Père Henri Didon

Didon, Henri, Louis, Remy, ecclésiastique français, né au Touvet (Isère) le 17 mars 1840*, décédé à Toulouse (Haute-Garonne) le 13 mars 1900.

Dominicain, docteur en théologie, prédicateur célèbre, auteur du fameux « Citius, Altius, Fortius » (« Plus vite, plus haut, plus fort »), qui deviendra la devise des Jeux Olympiques, il était depuis 1890 directeur de l’école Albert-le-Grand à Arcueil. Le 19 juillet 1898, Didon fit parler de lui après le discours qu’il prononça, en présence du général Jamont, à la distribution des prix des écoles Albert-le-Grand et Laplace. Il y fit de nombreuses allusions à l’Affaire, évoquant ainsi les « écrivains sans scrupule, sans égard pour la sécurité de la patrie, se couvrant des grands noms de vérité, de justice et d’humanité, [qui] n’ont pas craint de jeter à la face des chefs de l’armée nationale, les accusations les plus outrageuses» (p. 4), écrivains qu’il décrivit aussi comme « […] des émusculés (Vive adhésion), ayant perdu non seulement l’énergie, mais le sens de l’énergie, osent tenir le trottoir de l’opinion » (p. 9-10). Mais le plus inacceptable fut l’éloge de la force qu’il y fit, déclarant :

[…] lorsque la persuasion a échoué, lorsque l’amour a été impuissant, faut-il laisser au mauvais libre carrière, et assister inactifs et résignés à la perpétration de ses œuvres de violence, de haine, de ruse, de destruction et d’homicide ? Faut-il tolérer sans fin ce règne du mal triomphant ? Non, certes, il faut s’armer de la force cœrcitive, brandir le glaive, terroriser, sévir, frapper ; il faut imposer la justice. L’emploi de la force, en cette conjecture, n’est pas seulement licite et légitime, il est obligatoire, et la force ainsi employée n’est plus une puissance brutale, elle devient énergie bienfaisante et sainte. […] […] la tolérance, dont je suis un partisan sans peur et sans honte, parce que je suis un partisan de la sainte liberté, la tolérance – je suis obligé dans ma conviction profonde de le reconnaître – a des limites, et la liberté cesse d’être respectable quand, au lieu de se contenter de semer le trouble dans l’équipage du navire, on fait un trou dans la cale pour renouveler un désastre récent et tout engloutir dans les flots qui ne rendent rien. (Applaudissements) J’avoue que, dans la fierté de mon âme, je n’aime pas voir frapper des êtres humains qui devraient être ramenés par la douceur et la persuasion, mais je reconnais aussi que si je voyais un sacrilège lever la main sur ma mère – je dis ma mère, sans image – toucher à ses cheveux blancs, outrager sa beauté, sa sainteté et sa grandeur, laissez-moi vous dire que si j’étais le maître et que j’eusse la force en main, cette force appaîtrait terrible et vengeresse pour punir celui qui n’aurait pas reculé devant un sacrilège et un crime qui sont une honte pour tout honnête homme et pour tout bon citoyen. (Vifs applaudissements) L’art suprême du gouvernement est de lire l’heure exacte où la tolérance deviendrait la complice lâche du mal. Ce tact suppose le sens incorruptible de la justice, l’amour désintéressé et passionné de la chose publique, et le courage moral imperturbable qui ne se dérobe jamais devant la douleur des exécutions nécessaires. Malheur à ceux qui masquent leur faiblesse criminelle derrière une insuffisante légalité, à ceux qui laissent le glaive s’émousser, à ceux dont la bonté tourne en débonnaireté : le pays livré à toutes les angoisses les rejettera flétris, pour n’avoir pas su vouloir – même au prix du sang – le défendre et le sauver » (p. 15-17).

