Jacques-Henri Dreyfuss

Dreyfuss, Jacques-Henri, grand rabbin français, né à Schirhoff (Alsace) le 19 avril 1844*, décédé à Paris le 27 juillet 1933.

Fils unique né dans une famille pieuse d’Alsace, Jacques-Henri Dreyfuss se destina comme son père au rabbinat. Il entra à l’École rabbinique en 1862 et obtint le titre de rabbin en 1868. D’abord rabbin à Sedan, il devint grand rabbin de Belgique en 1880 puis grand rabbin de Paris en 1891, succédant au grand rabbin Zadoc Kahn après l’élection de ce dernier au grand rabbinat de France.
Brillant orateur, Jacques-Henri Dreyfuss lutta alors avec énergie contre l’indifférence religieuse qui caractérisait les Juifs parisiens tout en défendant un ardent patriotisme. Déjà sensible à l’antisémitisme, il évoqua les conséquences néfastes du boulangisme dans son sermon d’installation prononcé le 29 septembre 1891 : « Nous assistons, en effet, mes frères, ou plutôt nous venons d’assister – car déjà la tentative semble frappée d’impuissance irrémédiable – à une sorte de résurrection de l’esprit d’intolérance […] et surtout d’ambitions malsaines, qui songe bien moins à grouper des animosités religieuses qu’à envenimer des rancunes sociales ».
Lorsque le capitaine Alfred Dreyfus fut arrêté à la fin du mois d’octobre 1894, le grand rabbin de Paris en fut aussitôt informé tout comme le grand rabbin Zadoc Kahn. Connaissant bien la famille de l’officier et les convictions patriotiques de ce dernier, il fut convaincu que Dreyfus ne pouvait pas être coupable d’une telle trahison. Le 20 décembre, c’est en tant que témoin de moralité que le grand rabbin Jacques-Henri Dreyfuss se présenta devant le Conseil de guerre de Paris. Il insista sur l’honnêteté du capitaine. Antisémite notoire, le colonel Sandherr dressa un portrait peu flatteur du témoin, « sale gueule de juif », à Maurice Paléologue : « Ché suis le grand rabbin de Paris. […] Ché ne sais rien de l’affaire mais ché connais depuis longtemps la famille dé l’accusé, et ché la considère comme une honnête famille » (Journal de l’affaire Dreyfus, p. 36-37).
Quoique dreyfusard, le grand rabbin de Paris se montra très discret pendant l’Affaire même s’il fut fréquemment informé de son évolution par son ami Zadoc Kahn. Ne souhaitant pas jouer un rôle politique, il réconforta plutôt la famille du capitaine. Dans ses nombreux sermons, il défendit pourtant le patriotisme des Israélites et leur fidélité à la terre des droits de l’homme tout en évoquant parfois les turbulences de l’antisémitisme. Dans son allocution prononcée pour le Souvenir français en juin 1896, il revendiqua : « …l’union des cœurs et des volontés, à la fin de toutes les haines, de toutes les inimitiés, de toutes les suspicions, de tous les malentendus entre les citoyens ».
Certains reprochèrent pourtant au grand rabbin de Paris l’absence de son engagement mais celui-ci, sans doute trop confiant en la République, interpréta le terrible malaise qui déstabilisait la société française comme l’une des conséquences du positivisme. Tandis que les rabbins étaient de plus en plus nombreux à s’élever pour que la justice se fît pour Dreyfus – songeons au grand rabbin Zadoc Kahn, à Émile Lévy, à Louis-Germain Lévy –, Jacques-Henri Dreyfuss préféra ne pas trop intervenir dans les débats qui assaillaient la Cité. Lors de la conversion au judaïsme de la femme du poète Gustave Kahn en décembre 1898, il évoqua toutefois l’Affaire : « …vous avez voulu témoigner à votre mari une marque éclatante de votre attachement, ou plutôt de votre estime, en acceptant de partager avec lui les désavantages ou les épreuves mêmes que le réveil des préjugés – dont notre généreuse terre de France ne tardera pas, nous pouvons l’espérer, à secouer le joug – que le réveil, dis-je, de préjugés surannés pourrait imposer a sa qualité d’israélite ».
En fait, son patriotisme l’emportait sur son républicanisme. Selon lui, l’antisémitisme qui sévissait en France était importé d’Allemagne. L’Affaire en divisant la France faisait alors le jeu de l’Allemagne et risquait « d’affaiblir, par la contrariété de nos efforts, l’efficacité de notre tendresse filiale et de notre dénouement ».
Ses sermons patriotiques au cours de la Grande Guerre feront d’ailleurs sa renommée. Il fut le premier grand rabbin à recevoir dans sa synagogue le président Raymond Poincaré en mai 1916.

Sources et bibliographie : les sermons du grand rabbin Jacques-Henri Dreyfuss ont été publiés en trois recueils : Sermons et Allocutions (Durlacher, 1908 et 1913) et Sermons de guerre (Durlacher, 1921). En juillet 1933, Les Archives israélites et L’Univers israélite lui ont consacré une notice nécrologique.

Philippe-E Landau

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