Francisque Allombert

Allombert, Francisque, Célestin, Ajax, homme de lettres et homme politique français, né à Cerdon (Ain) le 11 mars 1860*, décédé à Bourg-en-Bresse (Ain) le 17 octobre 1903*.

Après avoir publié L’Amant de sa femme (1886), collaboré à L’Électeur républicain, au Radical, au Petit Parisien, à La Nouvelle Presse, au Figaro, Allombert, franc-maçon depuis 1883 (Dictionnaire des FM, p. 69-70 ; Ligou, p. 39), reprit le Courrier de l’Ain le 17 janvier 1893. En 1894, après l’arrestation de Dreyfus, Allombert consacra peu de ses éditoriaux à l’affaire naissante. Le 16 novembre, tout d’abord, il prit la plume pour donner, à ceux qui se demandaient pourquoi Dreyfus avait trahi, une réponse simple : 

À quoi bon aller chercher dans les âmes perdues, dans les âmes orgueilleuses et irritées, ou dans celles trop faibles qui subissent sans résistance des détraquements de nerfs, à quoi bon aller chercher des circonstances atténuantes qui seraient véritablement un outrage aux plus nobles sentiments dont nous voulons à tout prix entretenir le foyer ardent !
Ce Dreyfus a suivi un instinct de sa race – car il n’est pas de notre pays, de notre sang, de notre poussée nationale, il ne peut avoir le sentiment d’amour que nous avons pour notre sol comme si toute notre vie, le sang qui coule dans nos veines et qui nous fait vivre, ainsi que la sève anime les arbres et les plantes, venait des sources cachées dans les fonds mystérieux de la terre, de la terre de chez nous, la nôtre qui n’est pas comme les autres !
Ce Dreyfus est juif. – Oh ! je ne suis pas anti-sémite de parti-pris et quand même ! J’ai connu des juifs excellents, d’une sensibilité vraie et généreuse et n’ayant rien de la rapacité haineuse des marchands d’argent que leur race, plus particulièrement, a donnés au monde. Mais il y a des juifs, et le juif.
Le juif, expression d’une race qui, quoiqu’errante à la surface du globe, a gardé ses traditions, le respect de son origine, sa physionomie spéciale avec plus de fidélité que les anciens ne gardaient leurs dieux lares.
Le juif est intelligent, actif, remuant, et il sait parfaitement mesurer l’effort qu »il a dû faire pour arriver à la situation conquise. Dans leurs réunions religieuses les juifs, paraît-il, terminent toujours leurs cérémonies en disant : Et l’année prochaine, à Jérusalem !
Mais, c’est toujours l’année prochaine ! Jérusalem, c’est la ville où ils commandent en maîtres. Ils n’ont pas besoin de reconstruire le temple de Salomon avec de la pierre de taille et du marbre rose, ils le bâtissent dans leur imagination, assis sur les piliers d’or que multiplie la spéculation devenue leur esclave, et pour la satisfaction de leur orgueil, il y mettent en offrandes, comme des dépouilles opimes, les conscience qu’ils ont volontairement avilies, les cœurs qu’ils ont corrompus, les âmes aryennes qu’ils ont achetées !
Le juif a toujours eu une revanche à prendre. Une terrible vision qui le met en rage passera éternellement devant ses yeux. C’est la vision du ghetto sordide fermé dès le soir par une lourde chaîne, c’est le souvenir humiliant du vêtement jaune et dérisoire qui en faisait un objet de mépris pour tous, de risée pour les gamins, c’est la mémoire cuisante, comme la marque toujours chaude d’un soufflet, des coups reçus, des persécutons, – injustes, inhumaines, stupides, oh ! parfaitement ! Et sa revanche il la veut, il la cherche. Il l’a eue matériellement par la conquête de la fortune, il la veut morale par la domination, la domination au nom de quelque chose de sacré qui le grandisse, le mette au-dessus de tous les autres, au nom de la partie dans l’armée, au nom de la justice dans la magistrature. Lui qui, dans le passé, était condamné à se vêtir comme un fou du Carnaval et qui n’avait jamais tenu dans ses mains que la balance pour l’or dans laquelle trébuchaient ses faux poids, il veut la robe du juge, il veut l’uniforme du chef militaire, il veut porter l’épée dont la lame resplendit et dont le seul contact est la grande réhabilitation – alors, mais seulement, alors il lui semblera que la chaîne qui le parquait au ghetto est définitivement brisée !
Ce Dreyfus estimait que les galons qu’on lui avait vite et généreusement donnés ne consacraient pas assez ce qu’il voulait d’autorité, de supériorité sur les autres. La première petite blessure faite à sa vanité monstrueuse éveilla en lui la jalousie haineuse, féroce. C’était aussi un juif d’Allemagne, c’est-à-dire marqué aussi du stigmate de la laideur physique. Il avait certainement surpris des regards ironiques dans des yeux qu’il eut voulu crever. Il y avait du larbin exaspéré, jaloux de ses maîtres dont la générosité l’humilie, qui voudrait leur foyer, leur place, leur respect et qui, en attendant de les empoisonner, souille les plats qu’il leur sert. 
Ce Dreyfus, d’abord jaloux de ses camarades, les détesta, puis il détesta l’armée, et de ce dépit naquit la haine de cette pauvre et bonne patrie qui l’avait adopté ! Il a trahi pour faire du mal, comme il lui aurait plu certainement de déchirer la peau blanche d’une femme française, de la faire souffrir, de la faire saigner. Inutile de chercher la passion qui égare, il a calculé le mal qu’il voulait faire et, pendant qu’il l’accomplissait, il savourait la jouissance de le faire. (« La Trahison », 16 novembre 1894 ; voir aussi « Une proposition de loi », 18 janvier 1895 ).