L’année suivante, le 18 novembre, pour la même occasion, se souvenant du tollé que ses déclarations avaient provoqué dans les rangs républicains et qui motiva même la discussion à la Chambre du 25 octobre suivant (Journal officiel. Débats parlementaires, 26 octobre 1898), ce « moine de coup d’État », comme l’appela dorénavant Clemenceau, revint sur ce fameux discours, en manière de justification :

[…] pour avoir, un jour, avec un accent véhément – oh ! je le reconnais, la véhémence est dans mon sang ! – pour avoir, un jour, avec un accent véhément, vanté mon pays, sa puissance militaire et sa force ; pour avoir eu un jour l’audace – l’audace est encore dans mon tempérament, – pour avoir eu l’audace de parler, de la force à une génération qui semble avoir oublié que l’intelligence, l’amour et la force sont les éléments constitutifs de toutes choses, du grand univers comme des plus petites sociétés et des individus, éléments essentiels et nécessaires à leur conservation, à leur perfection, à leur évolution, pour avoir osé dire que le force avait des devoirs, mais – qu’on le retienne et qu’on le dise – que si la force a, parfois, le devoir d’épouvanter et, je le répète de terroriser, et de sévir, elle ne doit pas oublier, non, ne jamais oublier qu’elle est la serve non seulement du pouvoir, mais qu’elle doit toujours être au service du droit, de la justice et du bien, pour avoir fait entendre ce mot que nul ne disait ; pour l’avoir dit en philosophe, comme je le pense, et accentué en orateur, comme je le sens, savez-vous ce qui est arrivé ? Je suis passé à l’état de légende. Et quelle légende ! Moi, démocrate – ce n’est pas ma faute, je suis né comme cela – moi qui ait combattu toute ma vie pour l’évolution des sociétés modernes vers la plénitude des droits civiques, pour leur participation toujours plus peine des biens de la civilisation ; moi, républicain – ce n’est pas ma faute non plus, mon père l’était, je suis né tel et je suis resté tel – moi qui ai toujours eu le culte de cette forme du pouvoir électif, dans laquelle l’élu n’est presque rien et la loi tout ; moi, vieux libéral, libéral impénitent comme mon maître ; moi qui ai risqué tous les périls et lutté, depuis vingt ans, dans tous les combats pour la liberté et pour l’établissement de ce régime ; moi qui ai souffert plus que beaucoup de cette lutte ; moi qui me suis compromis dans mon monde ; moi qui aurait pu me rallier avec profit à un autre drapeau, à une autre cause – eh bien, on m’a fait passer, à coup de mensonges et de calomnies, pour un homme vil et lâche, un césarien, qui préparait des coups d’état et qui enseignait à les faire à la jeunesse qui m’est confiée ! Oui, ils m’ont attribué cette sottise : la subordination du pouvoir civil au pouvoir militaire. Qu’ai-je dit ? J’ai dit que le pouvoir, le pouvoir quel que soit celui qui le détienne, c’est le pouvoir suprême et tout lui revient dans les limites de la Constitution. Il n’est subordonné à personne et tout lui est subordonné. Messieurs, je pensais être encore capable de dire des erreurs, errare humanum est, mais je croyais avoir passé l’âge où l’on dit des sottises. Et, pour compléter la légende, ils m’ont fait passer pour un amateur de jeu de massacre ; ils m’ont fait quitter le goupillon dont je n’use pas et prendre un sabre auquel je n’ai pas droit. Et alors je suis devenu un fauteur de guerre civile, voulant mettre à feu et à sang le peuple au milieu duquel je vis. De telle sorte que je passe, dans le peuple qui entoure Arcueil, et au loin, pour le Père Didon Coupe-têtes. – Eh bien, messieurs les fabricants de légendes, je vous fait compliment : vous avez rudement réussi. […] Messieurs, pardonnez-moi cette défense, ou plutôt, ce n’est pas une défense, cette allusion au fameux discours sur l’esprit militaire. C’est ce discours qui a fait naître cette légende, et si j’en parle, c’est que j’ai horreur du mensonge. Ce que je suis, je veux bien le paraître. Ce que je ne suis pas, jamais ! Je serais césarien, je le dirais. Je voudrais faire tomber mille têtes, je le dirais encore. Mais non ! Je suis un très brave homme… » (p. 522-523).

Sources et bibliographie : Son discours de 1898 a été repris en brochure : L’Esprit militaire dans une nation, J. Mersch, 1898. Celui de 1899 a été publié dans La Nouvelle Revue, 1er décembre 1899 et a été repris en plaquette : Auxerre, Imprimerie Albert Lanier.

Philippe Oriol

 

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