Henri-Gabriel Ibels

Ibels, Henri-Gabriel (Henri Gabriel Ibels dit), peintre et dessinateur français, né à Paris le 30 novembre 1867*, mort à Paris le 31 janvier 1936.

Henri-Gabriel Ibels fréquenta l’Académie Julian où il rencontra Paul Sérusier avec lequel, chez Paul Ranson, il participa en 1888 à la création du groupe des nabis qui comptera aussi Pierre Bonnard, Maurice Denis, Ker-Xavier Roussel, René Piot de Julian et Édouard Vuillard. Devenu Français en 1889 (son père était de nationalité allemande), en parallèle à son œuvre picturale, Ibels fit des illustrations pour des programmes et des affiches de spectacle et commença à collaborer à la presse illustrée (Le Messager français, La Plume, L’Estampe moderne, L’Estampe originale, Le Mirliton, Le Rire, La revue blanche, Le cri de paris, Le Journal pour tous) et, à partir de 1893 au Journal où il donna des dessins et, sous le titre « Affiches illustrées », de petits textes sous forme d’annonces et réclames humoristiques.
Anarchiste, ou tout au moins anarchisant, comme son frère cadet André, il donna aussi des dessins au Père Peinard, au Courrier social illustré, à L’Escarmouche, à L’Almanach de la Question sociale.  Au moment de la vague d’attentats, en compagnie de quelques figures de la Jeune Littérature, il donna son obole à la souscription que L’Endehors publia, par prudence, sous le titre : « Pour les petits enfants des compagnons détenus » mais qui, quand Ibels comme quelques autres l’avaient initialement signée, portait un tout autre titre : « Pour Ravachol » ! (Lefrère et Oriol, La Feuille qui ne tremblait pas. Zo d’Axa et l’anarchie, Flammarion, 2013, p. 83). En toute logique, il fut aussi des signataires, en mars 1894, de la protestation en faveur de Jean Grave, arrêté pour délit d’opinion.
C’est tout naturellement qu’Ibels s’engagea dans l’affaire Dreyfus quand, à partir de la fin de 1897, elle devint politique. S’il avait dû douter, la révélation du nom du véritable traître, Esterhazy, aurait levé tous ses scrupules dans la mesure où il avait eu l’occasion de servir sous ses ordres, au 74e régiment d’infanterie, deux ans plus tôt (entre le 30 septembre et le 27 octobre 1895), à l’occasion de sa première période d’exercices de réserviste (Matricule du recrutement, Archives de Paris, D4R1 591). À l’ami Jean Ajalbert, le 24 février 1898, et pour publication, il raconta : 

Monsieur Esterhazy ?
J’ai servi sous ses ordres à Évreux en 1895.
Sur ma parole d’honneur de civil, j’affirme que, conformément aux renseignements du Figaro, dans de récentes interviews, le commandant Esterhazy était l’objet de la suspicion et du mépris de tous les officiers du 74e sans exception.
Soldats, nous nous étonnions des étranges propos de notre chef Esterhazy – retrouvés, depuis, dans les lettres à Mme de Boulancy.
Devant les derniers triomphes de M. Esterhazy, j’ai cru de mon devoir d’apporter ce témoignage, d’un contrôle plus facile que les vaines et coupables assertions de MM. de Pellieux et Boisdeffre. (« Au Hulan », Les Droits de l’Homme, 23 février 1898).

C’est pour cela, racontera Ibels, que les soldats sous ses ordres surnommaient Esterhazy, qui « se fichait de tout et de tous – sauf de moi, peut-être [p]arce que mon nom, paraissant hebdomadairement dans le Journal[,] ne lui était pas inconnu » : « le traître » (Promenade aux environs de 1900, p. 175).
La première trace de l’engagement d’Ibels date probablement des jours qui suivirent la publication du « J’Accuse…! » quand Ibels avait écrit à Zola pour l’assurer de son admiration et de son soutien :  

