Abel Ballif

Ballif, Charles, Abel, fonctionnaire français, né à Tours (Indre-et-Loire) le 14 décembre 1845*, décédé à Théoule-sur-Mer (Alpes-Maritimes) le 5 décembre 1934.

Secrétaire du député Houssard, puis d’Adolphe Alphand, fonctionnaire à la préfecture de la Seine, Ballif entra au Touring Club de France (1891) dont il avait été rapidement secrétaire général (1892) puis président (1894) et auquel il avait impulsé un formidable essor.
En février 1898, Ballif reçut, à l’instigation du général Rebillot, une pétition des membres du Touring Club nantais demandant que Zola, membre d’Honneur, soit radié. À cette demande, de membres qui mettaient leur démission dans la balance, d’autres membres répondaient de même si jamais une telle décision était prise (« M. Zola et le Touring-club », Le Matin, 5 mars). « Abasourdi », selon ses propres mots, Ballif décida d’attendre que passât l’orage (O’Parivel, Le Journal des sports, 3 mars) et eut l’idée – qui permettait de ne pas se prononcer réellement – d’attendre que se prononçât le conseil de l’Ordre de la Légion d’honneur pour prendre officiellement une décision, « dans le même sens » : « Je pense que mes collègues du comité directeur consentiront à attendre sa décision pour en prendre une à leur tour et dans le même sens. Ils s’appuieront ainsi sur un précédent qui aura quelque autorité en la matière, et ce sera peut-être là le moyen d’éviter de nouvelles et regrettables polémiques » (« M. Zola et le Touring-club », Le Matin, 5 mars). Ballif avait réussi, intelligemment, à contenter les plus remontés sans aller jusqu’au bout de leur demande et ainsi de ne pas trop froisser les amis de Zola. En 1899, quand la question revint suite aux 800 démissions (pour 70 000 membres) qui avaient été enregistrées – démissions individuelles ou de groupes entiers (voir par exemple « Chronique locale », La Mayenne, 24 décembre 1898) qu’encourageait La Libre Parole (A[lbert] M[onniot]« Au Touring-Club », 28 décembre 1898 ; 3 janvier 1899) – Ballif reproposa pour officiellement l’entériner son idée. Le 25 janvier 1899, le conseil d’administration déclarait ainsi :

Le Conseil d’administration du Touring Club de France, après avoir pris connaissance d’un certain nombre de lettres de sociétaires, les uns opposés, les autres favorables au maintien d’un membre d’honneur qui a été suspendu de son grade dans la Légion d’Honneur, par le Conseil de cet Ordre.
Considérant que l’intérêt supérieur de l’Association lui interdit, en l’état de la question, de se prononcer sous peine de semer la division entre ses membres, déclare à l’unanimité qu’il se conformera à la décision définitive que prendra le Conseil de l’Ordre de la Légion d’honneur. (André Maurel, « Émile Zola et le Touring-club », Le Figaro, 26 mars 1899).

Zola avait donc été, comme pour la Légion d’honneur, « suspendu » du Touring Club et son nom rayé de l’annuaire de l’association et l’avait été au sens propre ; l’annuaire étant imprimé quand cette décision avait été prise, son nom avait été biffé (« L’affaire Dreyfus », Le Courrier du Soir, 28 mars). En faisant disparaître des listes le « nom de combat de Zola », comme le dira Ballif, disparaissait à ses yeux et aux yeux des membres de son comité, « tout élément de discussion » (« Dépêches télégraphiques », L’Indépendant rémois, 26 mars 1899). La Libre Parole pouvait se montrer satisfaite et Albert Monniot inviter ses amis à suspendre ou retirer leur démission (« Au T.C.F. », 3 février).
Mais on se doute que beaucoup de dreyfusards, membres du Touring Club, y virent au contraire un bien considérable « élément de discussion ». Ballif fut ainsi interpellé et mis en cause par Georges Bourdon (« É. Zola et le Touring-Club », L’Aurore, 31 mars), qui pouvait annoncer avoir reçu des lettres d’adhésion « par centaines et par centaines » (G. Bourdon, « Au Touring-Club », L’Aurore, 6 avril). À cela, il répondit pour dire qu’il était « déplorable de vouloir ainsi nous pousser par les épaules dans cette bagarre » :

