Jacques Bainville

Bainville, Jacques, Pierre, écrivain français, né à Vincennes le 9 février 1879*, décédé à Paris le 9 février 1936.

Le tout jeune Bainville, qui n’était pas encore monarchiste et n’avait pas encore rencontré Maurras qu’il suivra à l’Action française dont il sera un des grandes figures, voyageait, en 1898-1899 en Allemagne, à la recherche des matériaux nécessaires à l’écriture de son Louis II de Bavière. Il s’intéressa bien évidemment à l’Affaire qui bouleversait l’opinion, à travers la lecture de la presse allemande et des journaux français que lui envoyait le mari d’une cousine, Georges Guéneau. Depuis le début de 1898, Bainville, s’interrogeant sur la culpabilité de Dreyfus, était plutôt tenté de se dire dreyfusard mais avait été, comme il l’écrira le 7 octobre 1898 à Guéneau, rebuté par le « J’Accuse… ! » dont il déplorait « la brutalité, l’injure grossière, inutile et bête, qui ne prouve rien » : 

J’en veux d’autant plus à Zola que c’est lui, lui seul, avec sa lettre aux outrages matérialistes, qui m’a empêché d’être tout de suite du « bon parti » (Rollet*, 76-77).

Doutant du bien fondé de la condamnation de 1894, révisionniste « simplement pour calmer les esprits » (Rollet*, p. 76), et appelant aussi pour cela à ne pas verser dans l’antisémitisme et, « au lieu d’une haine stupide, qui ne fait qu’aggraver la situation, n’est-il pas de notre devoir de nous rapprocher [des juifs], – sans nous laisser aveugler par des événements contingents ? » (« L’Antisémitisme d’après Renan et Nietzsche », La Critique, no 75, 5 avril 1898), il pouvait, le 10 août, dans une lettre à son ami Georges Grappe, se dire « persuadé de l’innocence de Dreyfus » (Decherf*, p. 46). La révélation du « faux Henry » et la mort du faussaire lui firent sauter le pas et écrire, le 17 septembre 1898, à Guéneau :

Lorsque j’ai appris par les journaux allemands que le lieutenant-colonel Henry avait commis un faux j’ai été atterré et, comme il est arrivé à tout homme de bonne foi, mes idées se sont complètement transformées. Je suis maintenant, moi aussi, dreyfusard. La pensée que cet homme peut être innocent m’est insupportable et j’ai hâte que la révision soit faite.
[…] Quant à Zola, Clemenceau et Cie, je n’ai pas changé d’avis sur eux. Ils me paraissent écartés du débat justement par cet événement du colonel Henry. Ah ! s’ils m’avaient prouvé que cette pièce était fausse, c’eût été une autre affaire. Mais ces messieurs s’inquiétaient bien de cela, ils faisaient des phrases, ils injuriaient à tort et à travers et disaient « nous savons que Dreyfus est innocent ». Leur affirmation ne me suffisait pas. Je leur demandais la plus faible preuve : ils en donnaient de « morales », comme Cavaignac pour le faux Henry disait qu’il avait la preuve « morale » que cette pièce était vraie. J’étais de bonne foi, puisque, comme vous le voyez, l’affaire Henry a complètement changé mes idées. (Rollet*, 74-75).

Le procès de Rennes, dont il attendait le verdict, et qu’il suivit de Berlin tout en continuant de collaborer à La Presse où il était entré au début de l’année, ne changea rien à sa nouvelle conviction. Il écrivit à son ami Guéneau, le 5 septembre 1899 :

[…] je vois avec certitude que tous ces gens, tous ces ministres, en qui un bon citoyen devait avoir confiance sous peine d’être un révolté, nous ont trompés, ont menti sciemment et délibérément et continuent à se parjurer pour soutenir un faux amour-propre et ne pas reconnaître qu’ils ont agi comme des imbéciles ou des canailles, je crois donc qu’il n’est pas de châtiment trop dur pour eux. Leur crime le plus grave, c’est d’avoir trompé les gens de bonne foi, si nombreux, qui renonçaient à leur liberté de critique et d’examen par discipline et par esprit de respect. Je trouve que, si on fusillait Mercier et sa bande pour crime de haute trahison, ce ne serait que justice.

