Le Sifflet

Journal hebdomadaire publié du 16 février 1898 au 16 juin 1899 (72 numéros).

Directeur-gérant : Achille Steens
Adresse : 10, Galeries du Théâtre-Français [adresse de la librairie Stock]
Collaborateurs : voir tableau à la fin.

Contrairement à ce qui est toujours dit, Le Sifflet ne fut pas fondé par Henri-Gabriel Ibels. C’est d’ailleurs ce qu’il nous confirme lui-même dans ses souvenirs en ne s’y attribuant aucun autre rôle que celui de dessinateur (Promenade aux environs de 1900, Fage éditions, 2026, p. 177). En 1902, dans l’antidreyfusarde Patrie, celui qui en assumait devant les tribunaux la gérance, Achille Steens, expliquera ce qui y fut son véritable rôle :

Les éditeurs Plon et Nourrit avaient fondé le Psst, avec la collaboration des deux plus grands maîtres du crayon satirique : Forain et Caran d’Ache. Ce titre était une trouvaille heureuse. Crié dans les rues, il faisait se retourner le passant. En vingt-quatre heures, Paris connut ce brûlot, qui eut un succès prodigieux. Dès son apparition, j’eus l’idée de lui répondre par un journal illustré de même envergure, de même aspect, qui pût soutenir la cause adverse avec un égal esprit d’à-propos. J’en parlai à l’éditeur Stock, qui avait eu la hardiesse de publier les dernières brochures de Bernard Lazare. Stock est un esprit ouvert, d’avant-garde, merveilleusement organisé pour la compréhension rapide des idées neuves. Il a apporté dans ses publications dreyfusistes la plus entière bonne foi et le plus complet désintéressement. Il n’en a récolté que des outrages.
Stock fut l’éditeur du Sifflet et j’en pressai si hâtivement la besogne qu’avant que le second numéro du Psst parut, notre premier numéro était lancé dans Paris. Ce fut aussi un succès. Le titre répondait assez bien au Psst ? Les premiers camelots qui crièrent le Sifflet par les rues avaient chacun un formidable sifflet avec lequel ils ameutaient les passants. Le Psst était enfoncé ! Mais pour arriver à temps, que de démarches il m’avait fallu faire ! Willette s’était récusé prétextant un traité qui liait sa collaboration exclusive au Courrier français. Steinlen de même avait un surcroît de besogne qui lui interdisait tout travail assidu autre part. J’avais fondé sur ces deux prestigieux crayons l’espoir de combattre victorieusement Forain et Caran d’Ache. C’était une déception amère, presqu’un désastre. Je devinais bien que la véritable raison qui arrêtait les deux artistes n’était point celle qu’ils m’avaient donnée l’un et autre. La cause que j’apportais à défendre leur était peu sympathique. Il n’y a point d’art passible quand on n’y met un peu de sa conscience. Si Steinlen s’était tû, Willette m’en avait assez dit pour me laisser tout comprendre. Avec sa rude franchise, le poète m’avait rappelé ses sentiments profondément français, humanitaires sans doute, mais avant tout chrétiens et français. Son talent n’avait point d’autre âme que celle de ce sol parisien dont il est l’enfant. Le « capitaine » lui était indifférent par ce que le capitaine et le juif lui faisaient horreur. Quel esprit pouvait-il donner à une cause dont il ne ressentait ni la justesse, ni la nécessité ! J’eus plus de désillusion encore après Steinlen. Je me souvenais qu’il avait été le Petit Pierre du Chambard aux temps homériques où Gérault-Richard culbutait le ministère Dupuy et le bouledogue Casimir-périer. Steinlen, demeuré citoyen suisse, avait été alors bien près de l’expulsion. Il ne voulait pas tenter encore une expérience qui aurait pu tourner cette fois à ses dépens.
Le Sifflet parut donc, sans discontinuité, avec la collaboration principale d’Ibels. Cet artiste apporta de la conscience et du tempérament à une œuvre ingrate s’il en fut. (« Souvenirs d’un dreyfusard. ”Le Psst“ et le ”Sifflet“. XII », La Patrie, 15 mars 1902)