Le 21 décembre, au deuxième jour du procès, il reprit la plume pour dire sa conviction de la culpabilité du capitaine, conviction que forçait « son arrestation elle-même » : 

Nous ne pouvons pas admettre qu’un ministre de la guerre, un chef d’état-major général se décident à faire arrêter un officier de l’armée et à le désigner, l’épée brisée, les épaulettes arrachées, pour la mort ou pour le bagne – pire que la mort – s’ils n’ont pas bien examiné, à la loupe, les raisons les plus impérieuses, s’ils n’ont pas, forçant même leur décision qu’un sentiment de trouble et d’angoisse a pu faire hésiter, les preuves les plus convaincantes. (« Au Conseil de guerre », 22 décembre).

Après la condamnation, s’il regretta que la loi soit mal faite qui permettait au traître d’échapper à une juste mort (« Le verdict du Conseil de guerre », 27 décembre ; « La loi sur l’espionnage », 29 décembre), il put se réjouir au lendemain de la parade de dégradation : « Alfred Dreyfus est aussi bien mort que si le feu du peloton d’exécution l’avait étendu sanglant sur la terre, le corps troué de douze balles justicières. » Et pour lui – qui ne faisait aucune allusion aux incessantes protestations d’innocence du supplicié, son attitude, droite, « arrogante », était la dernière preuve de sa culpabilité : 

S’il avait été innocent, il aurait défendu ses galons, il aurait défendu son honneur, il se serait jeté dans une suprême révolte sur son épée pour qu’on ne la brisât pas, il aurait pleuré des larmes de sang et de ses lèvres crispées auraient jailli des mots, n’importe lesquels, des injures ou des prières, des mots d’enfant, peut-être ! Si même il avait été de notre race, coupable en une heure de folie, sous une pareille honte et devant tant de regards, avec la vision du drapeau planant sur ce milieu de soldats, il eut tout fait pour mourir, il se serait précipité sur les tronçons de son épée brisée pour s’ouvrir la peau et vider son sang à cette place même où gisait, sur des galons déchirés et sur le rouge de son uniforme, son honneur de soldat, son honneur d’homme, toute sa raison d’être, sa raison de vivre. (« L’Exécution », 8 janvier 1895).