Pourtant, Bainville changera bientôt radicalement de sentiments. Comme pour beaucoup d’autres, l’influence de Barrès sera, dans ce revirement, déterminante. Intellectuellement proche lui, ayant tenté, au début de 1898, de l’« expliquer » aux lecteurs allemands à propos du « procès Zola » (Dechef*, p. 46), il lui écrivait, travestissant quelque peu la réalité, à peine deux mois après sa dernière lettre citée à Guéneau, le 21 octobre :

Un Français, qui, comme moi, n’a pu arriver à se convaincre de la culpabilité de Dreyfus et qui répugne au principe jacobin du Salut Public, doit vous remercier de soulager sa conscience et de lui permettre de se ranger parmi les défenseurs de sa race et de ses traditions. Cet été me trouvant en Allemagne quel rafraîchissement, après m’être empoisonné du fiel de toute la presse germanique enjuivée, m’apportait vos lettres de Rennes ! Publierez-vous, en réponse à tant d’helvétiques brochures, vos petits chefs-d’œuvre de déduction ironique ? (f. 5).

C’est ce qu’il dira encore, au même, plus de deux ans plus tard :

Quand j’ai reçu les Scènes et Doctrines du Nationalisme vous pensez bien que j’ai couru d’abord (comme tout le monde aura fait je crois) aux chapitres de Rennes. Je me souviens de la profonde impression que me firent ces pages lues dans le Journal à Berlin alors que j’étais encore dreyfusard par incurie de la politique et lecture des feuilles judéo-allemandes – mais non pas dreyfusien » (7 mai 1902, f. 19).

On sait ce que seront les combats de Bainville par la suite, après sa rencontre, en avril 1900, avec Maurras et son adhésion aux thèses de l’Action française. Mais s’il était devenu antidreyfusard, était-il maintenant convaincu de la culpabilité du capitaine ou n’avait-il fait que se « ranger parmi les défenseurs de sa race et de ses traditions » sans changer d’opinion sur la question ? Henri Rollet assure, sur le témoignage de Roger Guéneau, fils du correspondant de Bainville, qu’en 1912 encore il n’avait pas changé d’avis à ce sujet et avait même, au cours d’un dîner, « affirmé avec ardeur l’innocence de Dreyfus contre un antidreyfusard acharné ». C’est peut-être cette conviction, s’il en fut bien ainsi, qui pourrait expliquer que Bainville dans sa IIIe République, comme dans les quelques lignes qu’il consacra à l’Affaire dans son Histoire de France, demeurât si prudent et mesuré, si allusif, n’affirmant ni ne contredisant rien et évitant soigneusement tout propos sur l’innocence ou la culpabilité du capitaine. Mais pouvait-il être réellement convaincu de l’innocence de Dreyfus, celui qui, en 1906 et 1908, avait signé l’Hommage national à Mercier (1ère liste) et la souscription Grégori (1ère liste) ?

Sources et bibliographie : dossier de la Légion d’honneur : LH/95/80. La correspondance citée avec Guéneau se trouve dans Henri Rollet, « Jacques Bainville, dreyfusard », Revue d’Histoire diplomatique, no 1, janvier-mars 1981, p. 67-81. Sa lettre à Barrès se trouve dans BNF n.a.fr 28210. Les références précises de sa IIIe République et de son Histoire de France sont : La Troisième République. 1870-1935, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1935 et Histoire de France, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1924. Plus largement, sur Bainville, on pourra se reporter à Jean Montador, Jacques Bainville, historien de l’avenir. Paris, France-Empire, 1984 et à Dominique Derchef, Bainville. L’intelligence de l’Iistoire, Paris, Bartillat, 2000.

Philippe Oriol

Wikipédia

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