S’il y a du vrai ici dans ce que fut la genèse du journal, Steens gonflait pour le moins l’importance et le travail qui y furent les siens. Dans une note personnelle qui sont dans ses papiers, Pierre-Victor Stock écrit à propos de son gérant que : « sa besogne au Sifflet a été insignifiante […] et, à partir du n° 10 il a simplement signé les exemplaires pour le dépôt légal et passé à la caisse » (collection particulière). Si Steens assura donc les première démarches pour créer le journal, c’est bien Stock qui en assura réellement la direction.
Pour la Préfecture, la chose ne pouvait faire aucun doute : Le Sifflet était un journal du trop fameux « Syndicat » dont Steens était un « stipendié ». « On tient de source certaine, écrivait l’informateur, que le directeur du ”Sifflet“ est en quelque sorte le majordome de M. Bernard Lazare. C’est celui-ci qui a donné à Steens le capital plus que nécessaire pour faire paraître ”La Débâcle“ et le ”Sifflet“, ainsi que d’autres publications » (rapport du 4 mars 1898, Archives PP, Ba 958). L’informateur était dans son rôle mais avait raison sur un point : Bernard Lazare n’était aucunement étranger à l’affaire et ce que confirme la même note de Stock : « Ce Steens, agrégé de l’université de Paris, m’a été présenté par Bernard Lazare et je l’ai pris comme gérant au Sifflet, il était appointé » (collection particulière). Il est donc une certitude que Le Sifflet – et le mouchard, rhétorique antidreyfusarde mise à part, n’avait pas tort – ne fut pas l’œuvre du « Syndicat » qui n’a jamais existé mais fut un des titres dont la publication fut soutenue financièrement par le Comité de défense contre l’antisémitisme.
Grâce à Stock et à son travail, grâce aux extraordinaires des dessins des Ibels, Édouard Couturier, Louis Chevalier et des quelques collaborateurs occasionnels (voir tableau à la fin), Le Sifflet rencontra un vif succès (même si nous manquent les informations sur son tirage et ses ventes) mais connut de véritables difficultés et souffrit de sa rivalité avec le Pssst…! Comme en témoignera Steens :

Certes, je suis obligé de reconnaître que le Psst était incontestablement et mieux fait, et plus intéressant. Mais aussi la guerre lui était plus facile. Il était mille fois plus aisé de combattre Dreyfus que de le défendre. L’opinion publique est comme un torrent, quand on le remonte il faut cent bras ; quand on descend avec elle on n’a qu’à se laisser aller. Or le Sifflet combattait l’opinion publique qui était alors manifestement antidreyfusiste. Et nous avions pour surcroît de besogne à nous mesurer avec le crayon impitoyable de Forain et de Caran d’Ache ! Ibels s’en est honorablement tiré. Il n’a peut-être pas eu de ces mots à l’emporte-pièce qui sont l’apanage richissime de Forain. Il n’a pas eu le galbe rapide de Caran d’Ache. Mais dans cette lutte inégale il a fait preuve du plus merveilleux entrain.
La carrière fournie par le Sifflet a été remarquable. Pendant dix-huit mois, il est demeuré sur la brèche, malgré les obstacles sans nombre. Les libraires persécutés par le parti adverse, n’osaient plus le mettre en vedette à leur devanture. Les camelots craignaient de le crier dans les rues. Quelques-uns qui s’y étaient aventurés, s’étaient vus malmener par la foule irritée. Un groupe d’ouvriers, rue Poissonnière, avaient entouré l’un d’eux et l’avaient contraint à jeter lui-même ses journaux dans l’égout. Malgré que je me multipliai pour ramener la confiance, je ne trouvai bientôt plus de camelots qui voulussent crier le Sifflet. Les équipes que je formai chaque semaine dans une boutique de la rue Bleue se débandaient à la première alerte. C’était chaque fois à recommencer. Ceux qui avaient goûté une fois à l’épreuve n’y revenaient plus. D’autres, furieux d’être ainsi constamment inquiétés, retournaient contre moi leur ressentiment. Toute la campagne du journal a été une lutte intérieure pour maintenir nos propres troupes, et une lutte extérieure contre la multitude de la rue. Nous avions pris à cœur d’obliger le public à recevoir les coups de botte que nous lui administrions pour sa veulerie et sa méchanceté. Nulle puissance n’y a été flagornée, même les juifs. (idem)