À la relance de l’Affaire, en septembre 1896, et après la publication de quelques articles qui émettaient un doute relativement à la culpabilité de Dreyfus, Allombert demanda qu’on en finisse : « En voilà assez… » (« Le traître Dreyfus », 13 septembre 1896) et vint s’inscrire en faux contre ceux qui déploraient l’agitation antisémite qu’il qualifiait d’« agitation sémitique » :

Est-ce que les juifs veulent à tout prix justifier les préventions, les haines instinctives, parfois irraisonnées qui se dressent contre eux ? Veulent-ils donc établir qu’ils sont une race à part, fortement nouée dès son origine, mais s’isolant au milieu des patries adoptives ? 

Et, après avoir repris mot pour mot un long passage de son article du 16 novembre 1894, il développait sur les événements du jour et la publication du mémoire en défense de Bernard Lazare

Depuis le jour de l’arrestation de Dreyfus la conspiration a commencé ; des bruits étranges ont circulé jetant des soupçons un peu sur tous comme pour diminuer d’abord la culpabilité du juif. Et puis l’intrigue est devenue plus serrée. Le bruit de l’évasion a été répandu pour juger du contre-coup qu’il produirait dans l’opinion publique. Et puis parut enfin la brochure prétendue justificative avec un grand fracas de réclame préparée par les juifs et dont nous sommes encore les dupes. On a chargé M. Bernard Lazare de l’écrire, parce que M. Bernard Lazare vivant dans une sorte de socialisme littéraire qui le rapprochait des révolutionnaires paraissait avoir plus de crédit, et parce que la Libre Parole elle-même avait quelquefois, dans de subtiles distinctions, pour ménager les théoriciens outranciers, rendu justice à l’impartialité et au talent de ce Bernard Lazare.
[…] L’impudence vraiment de la brochure en question dépasse toutes les bornes. À qui s’attaque Bernard Lazare ? Contre qui ce Juif isolé, instrument d’une race qui s’imagine marcher désignée par Jéhovah comme cette prostituée de Judith, formule-t-il un étrange réquisitoire ? Tout simplement contre le Conseil de guerre qui a jugé et condamné. Les six officiers qui, sous la présidence du colonel Maurel, ont examiné la vie de Dreyfus, les pièces de son procès avaient été un grand devoir ; mais à ce grand devoir ils étaient préparés naturellement par leur amour de la patrie, le culte de l’honneur et cette discipline militaire faite de la grandeur qui est un idéal et de la servitude noblement acceptée, de cette discipline sous laquelle les soldats plient volontairement leur vie et qui façonne les âmes spéciales.
C’est trop en dire ; ce Conseil de guerre, ces officiers ne sauraient être atteints ni surtout inquiétés par des attaques et des calomnies qui viennent de si bas.

Et de conclure par un appel à faire le silence autour de l’affaire : 

Depuis plus de deux ans ont fait un bruit scandaleux autour de ce nom et autour de cette infamie. Nous ne voulons plus voir remuer cette boue dont nous avons une instinctive horreur. (« L’interpellation au sujet de Dreyfus le Traître », 20 novembre 1896).

Après la dénonciation d’Esterhazy par Mathieu Dreyfus, Allombert reprit la thèse de l’ « homme de paille » soigneusement choisi par les juifs « pour en faire le bouc qui porterait le crime du traître Dreyfus » (« De l’atavisme », 20 novembre 1897 voir aussi « Le verdict du conseil de guerre », 16 janvier 1898). À ses yeux, Esterhazy était une assurément victime dont la situation était « profondément émouvante » mais il était aussi un homme antipathique ainsi que l’avaient montré ses lettres à la Boulancy.  Mais il n’était pas pour cela un mauvais soldat, un mauvais français :

[…] C’est un soldat énergique, courageux, brave mais c’est un homme déplorablement faible. Justement quand il écrivait une de ses lettres les plus bêtes, les plus monstrueuses, il venait d’être mis à l’ordre du jour pour une action d’éclat en Tunisie. Philosophes, penchez-vous sur cette dualité ! Le soldat était plus sincère que l’homme. Il ne pensait probablement pas un mot de ces lettres-là. Il écrivait à une femme dont il voulait frapper l’imagination, à laquelle il voulait communiquer un peu d’admiration épouvantée.(« Le verdict du conseil de guerre », 16 janvier 1898).