Mon cher et respecté Maître
À vous et à votre femme, je souhaite la Joie de voir triompher la Vérité, dont vous vous êtes faits les si courageux champions –
Avec la même ardeur, la même foi, la même logique, vous défendez en Dreyfus, une cause humaine, comme il y a trente ans vous défendiez en [M]anet, une cause artistique –
Les prophéties que vous clamiez, on peut dire jadis, se sont réalisées comme se réaliseront celles que vous hurlez aujourd’hui, à la foule imbécile et cruelle, qui ne veut pas entendre.
Aujourd’hui, vous joignez à l’autorité de votre nom, l’autorité morale de ceux qui vous accompagnent, l’autorité intellectuelle de ceux qui vous suivent, avec de pareilles forces, il vous sera moins difficile de vaincre l’opinion de la foule, injuste, passionnée mais pas indifférente, heureusement !
Je reste mon cher Maître votre admirateur, et je suis fier d’être – un peu – votre ami. (lettre sans date, NAF 24520, f. 425 r°-v°)

Quelques mois plus tard, probablement en avril 1898 quand avait été cassé le verdict qui avait condamné Zola, Ibels avait à nouveau écrit à l’auteur du « J’Accuse…! », avec quelques amis dont Adolphe Tabarant, pour se réjouir et le féliciter. Un procès auquel Ibels avait assisté protégeant parfois quelques figures dreyfusardes menacées par la foule comme il le fit pour Leblois, à l’occasion de l’audience du 17 février… le jour même où paraissait – réponse dreyfusarde au Psst…! de Forain et Caran d’Ache – le premier numéro du Sifflet sur la une duquel il publiait un Esterhazy plus vrai que nature.  

Contrairement à ce qu’on lit partout, Ibels ne fut pas le fondateur du Sifflet (voir la notice Le Sifflet). Il en fut un des collaborateurs mais un collaborateur d’importance et d’une rare prolixité, y donnant 77 dessins dont la totalité des unes. Des dessins qui  lui vaudront un franc succès, une belle notoriété et aussi les honneurs du tribunal comme quand, en mai 1898, il fut assigné par André Vervoort, directeur du Jour, beau-frère de Rochefort, qui se présentait à la députation à Montmartre comme candidat radical – mais clairement et essentiellement nationaliste. 

Un procès qui se soldera par l’acquittement d’Ibels et de Steens (presse du 10 novembre 1898).
Pour élargir l’audience du journal, Ibels et Stock s’entendirent pour publier les dessins en volume sous le titre : Allons-y ! Histoire contemporaine dessinée et racontée par H. G. Ibels. Plusieurs volumes avaient été prévus (comme l’indique la mention « Ire partie » sur la page de titre) mais seul le premier volume parut, rassemblant les dessins parus du premier numéro au numéro 32 de septembre 1898, et s’ouvrant par cette belle dédicace : « À Émile Zola / À l’auteur de ”L’Œuvre“/ un artiste / À l’auteur de ”Germinal“/ un homme / À l’auteur de ”J’Accuse !“/ un citoyen ». Ce volume vaudra à Ibels une belle correspondance dont quelques pièces nous sont en partie connues : Bauër, Georg Brandes, Guyot, Picquart, Scheurer-Kestner, Trarieux, Labori.
Si Ibels ne signa pas la première et la deuxième protestation de 1898, on retrouve son nom dans l’Adresse à Zola (), la protestation Picquart (3e liste), la souscription pour élever un monument à Scheurer-Kestner (Monument dont il fut membre du Comité) et il adhéra dès sa fondation à la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen au sein de laquelle, en mars 1900, avec son ami Adolphe Retté, il créa la section de Lagny dont il sera secrétaire-trésorier. Il prendra d’ailleurs la parole à son congrès du 2 juin 1900 et proposa que soit créé un Bulletin officiel qui verra le jour l’année suivante (Assemblée générale du 2 juin 1900…, Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1900, p. 47).
L’activité dreyfusarde d’Ibels ne fut pas que celle d’un dessinateur ou d’un ligueur mais aussi celle d’un propagandiste par la parole. À deux reprises à notre connaissance, et sans doute sous l’influence de son ami Aristide Briand, il prit la parole dans deux meetings. Tout d’abord le 30 octobre 1898 (le lendemain de la naissance de son quatrième enfant), aux Mille-Colonnes, au meeting du Comité de vigilance où il fit un discours sur les privilèges du clergé (presse du 31) et, le 5 novembre suivant, dans la même salle, dans une réunion organisée par la Coalition révolutionnaire et où il fustigea tout à tour Mercier, Zurlinden, Chanoine, Déroulède, Drumont et Rochefort (« Aux Mille-Colonnes », La Lanterne, 7 novembre 1898). 

Présent à la tribune, il fut aussi présent dans la rue quand, par exemple, le 18 février, il se rendit à Versailles à l’occasion de l’élection du nouveau président de la République et qu’il s’en prit à Déroulède qui passait devant lui (« Autour du Congrès », L’Aurore, 19 février).
En cette même année 1899, Ibels entra au dreyfusard Le Siècle auquel il donna 81 dessins du 15 mai 1899 au 22 octobre1900 et dont les 29 premiers seront édités en 1900 par le journal en un bel album titré Les Légendes du Siècle. Il semble probable que l’interruption de cette collaboration était due au procès qu’Ibels avait intenté à Grand-Carteret et au Siècle pour avoir, sans son autorisation et sans s’acquitter des droits d’auteur, publié le volume L’Affaire Dreyfus et l’image et pour lesquels tous deux furent condamnés à la fin de novembre. Mais aurait-il pu continuer longtemps ? Avec l’amnistie qui marquait la clôture de l’Affaire, la matière devenait rare et, surtout, Ibels commençait à ce moment précis à revenir sur son engagement. Comme son ami Ajalbert, sous son influence peut-être et/ou sous celles de Retté et plus sûrement de Labori dont il était proche (et qui, d’ailleurs, avait été son avocat dans le procès contre Le Siècle), il considérait alors que cette amnistie était la victoire des tenants de la « politique » contre ceux de « l’idéal ». C’est ainsi sans surprise que le 31 décembre 1900 – quelques jours après la rupture de Mathieu Dreyfus d’avec Labori et Picquart –, il pouvait présenter ses bons voeux à l’avocat en ces termes :

Mon cher maître et ami
Je vous présente mes vœux et mes souhaits de bonne année pour le bonheur de votre famille, et pour le vôtre, si les événements veulent bien changer de direction ce dont je commence à douter –
La politique prime le droit, et je suis écœuré de la politique – et encore plus des politiciens – dont nous avons été les dupes – et dont nous resterons les dupes. tant qu’il y aura chez nous un peu de cette honnêteté qui a été notre drapeau dans la bataille – l’origine et la raison de notre sympathie.

Comme Ajalbert, comme Retté, comme Labori, il glissera bientôt sur une autre pente. Le 1er décembre 1901, Ibels transmit à la presse la lettre qu’il venait d’envoyer aux Bernheim, marchands d’Art mais ne l’envoya pas à n’importe quel journal : c’est à La Libre Parole de à Drumont qu’il choisit de l’envoyer. 

Admirateurs de mon talent ! de mon courage ! de mon désintéressement ! vous venez, messieurs, de commettre à mon égard une petite infamie que je tiens à relever de suite.
Une de mes toiles, entre vos mains, à l’Hôtel des Ventes, a été volontairement lâchée pour douze francs : il est vrai que c’est une des rares œuvres qui aient été réellement vendues ce jour-là !
Votre attitude a révolté plusieurs de mes amis qui sont venus me faire part de leur indignation.
Dessinateur, depuis et à cause du l’« Affaire », il m’était très difficile de placer des dessins dans les journaux ; peintre, je ne me laisserai pas déprécier et ruiner, une seconde fois, par ceux-là mêmes que j’ai défendus avec courage et désintéressement.
Je ne suis pas seul à m’apercevoir que la grande et belle Affaire d’humanité n’a été qu’une sale affaire politique et commerciale, facilitant aux Juifs la conquête du pouvoir et l’accaparement de toutes les productions.
En tous les cas, je ne me suis pas personnellement battu pendant trois ans, au nom de la Vérité et de la Justice, pour que le citoyen Millerand devienne baron, le couturier Paquin chevalier de la Légion d’honneur, et pour que MM. Bernheim, marchands de tableaux, s’amusent publiquement à vendre douze francs une toile dont le cadre en vaut déjà cinquante !
Ce dernier incident, très banal en apparence, termine pour moi une longue série d’avanies dont j’ai souffert silencieusement et bêtement, j’ose le dire, comme j’oserai dire, du reste, tout ce que j’ai vu de beau et de laid dans cette galère où j’étais entré, avec quelques autres, pour délivrer un innocent !…
Hélas !

Cette lettre, il l’avait accompagnée d’une autre à Drumont :

Monsieur,
Je vous ai combattu franchement, loyalement, parce que je pensais que les guerres de religion étaient odieuses, et que je confondais la religion et la race. Les Juifs, qui s’étaient réfugiés derrière nous pendant la bataille, se sont mis, immédiatement après, à nous tirer, dans le dos.
Cette situation étant pour nous non seulement ridicule, mais dangereuse, je m’adresse à vous, l’ennemi, et je vous demande asile pour cette protestation née d’un incident banal, mais significatif.
Je vous prie d’agréer, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée. (« La Vérité en marche », La Libre Parole, 3 décembre 1901).

Une double correspondance qui était une aubaine pour la presse nationaliste. Curieuse d’en savoir plus, La Liberté vint interviewer Ibels qui se déboutonna tout à fait :

Nous avons vu, ce matin, dans son atelier de la rue Marbeuf, M. lbels, qui, tout de suite, est entré dans le vif de la question.
– Vous venez au sujet de ma lettre ! Elle fait donc quelque bruit ? Tant mieux !… J’en ai assez, il faut que je parie. Trop longtemps, bêtement, j’ai gardé le silence ; – maintenant, je dirai tout ; je raconterai tout ce que j’ai souffert depuis l’Affaire. Je mettrai à nu certaines âmes : je les montrerai telles qu’elles sont, hideuses. Tant pis pour ceux qui auront voulu cela. Je dirai la vérité, sans ménager personne ni moi-même. Je suis trop écœuré…
Parmi les dreyfusards, – comme on disait – il y avait des honnêtes gens, dont j’étais, avec Zola, Labori, Clemenceau. Picquart et d’autres… Pauvres honnêtes gens, pauvres naïfs que nous étions, enthousiastes, désintéressés, bons à donner des coups, mais surtout à en recevoir, étant à l’avant-garde. Ce que nous avons été roulés ! Ce qu’on nous a lâchés, une fois le péril passé. Ah ! on nous fait payer cher notre indépendance de caractère et notre désintéressement. Car nous n’étions pas pour la curée, nous ; nous ne visions ni les décorations, ni les emplois, ni l’influence, ni la griserie du pouvoir. Nous y allions bravement, loyalement, convaincus que nous défendions une noble cause, – tandis que nous travaillions simplement à donner le pouvoir à M. Reinach et à ses pareils.
Avant l’Affaire, je gagnais honorablement ma vie ; depuis, j’ai vu les journaux se fermer pour moi. J’ai dû renoncer au dessin pour me consacrer à la peinture et malgré tous mes efforts, malgré un travail acharné, je me suis endetté de quinze mille francs et je me trouve dans la détresse.
Les meneurs de la Grande Affaire veulent rompre maintenant avec les bonnes têtes qui y sont allées loyalement, sans arrière-pensée et qui veulent après comme avant garder l’indépendance de leur caractère. Rien souvent, je me suis adressé à ceux qui avaient conduit la campagne, j’ai fait appel à eux – j’ai une femme et quatre enfants – j’ai rencontré, non pas seulement de l’indifférence, mais de l’hostilité.
Que de choses j’aurais à dire ! Je me réserve de tout raconter avec document à l’appui. Mais, il y a des faits caractéristiques, que je puis vous citer.
Je possédais de magnifiques dessins de Watteau, Fragonard, Boucher, etc. J’avais un pressant besoin d’argent. Je m’adressai à de gros personnages qui étaient mêlés à l’affaire, et l’un d’eux, – un des principaux – me proposa… devinez… une vente à référé ! Il m’offrit trois mille francs, sous réserve que si, dans le délai d’un an je ne m’étais pas acquitté envers lui, il deviendrait propriétaire de tous les dessins ! Comment trouvez-vous cela ! N’est-ce pas monstrueux ?
Mais il y a mieux. Alfred Dreyfus, cet homme qui, à peine arrivé à Rennes, retour de l’île du Diable, trouvait le temps d’écrire des lettres de quatre pages à des banquiers richissimes, n’a jamais pensé à m’adresser un mot de remerciement sur un coin de sa carte de visite. Cet homme est un monstre… un monstre, dans le sens de phénomène, d’être bizarre, incompréhensible, énigmatique. Cet homme, à Rennes n’a pas trouvé un mot d’indignation, un cri de révolte contre l’accusation qui pesait sur lui. Il ergotait…
Et Labori, qui a combattu, vous savez comment, en homme loyal et brave, je l’ai vu pleurer, il n’y a pas longtemps. Je passais en bicyclette a Sannois : j’allai le voir. Nous causâmes. Il sanglota, en me disant ce qu’il souffrait, combien il était écœuré… « On spécule sur notre silence, me disait-il… »
Eh bien, moi, je parlerai. Le colonel Picquart, lui aussi est écœuré : il en aurait long à dire. Il reste à l’écart, sacrifié ; sacrifié comme nous. Zola a perdu sa croix, Picquart son grade. Labori sa clientèle, moi le droit de gagner ma vie…
M. Ibels va et vient dans son atelier, tout en causant. Et la colère le reprend : il indique du doigt un tiroir bourré de papiers. « Voilà, mes armes, dit-il, j’en userai. » Allons-y, comme disait un des héros de l’Affaire. (J. Evrard, « Les désabusés », La Liberté, 4 décembre 1901)

Il y eut peu de réactions à cette correspondance et à cette interview. Les Dreyfus et Reinach n’y prêtèrent pas attention − il est vrai qu’ils avaient bien plus important à gérer à ce moment (voir infra) − et les dreyfusards préférèrent l’ignorer, à l’exception notable de Lucien Victor-Meunier qui y consacra un article dans Le Rappel :

Du glorieux « Album des Défenseurs de la Justice » – notre livre d’or – il nous faut retrancher un nom, effacer, du pouce, une tête. Un de ceux qui combattirent avec nous pour la juste cause – qui n’était certes pas la cause d’un homme, mais celle de tous les hommes, celle du principe absolu de vérité – vient de faire amende honorable. En chemise, pieds nus, la corde au cou, il a heurté de ses genoux la terre devant celui qui peut se dire avec un détestable orgueil qu’il a tout fait pour livrer la France aux horreurs de la guerre civile. Il renie son passé de combat et s’enrôle sous la bannière de l’ennemi.
Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas trouvé au bout de son courage et de son « désintéressement » – c’est lui-même qui, avec un sorte d’inconscience, emploie le mot – les satisfactions honorifiques et pécuniaires qu’il attendait, paraît-il.
Il s’est d’abord, à ce qu’il affirme, fermé plusieurs portes ; en dernier lieu, il a été victime, raconte-t-il, d’un procédé tout à fait mauvais de la part de gens qui, d’ailleurs, n’ont, je pense, aucun rapport avec ce dont il s’agissait dans la campagne qu’il a faite dans nos rangs. Ces déboires lui suffisent ; il donne, avec éclat, sa démission de défenseur de la justice ; il jette aux orties ses convictions d’hier ; de ce qu’il a été, plus rien ne reste. Quelle tristesse !
On reste interdit devant un tel naufrage. Voir une conscience se noyer, peut-il être un spectacle plus affligeant ? On relit la lettre écrite par ce malheureux ; on est confondu. Il ne s’est pas, dit-il, « battu pendant trois ans, au nom de la vérité et de la justice, pour que le citoyen Millerand devienne baron, le couturier Paquin chevalier de la Légion d’honneur, et pour que MM. Bernheim, marchands de tableaux s’amusent publiquement à vendre douze francs une toile dont le cadre en vaut déjà cinquante ».
Hélas ! hélas ! pourquoi donc s’est-il « battu » ? pour être fait baron lui-même, ou chevalier de la Légion d’honneur, ou bien pour que ses toiles, avec ou sans cadre, fussent vendues plus cher ?
Il ne s’est donc pas battu uniquement parce que c’était le devoir, parce que c’était l’honneur, parce qu’il le fallait, sous peine de se mépriser soi-même ?
Ah ! si c’était une arrière-pensée de gain, de bénéfice, de lucre qui le guidait, qu’est-il venu faire parmi nous ?
Comment a-t-il pu s’égarer sous notre drapeau ? Comment n’a-t-il pas compris que ce n’était pas sa place ? Car il n’y avait là, on a pu le deviner dès la première heure, que des coups et de l’honneur à gagner. (Lucien Victor-Meunier, « Une amende honorable », Le Rappel, 6 décembre 1901).

Cette article qui remettait avec dureté les choses en place ne fut pas du goût d’Ibels qui envoya un droit de réponse que Le Rappel refusa d’insérer : 

À propos d’un article de M. Lucien Victor-Meunier, M. H.-G. Ibels qui s’est trouvé désigné dans cet article, adresse non à notre collaborateur, mais au gérant de notre journal, une lettre dont il demande l’insertion légale.
Si la lettre de M. Ibels se bornait à discuter sur les points dont il pense avoir à se plaindre, nous nous empresserions de lui donner la satisfaction qu’il réclame ; mais elle renferme, outre des passages qui n’ont aucun rapport, même éloigné, avec le litige, des allégations contre des tiers que nous n’avons pas à mettre en cause.
Nous avons prié M. H.-G. Ibels de revoir son texte ; il nous répond fort courtoisement d’ailleurs, qu’il « tient à l’insertion légale de sa lettre telle qu’elle est conçue ».
Dans ces conditions. M. H.-G. Ibels nous oblige à nous renfermer, nous aussi, dans notre droit strict. Que notre correspondant, à qui nous n’avons aucun motif d’être désagréable, nous adresse une lettre dont l’insertion ne soulève pas les objections que nous venons de lui faire, et il pourra reconnaître que, chez nous, le droit de réponse ne lui est nullement refusé. (« Le droit de réponse », 9 décembre )

Ibels envoya alors une nouvelle lettre que cette fois le journal inséra :

Ne voulant pas demeurer en reste de courtoisie avec votre honorable journal, je ne répondrai qu’à une seule phrase de l’article de M. Lucien Victor-Meunier. Voici cette phrase : Du glorieux Album des Défenseurs de la Justice – notre livre d’or – il nous faut retrancher un nom, effacer, du pouce, une tête.
Cette tête étant la mienne, je proteste. J’ai défendu M. Alfred Dreyfus du commencement jusqu’à la fin.
En signant sa grâce dans les conditions que l’on sait, ou que l’on saura, M. Alfred Dreyfus a lui même transformé la cause de tous les hommes en une cause personnelle.
Si un nom doit être rayé du glorieux album des Défenseurs de la Justice, c’est le sien ; si l’on doit effacer du pouce une tête, c’est la sienne. J’abandonne les vainqueurs après la victoire, – mais avant le pillage. (« Le doit de réponse », 11 décembre)

Ces lettres, cette interview, cette petite polémique marquaient certes la détresse qui était alors celle d’Ibels, la confusion aussi de celui qui réduisait le dreyfusisme dans laquelle les Bernheim n’avaient rien à voir à une « histoire juive », mais était surtout un acte de solidarité à l’égard de Labori, son héros, celui qui, comme il le lui avait écrit dans sa dédicace à Allons-y !, « mit sa chaleureuse et vibrante éloquence au service de la plus grande cause du siècle » (collection particulière). Ibels prenait cette position publique au moment même où, après Mathieu Dreyfus, Reinach et Lazare venaient de rompre à leur tour et définitivement avec Labori et avec Picquart, marquant l’éclatement définitif du camp dreyfusard (voir Oriol, 937-972). Toutes les critiques de Labori, inspirées par Picquart, s’y retrouvaient : l’attitude de Dreyfus à Rennes, la grâce, l’Affaire transformée en « affaire juive », Reinach « juif, profondément juif de caractère, d’esprit, d’ambition, de politique, [un] juif qui a amené l’affaire Dreyfus dans le sens juif, [un] juif dont le coreligionnaire Dreyfus doit tant à Picquart, dont la “nation” a tant profité de l’affaire Dreyfus » (Oriol, p. 970) et pour finir l’ingratitude de Dreyfus… Un dernier point qui était injuste et faux non pas tant parce que Dreyfus n’a jamais envoyé de lettres de quatre pages à des banquiers mais surtout parce que, contrairement à ce que dit Ibels, il lui écrivit bien, au moins une fois pour ce que nous avons pu en retrouver (n° 171 du catalogue de la vente Alde du 6 mai 2008) ! 
Par la suite, Ibels, continua à peindre et à exposer, à réaliser des affiches de spectacles puis de films, collabora à de nouveaux journaux et revues (L’Assiette au beurreL’Action, Comica, La Revue méridionaleLe Sourire, La Baïonnette, L’Opinion républicaine, etc.), écrivit en collaboration et fit jouer deux pièces (La Neige, 1903 et La Montansier, 1904), illustra (comme il l’avait fait pour La Terre de Zola en 1897) Sébastien Roch de Mirbeau en 1906 et de la Fille Elisa de Goncourt en 1898 et commencera bientôt à réaliser des costumes pour des pièces et des opéras et travaillera même comme chef d’atelier de confession de costumes pendant près de dix ans pour le magasin Au printemps. Parallèlement, il avait été secrétaire général de Société des dessinateurs humoristes dès sa fondation en 1904, était devenu conseiller municipal de Poissy en 1906 et à partir de cette même année avait commencé à enseigner dans différents lycées parisiens. 
En 1933, Ibels entrepris de rédiger des souvenirs qui devaient paraître en 1935 chez Flammarion. Pour des raisons économiques, l’édition ne put se faire et il faudra attendre 2026 pour les voir enfin paraître. Des souvenirs qui ne tiendront pas la promesse faite à l’occasion de son revirement de 1901 :

je dirai tout ; je raconterai tout ce que j’ai souffert depuis l’Affaire. Je mettrai à nu certaines âmes : je les montrerai telles qu’elles sont, hideuses. Tant pis pour ceux qui auront voulu cela. Je dirai la vérité, sans ménager personne ni moi-même. Je suis trop écœuré…

L’Affaire était bien sûr présente dans ces souvenirs qu’Ibels avait voulu légers, mais peu : six pages d’une parfaite neutralité… à l’exception toutefois d’une petite phrase :

Capitaine d’État-Major, il fut condamné en 1894, à la dégradation et à la détention perpétuelle, pour avoir livré divers documents à l’Allemagne. On en avait trouvé le bordereau, écrit de sa main même. (p. 174). 

Il est évident que cette phrase est une maladresse de style…  Plus loin, en effet, Ibels parle d’Esterhazy comme du « véritable traître » ce que peut nous confirmer aussi la conversation qu’il avait eue, plus tard, avec Francis Jourdain. Si Ibels, qui depuis s’était réconcilié avec Forain, s’était demandé, horrifiant son interlocuteur, si les dreyfusards dont il avait été avaient « pour sauver une victime, le droit de bouleverser le pays », il avait bien insisté sur le fait qu’il ne pouvait être pour lui « question de contester l’évidente innocence du soi-disant traître » (cité dans Tillier, p. 328).
Ibels, « notre Daumier », comme le lui écrira Guyot, celui qui, selon Picquart, avait « su rendre vivant ce que l’esprit populaire aurait eu quelques peines à se représenter » (lettres citées dans Bachollet), fut un dreyfusard de première ligne mettant son talent au service d’une cause qui lui semblait juste avec ferveur, constance, et surtout fidélité, quitte à se laisser entraîner dans de mauvais choix. Un dreyfusard de combat… 

Sources et bibliographie : les lettres d’Ibels à Zola sont conservées à la Bibliothèque Nationale de France sous la cote NAF 24520, f. 425 r°-v° et 426 ;  sa lettre à Labori (une des deux qui aient été conservées à notre connaissance) se trouve dans AN, 19950479/2 (l’autre se trouve dans BNF, NAF 28046[3), f. 266-267). Ses mémoires ont été publiées sous le titre : Promenades aux alentours de 1900, Lyon, Fage éditions, 2026 (édition de Claire Dupin de Beyssat). Son volume Allons-y ! peut se trouver sur Gallica ; les Légendes du Siècle sur le site du mahJ. Les quelques lettres adressées à Ibels au sujet d’Allons-y !; et passées en vente en 2008, ont été intégralement reproduites dans Raymond Bachollet, « Du nouveau sur Ibels », Le Collectionneur français, n° 381, septembre 1999 (quelques extraits repris dans Bertrand Tillier dans le catalogue de l’exposition Ibels dont les références sont données infra. On notera que manquent la lettre de Bauër et la carte de Dreyfus mentionnées dans le catalogue de vente dont les références sont données supra. Sur Ibels, on se reportera au catalogue de l’exposition Ibels au Musée départemental Maurice Denis (25 novembre 2025-1er mars 2026) puis au Musée Toulouse-Lautrec (4 avril-26 juillet 2026) : Fabienne Stahl (dir.), H. G. Ibels, Un nabis engagé, Paris, in fine éditions d’art, 2025, dans lequel on lira un article de Bertrand Tillier sur Ibels dreyfusard. Voir aussi : Claire Dupin de Beyssat, « Henri-Gabriel Ibels (1867-1936). Un promeneur engagé » dans Catherine Méneux, Emmanuel Pernoud et Pierre Wat (ed.), Actes de la Journée d’études Actualité de la recherche en XIXe siècle, Master 1, Années 2012 et 2013, Paris, site de l’HiCSA, mis en ligne en janvier 2014.

Philippe Oriol

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