettre de Zola, Le Parti ouvrier, 23 décembre 1900), de l’espoir qui avait été le sien et qu’il l’avait exprimé dans Le Journal du Peuple du 18 mai :

Dreyfus arraché à son bagne, rendu à sa famille éplorée ; Picquart redevenu libre, l’exil de Zola se terminant par un retour triomphal, les scélérats découverts recevant le trop juste châtiment de leurs crimes, mais laissant en l’état les choses d’où sont nées toutes les abominations dénoncées et combien d’autres demeurées dans l’oubli, ne serait-ce pas se contenter de peu ? vouloir que le cloaque social poursuive son œuvre pestilentielle ? que de nouvelles hontes viennent accuser notre lâche pusillanimité ?
[…] nous entendons que cette lutte se poursuive, qu’à la libération des victimes, au châtiment de leurs bourreaux, viennent s’ajouter de sérieuses garanties, de profondes modifications dans des institutions qui suent la tyrannie, insultent à nos sentiments d’hommes libres.
Cent fois, au cours de cette bataille pour la vérité et la justice, chacun des militants a pris cet engagement devant le peuple, et nous sommes convaincu que nul ne voudra y faillir.
Ce n’est donc pas de désarmer qu’il s’agit, mais de redoubler d’énergie afin d’ajouter à un premier avantage des avantages plus importants. (« La situation »).

Par la suite, il fut élu député au XIe arrondissement en janvier 1901, dans une élection partielle, contre l’antisémite Max Régis mais perdit son siège aux élections de 1902. Il participa au congrès d’unification du parti socialiste SFIO en 1905, puis regagna son siège parlementaire en 1906. Comme député, loin de jouer un rôle effacé, il intervint assez souvent au Palais-Bourbon, où il fut respecté, mais comme un des « vieux de la vieille », l’avenir étant aux amis de Jaurès. Il vota ainsi, en toute évidence, la réintégration de Dreyfus et Picquart, la priorité de l’ordre du jour de Pressensé demandant des sanctions disciplinaires à l’égard des « officiers dont la procédure de révision a révélé les manœuvres criminelles ou frauduleuses postérieures à l’amnistie de 1899 », s’abstint, rejoignant les les socialistes « anti-ministérialistes », sur celui de Réveillaud « rendant hommage aux artisans de la révision » et vota pour le projet de loi relatif au transfert des cendres de Zola au Panthéon (proposition de loi Breton dont il fut cosignataire).
Ayant perdu de nouveau son siège en 1910, Allemane se retira à Herblay, hors de Paris, participant régulièrement aux réunions des anciens de la Commune, mais n’ayant pas d’activité politique, hormis une candidature malheureuse de scission en 1913. Ses sympathies après 1920 allaient au parti communiste. Il mourut à l’âge de 91 ans et fut enterré au cimetière Père-Lachaise. Notons qu’il avait été initié en 1905 (Ligou, p. 38 ; Dictionnaire de la FM, p. 69).
Passionné de l’anti-boulangisme, c’est le même réflexe républicain qui joua au cours de l’affaire Dreyfus. Visiblement troublé par les compromis politiques que ce comportement entraîna, Allemane entretint des relations assez complexes avec les militants de son parti, ainsi qu’avec les autres chefs de file socialistes, mais sans que jamais ne fût écorné le respect dont il jouissait. Militant socialiste « sans peur et sans reproche », il fut toujours un défenseur de la justice, fût-ce en faveur d’un officier bourgeois et fût-ce aux côtés de représentants de cette bourgeoisie…  Ainsi qu’il l’expliquera au Congrès socialiste de 1900, tel était à ses yeux le devoir d’un militant socialiste digne de ce nom  :

Il s’agit de savoir si, quand une partie de la bourgeoisie – je crois être dans la discussion – s’engage dans une lutte où le prolétariat peut être intéressé, s’agit de savoir si le prolétariat doit s’en désintéresser, parce qu’une partie de la bourgeoisie engage cette lutte. Je crois que telle est la question. Eh bien. citoyens, cette question a été étudiée, envisagée, avant nous tous : elle a été étudiée par votre grand maître, le citoyen Karl Marx, et le citoyen Kart Marx ne l’a pas seulement formulée, il y a répondu d’une façon très nette. Le devoir du prolétariat, a-t-il dit. en toutes circonstance, lorsqu’une partie de la bourgeoisie est engagée, s’il y a un intérêt pour le prolétariat, le devoir des militants est de se donner cette lutte. (Vifs applaudissements.)
Lisez le manifeste des communistes : il doit être un peu votre évangile, puisque j’en fais le mien. Vous y lirez absolument ce que je viens de dire ; par conséquent, je déclare très nettement, sans parti pris, que tous les socialistes qui sont restés indifférents à cette lutte ont eu tort. Chaque fois que les libertés publiques sont eu danger, le devoir des militants est de se mettre du côté des défenseurs de ces libertés publiques. Qui fait des calculs, qui attend le moment de se prononcer, ne peut se dire militant c’est un calculateur. (Vifs applaudissements.) (Congrès général des organisation socialistes françaises, op. cit., p. 166)

Sources : Il n’existe, malheureusement que peu de choses sur le grand militant que fut Allemane. On se reportera au travail de Siân Reynolds : La vie de Jean Allemane (1843-1935), thèse de Doctorat de 3e cycle d’histoire, Paris, Université Paris 7, 1981. On pourra aussi lire : Alexandre Zévaès, « Jean Allemane et l’allemanisme », La Nouvelle revue, n° 575-578, 1er septembre 1936, p. 23-36.

Siân Reynolds et Philippe Oriol

Campagne pour les élections de 1901

 

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