La publication de « J’Accuse… ! » fut pour lui une confirmation qu’Esterhazy, « innocent », était bien « une victime choisie par les juifs au moyen du dol, de la fraude et par tous les artifices des faussaires » (« La lettre de M. Zola », 19 janvier). Il avait estimé qu’au procès Esterhazy la défense n’avait jamais apporté de preuves, procédant uniquement par « à peu près », « arguties », « ficelles », « vagues insinuations », « histoires à dormir debout » : « une réponse orgueilleuse et irritante du juif Mathieu Dreyfus ayant l’air de faire sonner l’or dans sa poche. Et c’est tout ! » (« Le verdict du conseil de guerre », 16 janvier 1898). Zola, sans doute de bonne foi, n’avait pas fait mieux : « S’il a cette conviction, elle repose sur une preuve. Et encore une fois, où est-elle cette preuve ? » Il n’en avait pas, « que des objurgations solennelles et des invocations qui sonnent comme la rhétorique des prosopopées ! » Le dossier de la défense de Dreyfus était « vide », « fortifi[ant] chez tous le sentiment de sa culpabilité » (« La lettre de M. Zola », 19 janvier). 
Si, quelques jours plus tard, il jugeait « enragé et inhumain » cet « antisémitisme qui menace de sévir et de déshonorer notre civilisation », « odieuses » les manifestations antisémites qui avaient lieu dans toute la France – même s’il comprenait celles d’Algérie à laquelle les juifs, expliquait-il, « ont fait subir une oppression douloureuse et honteuse » (« Causerie », 3 juin) – ce fut principalement parce qu’à ses yeux il n’y avait derrière elles qu’« une pensée politique qui menace bien moins les juifs que la société moderne tout entière » : « C’est à une guerre de religions qu’on voudrait nous mener ». Mais cela dit, pour lui, parallèlement et toujours, « les premiers auteurs » de l’antisémitisme étaient « les juifs eux-mêmes » :

Ce sont eux qui ont voulu rester et vivre à l’état d’exception dans ce pays qui leur avait si franchement ouvert toutes les portes et donnés tous les droits. – Ils ont gardé le même type de figure comme ils ont gardé le même esprit, la même subtilité, les mêmes défiances, et les mêmes haines. Ils n’ont jamais voulu se fondre dans notre nationalité, ils ont gardé toutes leurs pratiques et toutes leurs coutumes spéciales. – Ils vivent entre eux et s’entretiennent des choses apparemment mystérieuses et qui nous sont inconnues. – Ils ont l’amour de la famille qui étouffe l’amour de la patrie – leur patrie n’est plus qu’un souvenir sans espoir nouveau – la véritable patrie pour eux, c’est la famille et la tribu plus agrandie de leurs parents ou de leurs coreligionnaires. Les traditions de la race, ce sont les opérations par lesquelles ils deviennent forts, par lesquelles ils acquièrent d’abord la puissance d’argent qui facilité la conquête de toutes les autres ».

Et, parce que « dans l’armée, dans l’administration, dans les fonctions, […] ils ont eu cette instinctive, cette insaisissable déloyauté qui fait se dresser contre eux tant d’indignations  chaudes et sincères », Allombert en appelait à « des mesures exceptionnelles à prendre » dont « l’initiative doit en revenir au gouvernement » (« À propos de l’Anti-Sémitisme », 29 janvier ; voir aussi « L’apaisement », 28 janvier et « Le Sionisme », 10 septembre). Quelques mois plus tard, cet admirateur des Juifs rois de l’époque qu’il considérait comme un livre de précurseur » (« À propos de Toussenel », 25 août), reviendra sur la question : « Il ne faut persécuter personne – il faut, au contraire, arrêter toutes les persécutions – Chasse aux Juifs ! Guerre aux Juifs ! Ce sont des mots cruels, barbares, injustes que nous repoussons de toutes nos forces. Il n’est nul besoin ni de chasse ni de guerre. Il suffit de la loi. Elle est assez forte pour enfermer les Juifs dans le droit égal pour tous et aussi dans l’honnêteté » (« Les Juifs en Algérie », 24 août). 
Allombert avait attendu le procès Zola comme l’événement qui permettrait de « vider complètement l’affaire », « la rincer » (« La lettre de M. Zola », 19 janvier) et il avait pu en être satisfait. La condamnation de Zola fut pour lui une nouvelle condamnation de Dreyfus et une nouvelle confirmation que les partisans du capitaine n’avaient rien à dire et à montrer qui puisse donner quelque fond à leur campagne :