Le Sifflet a eu tous les honneurs. Il a déplu à la foule dont il n’épargnait ni les passions, ni les erreurs politiques. Les haines nombreuses qu’il a suscitées et rassemblées autour de lui ont prouvé sa vitalité merveilleuse. Il fut une arme de combat formidable si l’on en juge par les blessures dangereuses qu’il a faites. Il fut satirique impitoyable dont les morsures laissaient un venin mortel dans les plaies. Certaines de ses pages ont cinglé comme des coups de lanière des visages de repus et de satisfaits. Si son œuvre en généralité ne fut malheureusement qu’accessoire et n’eut pas la grande portée sociale que nous eussions voulu lui donner, il nous a été du moins agréable de pouvoir ici, là, par occasion, fouetter des gens peu estimables. C’est toujours ça.
Des animalités inconnues qui se sentaient morveuses à la lecture du Sifflet, me retournaient parfois le journal agrémenté d’injures et de menaces. Je reçus un jour, sous pli recommandé, un paquet de nos feuilles couvertes d’excréments. L’expéditeur ayant omis de signer son envoi, je ne pus l’en remercier comme il convenait. Ainsi des anonymes nous saluaient chaque matin de leurs politesses, discrètement, en gens qui savent vivre. D’anciens militaires surtout confondaient aisément la guerre que nous faisions à Esterhazy avec leurs sympathies pour l’armée. Nous étions considérés comme des antipatriotes et l’on pensait sincèrement que le pactole juif ou allemand alimentait notre caisse. Stock, qui y a été de ses deniers privés, pourra dire un jour ce que cette campagne lui a coûté. La liste des souscripteurs étonnerait bien des gens. (« Souvenirs d’un dreyfusard. ” Le Sifflet“. XIII », La Patrie, 18 mars 1902)

Cette liste des souscripteurs nous ne la connaissons pas mais nous savons qu’elle tenait sur un carré de papier. En effet, en janvier 1899, « lassé de perdre pas la d’argent avec ce périodique », comme il le dira dans ses souvenirs, Stock lança une souscription qui réunit en tout et pour tout 6 souscripteurs (Stock) . C’est faute de fonds que disparut Le Sifflet, journal passionnant au sujet duquel Grand-Carteret pourra écrire avec justesse :

ce ne sont point uniquement images jetées au vent, car en ce Sifflet apparaît la vraie caricature de circonstance, celle que j’invoquais tout à l’heure, la caricature qui plane, la caricature qui remonte à la source, qui s’attaque au mal lui-même, au lieu de tomber uniquement sur tel personnage transformé en bouc émissaire. (L’Affaire Dreyfus et l’image, [1898], p. 32).

Sources et bibliographie : On trouvera en ligne, sur Gallica, la collection complète du Sifflet. À son sujet, voir Stock, p. 208-210. On pourra aussi lire la série de Raymond Bachollet dans Le Collectionneur français, n° 337-341, oct. 1995-février. 1996. Et, la question Ibels fondateur à part, il faut aussi se reporter à Tillier, passim.

Philippe Oriol

date Une p. 2 p. 3
1 17 février 1898 Ibels Hermann-Paul Vallotton
2 24 février 1898 Ibels Hermann-Paul Ibels
3 3 mars 1898 Ibels Ibels Raoul Barré
4 10 mars 1898 Ibels Louis Chevalier Ibels
5 17 mars 1898 Ibels Louis Chevalier Raoul Barré
6 24 mars 1898 Ibels Louis Chevalier Raoul Barré
7 31 mars 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
8 7 avril 1898 Ibels Louis Chevalier Louis Chevalier
9 14 avril 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
10 21 avril 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
11 28 avril 1898 Ibels Louis Chevalier Contal
12 1 mai 1898 Ibels Édouard Couturier Ibels
13 5 mai 1898 Ibels Louis Chevalier Ibels
14 8 mai 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
15 12 mai 1898 Ibels Louis Chevalier Gottlob
16 19 mai 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
17 26 mai 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
18 2 juin 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
19 9 juin 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
20 16 juin 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
21 23 juin 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
22 30 juin 1898 Ibels Édouard Couturier Louis Chevalier
23 7 juillet 1898 Ibels Édouard Couturier Louis Chevalier
24 14 juillet 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
25 21 juillet 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
26 28 juillet 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
27 4 août 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
28 11 août 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
29 18 août 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
30 25 août 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
31 1 septembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
32 8 septembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
33 15 septembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
34 22 septembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
35 29 septembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
36 6 octobre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
37 14 octobre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
38 21 octobre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
39 28 octobre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
40 4 novembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
41 11 novembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
42 18 novembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
43 25 novembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
44 2 décembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
45 9 décembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
46 16 décembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
47 23 décembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
48 30 décembre 1898 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
49 6 janvier 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
50 13 janvier 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
51 20 janvier 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
52 27 janvier 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
1 3 février 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
2 10 février 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
3 17 février 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
4 24 février 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
5 3 mars 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
6 10 mars 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
7 17 mars 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
8 24 mars 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
9 13 mars 1899 [sic] Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
10 7 avril 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
11 14 avril 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
12 21 avril 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
13 28 avril 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
14 5 mai 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
15 12 mai 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
16 19 mai 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
17 26 mai 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
18 2 juin 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
19 9 juin 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier
20 16 juin 1899 Ibels Louis Chevalier Édouard Couturier

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *