Capitaine Armand Mayer

Mayer, Armand, Joseph, militaire français, né à Francaltroff (Moselle) le 23 août 1857, tué en duel à Paris le 23 juin 1892.

Entré à l’École polytechnique en 1877, breveté de l’École de guerre puis inspecteur des études à l’École polytechnique le capitaine Armand Mayer était promis à une belle carrière lorsque La Libre Parole attaqua la présence des Israélites au sein de l’armée française en mai 1892 (La Libre Parole, 23, 24 et 26 mai).
Suite à cette campagne diffamatoire menée par Pradel de Lamase dans La Libre Parole et cautionnée par Édouard Drumont et le marquis de Morès, le capitaine André Crémieu-Foa réagit et demanda réparation par les armes : « En insultant les trois cents officiers français de l’armée active qui appartiennent au culte israélite, vous m’insultez personnellement. » (La Libre Parole, 29 mai 1892). Le 1er, juin, un duel à l’épée opposa le capitaine André Crémieu-Foa – dont un des témoins était Esterhazy ! – à Édouard Drumont. Tous deux furent légèrement blessés. Mais le lendemain, Pradel de Lamase provoqua à nouveau Crémieu-Foa et exigea un autre duel qui se tint le 20 juin. Le marquis de Morès, insatisfait du résultat, voulut alors se battre avec le capitaine israélite mais pour raison de service, ce dernier ne put l’honorer. Morès s’empressa d’invectiver le témoin de Crémieu-Foa, le capitaine Armand Mayer. Sans doute Mayer voulait-il aussi en découdre avec les antisémites qui mettaient sans cesse en cause le patriotisme des Israélites. Ce brillant officier, convaincu de servir une noble cause et l’honneur des Israélites français, fut prêt à l’affrontement contre Morès qui eut lieu près de Paris le 23 juin. Morès avait pour témoins ses deux amis antisémites Pradel de Lamase et Jules Guérin tandis que Mayer s’entoura des capitaines Delorme et Poujade. À la première reprise, le capitaine Mayer fut atteint par l’épée de son adversaire au-dessous de l’aisselle droite. Il tomba en syncope ce qui n’empêcha pas Morès de s’acharner sur le blessé, négligeant volontairement l’une des règles élémentaires du duel. Quelques heures plus tard, le capitaine Mayer décédait des suites de sa blessure. Il fut ainsi la première victime de l’antisémitisme.
Pour les Archives israélites (30 juin 1892), Mayer devint un martyr et la faute en revenait à Édouard Drumont. Ce duel tragique fut dénoncé par la majeure partie de la presse qui craignit un réveil des guerres de religion et la faillite de la République. Au Parlement, l’affaire provoqua aussi des remous dès le 25 juin tandis que Morès fut incarcéré. Le député de la Seine, Camille Dreyfus, interpella M. de Freycinet alors ministre de la Guerre en lui demandant s’il existait dans l’armée deux sortes d’épées en référence à la réponse d’Édouard Drumont faite à Crémieu-Foa : « Si les officiers juifs de l’armée française sont blessés par nos articles, que le sort désigne parmi eux le nombre qu’ils voudront de délégués et nous leur opposerons un nombre égal d’épées françaises » (La Libre Parole, 29 mai 1892). Le ministre de la Guerre affirma que « dans l’armée, nous ne connaissons ni israélites, ni protestants, ni catholiques ; nous ne connaissons que des officiers français, sans acceptation d’origine. / Nous ne connaissons que des soldats dévoués à leurs devoirs militaires et prêts à tous les sacrifices que la patrie peut attendre d’eux »… Un propos rassurant que relativisait toutefois la suite : « Exciter les citoyens les uns contre les autres est toujours une chose mauvaise, mais susciter la division entre les officiers, c’est un crime national » (Séance du 25 juin 1892, Journal officiel. Débats parlementaires, Chambre des députés, 26 juin 1892, p. 919).
La mort puis l’enterrement du capitaine Mayer témoignaient ainsi des clivages qui s’instauraient dans la société française. Si près de 20 000 personnes (100 000 selon d’autres sources) suivirent le cercueil du malheureux capitaine ce 26 juin, si une bonne partie de la presse salua la trêve et en appela à la réconciliation entre Français comme La France : « Tout Paris suivait le cercueil d’un officier français, sacrifié sans utilité et sans raison à son patriotique devoir » (Henry Girard, « La trêve », 28 juin), si le général Borius alors commandant de l’École polytechnique rappela l’injure faite à son honneur (« Les obsèques du capitaine Mayer », Le XIXe siècle, 28 juin), d’autres continuèrent à semer la haine dans les esprits comme Le Petit Caporal qui évoqua « La manifestation Rothschild » puis ironisa sur « la promenade du cadavre que les juifs avaient montée à grand fracas […] » (Ct Blanc, « La manifestation Rothschild », 29 juin et « Coup manqué », 2 septembre) ou La Croix qui en appela, avec un rare sens de la litote, à continuer le combat : « Ce n’est pas le moment de reculer et de se rendre coupable d’accepter la défaite à cause d’une aventure déplorable » (Le Moine, « Juifs », La Croix, 28 juin 1892). De même l’arrestation de Morès fit pousser les hauts cris à quelques journaux qui considérèrent que si cette mort était tout à fit regrettable et condamnable, il existait en France deux poids deux mesures. Ainsi Cassagnac écrivit dans son Autorité qu’il « ne faudrait pourtant pas que la peau d’un juif fût taxée plus cher que la peau d’un chrétien» . Et de conclure, dans ce contexte particulier, par un ahurissant : « Sommes-nous réduits, en France, à envier la faveur d’être traités en juifs ? » (« Les responsabilités », 29 juin).
À n’en point douter, ce duel annonçait déjà l’affaire Dreyfus, un des « signes précurseurs de l’affaire », selon Pierre Vidal-Naquet.

Sources et bibliographie : le dossier militaire du capitaine Mayer peut être consulté aux archives du SHD (Mayer, 5 Ye 44415). Sur le déroulement du duel et sa mort, consulter À la mémoire du capitaine Mayer (Paris, 1892), Ernest Crémieu-Foa, La Campagne antisémitique (Alcan-Lévy, 1892) et Les Archives israélites du 30 juin 1892. Sur l’armée et l’affaire Dreyfus, voir Philippe-E. Landau, « Les Officiers juifs et l’Affaire », Archives Juives, Liana Lévi, ler semestre 1994.

Philippe-E Landau (et Philippe Oriol)

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