J’ai cherché avec le désir d’être éclairé. Je n’ai rien vu, je ne vois rien. Juré de la Seine, je n’aurais pas pu ne pas condamner, et je comparaîtrais devant l’Histoire la conscience tranquille, car, en admettant que, les événements découvrant une vérité que je ne puis soupçonner, l’Histoire casse mon verdict, elle ne pourra atteindre ni mon honnêteté ni ma foi dans la justice. Car j’ai demandé les preuves que l’on ne m’a pas données, j’ai demandé les raisons de cette campagne ardente et on n’a pas pu me les fournir.
[…] Quand on a la preuve de l’innocence d’un condamné, on la jette en plein soleil. On court dans les rues comme Polyeucte. »

Pour lui, la chose était maintenant entendue : « Il n’y a plus de question Dreyfus » (« La condamnation », 27 février) et le sera tout à fait après le discours de Cavaignac du 7 juillet : « La cause est entendue. Nous avons, après le jugement qui devait suffire, la haute parole du ministre qui le confirme. […] / Donc, cette fois, c’est bien entendu, Dreyfus est coupable » (« Après la séance », 10 juillet).
Après la mort d’Henry, lui qui avait pu auparavant rappeler avec fierté que « Nous sommes ici résolument, depuis le premier jour, depuis le premier Conseil de guerre, contre Dreyfus et contre ses défenseurs imprudents ou intéressés qui n’ont pas pu apporter les preuves promises, annoncées » (« Le cas de M. Grimaux », 4 mars 1898), défendit l’idée de la révision. Certes pour lui l’acte d’Henry n’avait porté le déshonneur que sur lui-même (« L’affaire du colonel Henry » 2 septembre) mais l’aveux de son faux comme sa mort posaient des « questions anxieuses […] que la révision seule du procès [pouvait] résoudre ». Une révision qui « ne préjuge[ait] en rien de l’innocence ou de la culpabilité de Dreyfus, pas plus qu’elle ne saurait mettre en doute la bonne foi, la loyauté absolue des premiers juges :

La révision apparaît à tous aujourd’hui comme le seul moyen de mettre un terme à une agitation dont le pays s’énerve de plus en plus et qui, par les passions qu’elle soulève, peut devenir une cause de péril plutôt à l’intérieur que sur la frontière. (« Vite et tout », 7 septembre ; voir aussi « L’affaire Dreyfus », 20 septembre). 

Mais cela dit, s’il fallait réviser, et surtout pour en finir une bonne fois pour toute et pour retrouver le calme (« L’affaire Picquart », 24 septembre), il était un procès que selon lui l’opinion publique avait déjà jugé « et que l’opinion publique ne révisera pas : c’est le procès de M. Joseph Reinach lui-même », celui d’« un homme dans cette abominable affaire Dreyfus qui s’est obstiné à jouer un rôle » (« Un personnage encombrant », 9 septembre). 
Carrier, député de Nantua, étant mort en octobre, Allombert fut sollicité par ses amis pour se présenter et, soutenu par son ami Pierre Baudin, fut élu. Pendant sa campagne et dans les semaines qui suivirent son élection, il ne parla plus guère de l’Affaire se rangeant parmi ceux, dont il parlera dans un article, « qui pensent que l’Affaire ne devrait pas à elle seule absorber toutes les attentions et paralyser toutes les initiatives » (« La Révision de la Constitution », 27 décembre). Et la meilleure des choses à faire pour retrouver le calme et la sérénité, pour permettre à tous de se concentrer sur des sujets qu’il jugeait autrement importants, pour sortir du politique et revenir dans le judiciaire ( « La situation », 2 février), était d’en finir au plus vite et de telle manière qu’aucun des deux camps en présence ne pourrait y trouver à redire. C’est ce qu’il demandait depuis la mort d’Henry et demandera encore au début de janvier fût-ce, même si à ses yeux la Chambre criminelle qui était l’objet des attaques des antidreyfusards était au-dessus de tous soupçons, par le moyen du projet de loi de dessaisissement : « Pour ceux qui n’ont pas de parti pris, qui ne veulent que la vérité et la lumière, toutes mesures seront bonnes qui donneront à l’arrêt définitif plus de garantie d’indépendance, de justice »… « À une situation exceptionnelle, il faut quelquefois des remèdes exceptionnels » (« Lettre de Paris », 13 janvier 1899 ; voir aussi « La situation », 2 février). S’il pouvait s’en satisfaire (« elle n’est pas faite pour nous déplaire »), il vota toutefois, avec la majorité de ses amis politiques, contre ce qu’il fallait bien considérer comme une « loi d’exception » (« La situation », 2 février). 
Plus que jamais partisan de la fin de l’Affaire, de son maintien dans les limites du judiciaire – d’où son regret de l’existence des ligues, qu’elles fussent des Droits de l’Homme ou de la Patrie française (« Les ligues », 22 janvier) –, Allombert, après l’arrêt du 3 juin, appela à attendre dans le calme le jugement de Rennes qui seul pourrait dire la vérité et le droit (« L’arrêt », 6 juin) et à ne pas tout confondre en posant la question Mercier ou Dreyfus dans le procès à venir (« L’affaire Mercier », 9 juin). À la Chambre, en bon républicain, il condamna les incidents d’Auteuil (voir « La journée d’Auteuil », 6 juin). 
La position d’Allombert évolua quelque peu au tournant de l’été. La publication par Le Figaro du mémoire de Christian Esterhazy ne remit pas fondamentalement en question son point de vue sur l’Affaire mais lui permit de prendre conscience d’une réalité que jusqu’alors il n’avait pas voulu voir :

L’ex-commandant Esterhazy est un reître, un forban, un condottiere. Et c’est pire au moins que cela ; pour parler la langue moderne, c’est une vraie et complète fripouille. Mais ce qu’il y a de profondément triste et de navrant, c’est que des hommes d’une haute situation ont couvert, ont protégé Esterhazy, lui ont donné publiquement la main, l’ont présenté aux applaudissements de la foule trompée. Et ces hommes, lorsqu’ils lui faisaient un bouclier de leur estime et qu’ils voulaient sauver sa réputation avec leur prestige, ces hommes savaient que c’était une vraie et complète fripouille » (« Un mémoire de Christian Esterhazy », 22 juillet).

Et à l’ouverture du procès de Rennes, il posait une question qui marquait bien l’évolution de sa perception de l’Affaire. « À qui la faute » si l’Affaire n’était pas terminée comme elle aurait dû l’être depuis longtemps ?

Est-ce la faute de ceux qui ont demandé la révision avec des documents et des arguments dont les magistrats de la Cour de cassation ont reconnu le bien-fondé ? Est-ce la faute de ceux qui ont opposé à la révision du procès une résistance aveugle, exaspérée, d’autant plus inexplicable que ce procès ne devait les inquiéter nullement puisqu’ils en proclamaient la sanction juste et légale et qu’ils se déclaraient cent et mille fois sûrs de la justice de la condamnation ? » (« Le procès de Rennes », 9 août).