Nous avons agi en « bons pères de famille », jaloux de la paix de leur foyer : la pâleur même de la mesure montre quel souci nous avons d’éviter toute manifestation, tout ce qui pourrait être pris pour un acte politique aussi funeste que déplacé. (cité dans Pierre Giffard, « Réponse de M. Ballif », Le Vélo, 10 avril)

Mais comme le disait justement la pétition que faisait circuler Bourdon, la radiation de Zola n’était elle pas « autre chose qu’une manifestation politique » (L’Écho du Centre, 3 juin) ? « Ne pas faire de politique, c’eût été rester dans le statu quo » (« Réponse de M. Ballif », Le Vélo, 10 avril), ajoutait Pierre Giffard, directeur du Vélo, qui avait plusieurs fois tenté, dans le privé puis publiquement, de ramener Ballif, « pilier, pierre angulaire du Touring Club », à la raison et l’inciter à reprendre en mains, et fermement, les rênes de son association :

Défiez-vous des énergumènes de votre Conseil. Ces gaillards-là vous feront faire de la politique malgré vous. Le Touring Club n’a pas le droit d’en faire. C’est une réunion de touristes où toutes les opinions sont libres. M. Zola vous a fait le grand honneur d’accepter le titre de membre d’honneur. Quand on vous aura prouvé que Zola est le dernier des criminels, il sera temps de retrancher son nom de la liste de vos protecteurs. Mais tant que rien n’est définitif, ne dites rien, ne faites rien, ne touchez à rien. Restez dans le statu duo. Laissez dire la Libre Parole, qui veut que vous biffiez Zola avant l’heure ; autrement vous vous mettrez à dos L’Aurore qui vous reprochera d’avoir injurié gratuitement un homme dont le rôle n’est pas fini, loin de là. Tant que l’affaire Dreyfus n’est pas terminée, il n’y a rien de fait : tous les jugements portés sur les personnages accessoires, Picquart, Zola, ne sont que des jugements contingents, provisoires. N’allez pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce ! Laissez-nous cette douleur aiguë, à nous autres journalistes, dont c’est un peu l’état. Mais de grâce, vous qui n’avez pour objectif que le tourisme et ses joies, ne sortez pas de là… Du moins ne laissez pas vos brebis égarées en sortir…

Et il ajoutait : 

Il faut sortir de ce guêpier par une tangente. Vous n’êtes en cause qu’à cause de votre longanimité. Vous n’avez pas su résister. Vous avez été trop bon. Reprenez vos esprits, nous allons vous forcer la main.
Je suis avec M. Georges Bourdon pour demander le retour au statu quo ante bellum et le rétablissement du nom de Zola sur l’annuaire d’où il n’aurait jamais dû être enlevé. Voyez ce qu’on peut faire au plus vite. Enlevez plutôt Rebillot.
Surtout ne nous sortez pas votre Conseil, votre Comité administratif, vos bonzes ! Vous le savez mieux que moi, le Touring Club c’est vous, vous tout seul, et quelques hommes d’esprit qu’il est inutile de nommer. Les autres sont parfois des zéros malfaisants, et ils le font bien voir.
Consultez les bons au lieu d’obéir aux méchants, et ils vous conseilleront de faire machine en arrière. Ça vous coûtera un général en retraite ? Hélas ! la terrible Affaire fait une telle consommation de généraux que l’armée nationale n’en est pas à ça près !

Ballif ne fera pas machine arrière. Il demeurera sur la position qui était la sienne et qui avait su contenter le bouillant Rebillot et choisit le silence. Mais ZOla ne réapparaîtra plus parmi les présidents d’honneur dans l’annuaire de l’association.
L’Affaire en restera là et Ballif continua ses activité d’expansion de son association et de la question touristique en général. Une activité couronnée de succès et qui pouvait le faire considérer comme l’officieux ministre du tourisme. 

Sources et bibliographie : on consultera son dossier de la Légion d’honneur sous la cote : LH/99/45.

Philippe Oriol

BNF

 

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