Le verdict de Rennes ne put le satisfaire ; n’ayant pas été unanime, il maintenait « l’angoisse », « une sorte de tourment augmenté par les incertitudes, les hésitations » dont il était le reflet (« Après le verdict », 12 septembre »). 
Par la suite, en 1900, ne voulant plus entendre parler de l’Affaire (« Nous ne nous en occupons plus, et nous n’avons rien à dire », « Une indication », 26 mai), il s’abstint sur le vote de la loi l’amnistie tout en votant contre l’amendement Vazeille, et s’en expliqua dans son journal : 

L’affaire Dreyfus ne me regarde plus et ne nous regarde plus. […] L’affaire Dreyfus est plus que jamais une affaire judiciaire. Elle ne peut pas être autre chose. […] Recommencer l’affaire Dreyfus, ce ne serait pas vouloir éclairer d’une lueur les arcanes de ce sombre drame, ce serait de nouveau ouvrir les polémiques exaspérées, ce serait débrider les appétits, les convoitises, allumer toutes les espérances, tous les désirs. […]
Nous l’avons votée, non pas qu’elle nous donnât satisfaction ; nous l’avons votée parce qu’il est dans la tradition républicaine de faire l’apaisement et de pardonner – et parce que la République a devant elle à accomplir une besogne qui presse, qu’elle a besoin de toutes ses énergies et qu’elle ne doit pas être énervée.
Nous l’eussions voulue autrement et plus complète. D’un côté comme de l’autre, nous aurions désiré que les procès en cours fussent jugés et que la vérité sortît des affirmations des uns et dans autres, que les calomniateurs fussent condamnés quand ils auraient été confondus… ! » (« À propos de l’amnistie », 20 décembre).

En 1902, année où il publia un roman, Sous l’épreuve (Flammarion), Allombert, malade, décida de ne pas se représenter. De même, en janvier 1903, il quitta son journal, en en confiant la direction à son ami Pierre Baudin et en en gardant la rédaction en chef pour le principe (« Aux lecteurs du “Courrier de l’Ain” », 1er février 1903). Peu avant, il avait rendu hommage à Zola décédé, au Zola romancier et au Zola dreyfusard :

Il se jeta dans l’ardente et dernière mêlée comme dans une fournaise. Il savait qu’il sacrifiait tout : des amitiés chères, sa renommée, sa vie tranquille, ses intérêts. Il n’écouta que la voix de sa conscience. Si nous étions dans un pays de bonne foi, dans un pays qui ne soit pas empoisonné par les polémiques sordides, cette sincérité passionnée aurait été respectée de ceux qui l’auraient combattue avec plus d’ardeur. Il connut alors l’âpre chemin du Calvaire ; mais, sur ce chemin-là, il entendit, pour les faire siennes et les répéter, les paroles qui domineront toujours les fureurs humaines : – Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font !(« Émile Zola », 3 octobre 1902). 

Allombert fut de ces hommes, un de ces républicains, « un des bons et vaillants défenseurs de la cause démocratique » (Alexandre Bérard, cité dans « La mort de Francisque Allombert », Courrier de l’Ain, 20 octobre 1903), qui ne voulaient qu’une chose : le calme et la paix. Et pour cela, il pouvait se dire antidreyfusard

en tant que nous voulons défendre l’armée avec autant d’ardeur que la magistrature, en tant que nous voulons, après les événements tragiques que l’on sait, l’examen impartial, minutieux et public de l’affaire pour que la culpabilité soit définitivement, incontestablement acquise et niée seulement par les fous et les révoltés ; anti-sémites même, à la condition que ce soit une discussion sérieuse et grave qui détermine la responsabilité des juifs – oui, parfaitement, mais ce ne sont pas des raisons pour nous faire marcher, comme des aveugles, sur les traditions de notre parti ; pour nous faire souffler, afin de l’éteindre, sur l’esprit de la Révolution […] » (« Lettre du Parlement », 14 février).

Un antidreyfusard par refus de l’agitation et par antisémitisme… un antidreyfusard contre les dreyfusards et sans les antidreyfusards…

Sources et bibliographie : son dossier de la Légion d’honneur se trouve sous la côte : LH/24/49.

Philippe Oriol

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