Emmanuel Arène

Arène, Antoine, Sylvestre, Emmanuel (Antoine, Sylvestre, Emmanuel Arène-Laure dit), dramaturge, publiciste et homme politique français, né à Ajaccio (Corse) le 1er janvier 1856*, décédé au Fayet (Savoie) le 15 août 1908*.

Après des études à Marseille et à Aix, Arène vint à Paris pour faire son droit. Secrétaire d’Edmond About, il collabora au Paris et, en 1880, devint conseiller général du canton corse de Zivaco. Élu député progressiste de Corse en 1881, il le demeurera jusqu’en 1904, malgré le scandale de Panama auquel, son nom se trouvant parmi ceux des 104 députés impliqués, il fut mêlé. Il collabora aussi au Matin, au Figaro (où il signait aussi « XXX »), à L’Éclair, à L’Estafette et, occasionnellement, à de nombreux journaux de province (L’Indépendant des Basses-Pyrénées, Le Télégramme (Toulouse), Le Commerce (Grasse), Le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne, Les Ardennes, Le Réveil de la Mayenne, Le Progrès de Nantes, L’Avenir de la Vienne, Le Mémorial du Poitou, etc.), publia un recueil de nouvelles (Le Dernier bandit) et fit représenter, avec un très grand succès, trois pièces de théâtre écrites en collaboration (L’Adversaire, avec Alfred Capus ; Paris-New York, avec Francis de Croisset ; Le Roi, avec Flers et Caillavet).
Arène, le 6 novembre 1897, fut appelé par Scheurer-Kestner, qu’il connaissait depuis de longues années, pour tenter de l’aider à convaincre Leblois de parler ou de faire parler Picquart et, par là-même, de le délivrer de la promesse faite à Billot. Leblois refusa et, quelques jours plus tard, contre son avis, Scheurer décida, ne pouvant continuer à ne rien dire après avoir promis de parler, d’entamer dans Le Figaro, par l’intermédiaire d’Arène, une campagne de « révélations prudentes » (note du 12 novembre de Scheurer, f. 202). Mais Arène, qui en bon journaliste rêvait de scoop, était impatient que Scheurer se déclarât clairement et publiquement. Il lui écrivit le 13, juste avant que le délai ne fût écoulé qui devait le libérer de l’engagement pris auprès de Billot, pour essayer de lui forcer la main en le prévenant que Le Provost de Launay était passé au journal, et, grossissant un peu le trait, qu’il paraissait « connaître à fond tout votre dossier, tout, tout, tout – Il l’a raconté d’un bout à l’autre et se propose de le déballer demain à la tribune » (f. 212). En fait, Le Provost de Launay ne savait rien et Arène ne l’ignorait pas. Mais disant cela il se donnait bonne conscience, ayant pris sur lui de précipiter les événements. En effet, le lendemain, 14 novembre 1897, le jour même où Scheurer, libéré de sa parole, écrivait à Ranc, pour publication, sa conviction, paraissait dans Le Figaro un article, qu’Arène signa Vidi, qui précisait la conviction de Scheurer dont tout Paris parlait depuis quelques semaines. Sa conviction de l’innocence de Dreyfus y était proclamée, le « coup de massue » (qui deviendra le « faux Henry » l’année suivante) taxé de faux, et la découverte du véritable traître révélée. Son nom n’était pas donné mais une description en était faite qui était claire pour ceux qui avaient pris part à l’Affaire et favorisait, pour les autres, toutes les suppositions : il y était parlé d’un « officier n’appartenant pas au ministère de la guerre. Il tenait garnison en province, dans une ville non éloignée de Paris, et il était d’ailleurs fort connu et fort répandu à Paris même. / Il a, d’ailleurs, à cette heure encore, son domicile dans un des quartiers riches de la capitale. Il est titré, marié, et très apparenté » (« Le Dossier de M. Scheurer-Kestner »). L’article était tout à fait malvenu, prématuré et provoqua un véritable tollé. Des noms commençant à être avancés, dont celui de de Rougemont, officier démissionnaire, il était nécessaire maintenant de tout dire et cela d’autant plus que l’interpellation de Le Provost de Launay était imminente ; le jour où paraissait l’article d’Arène, il avait d’ailleurs écrit à Scheurer, considérant « comme un devoir de loyauté de [l’]en aviser » dans la mesure où son nom pourrait être prononcé, qu’il avait l’intention de bientôt « parler de l’affaire » au Sénat (f. 216). Scheurer demanda alors à Mathieu, qui avait de son côté découvert l’identité du traître, de dénoncer Esterhazy. L’Affaire était relancée.
Dans les jours qui suivirent, après un nouvel article signé Vidi (« La Genèse d’un dossier », 20 novembre) et un autre, dans quelques titres de province, occasion de regretter le huis-clos de 1894 sans lequel personne ne parlerait plus de cette « triste affaire » (« La Condamnation du huis-clos », Le TélégrammeL’Indépendant rémois et Le Pays d’Auge, 20 novembre, Le Progrès de la Côte-d’or, Le Journal de Seine-et-Marne, 21 novembre, etc.), Arène mena ensuite campagne dans Le Figaro (sous sa signature « XXX ») contre la comédie d’enquête qu’instruisit le général de Pellieux. 
Un engagement qui ne l’empêcha pas non seulement de continuer à collaborer à L’Éclair (il y demeurera tout au long de l’Affaire) mais encore, lors de la séance du 4 décembre à l’Assemblée, de voter avec la majorité – et donc contre Scheurer – l’ordre du jour de Lavertujon, affirmant le « respect de la chose jugée » qui était celui de la Chambre et « s’associant à l’hommage rendu à l’armée par le ministre de la Guerre ». Prudent, encore, il ne fut pas, préférant s’abstenir, en cette séance où succédèrent les ordres du jour, des 73 députés qui votèrent contre celui de Pierre Richard et Marcel Habert qui « flétri[ssait] les meneurs de la campagne odieuse entreprise pour troubler la conscience publique ». 
Par la suite, et même si toujours proche de Scheurer il l’aida, en compagnie de Leblois et Joseph Reinach, à préparer son intervention au Sénat du 7 décembre (Mémoires Scheurer, p. 226), la prudence demeura sa ligne de conduite. Il suivit Rodays qui se retira de l’Affaire et si sa signature demeura au Figaro il trouva d’autres sujets. 
À la chambre, membre des Républicains progressistes et de l’Union progressiste, il s’abstint sur l’ordre du jour de Mun qui demandait, après « J’Accuse… ! », au gouvernement de « prendre les mesures nécessaires pour mettre fin la campagne entreprise contre l’honneur de l’armée » et fit un silence total sur l’Affaire dans sa profession de foi de mai pour les législatives (Recueil Barodet 1898, p. 170). Mais cette prudence ne le mit pas à l’abri des attaques. Ainsi, pendant la campagne, un placard intitulé Le Justicieret distribué, selon un rapport de police aux députés (rapport du 8 juin 1898. Arch. PP. Ba 910), présentait Arène comme un des principaux membres du « syndicat ». De même, la presse corse ne l’épargna guère (voir Vanessa Alberti, L’Affaire Dreyfus en Corse (1894-1906), mémoire de maîtrise, dirigé par Jean-Yves Mollier et Diana Cooper-Richet, Université de Saint-Quentin en Yvelines, 2001, pp. 94-101).
Après avoir voté, en juillet, avec toute la Chambre, l’affichage du discours de Cavaignac, vota contre la « regrettable » (« Après le vote », La Petit Gironde, 14 février 1899) loi de dessaisissement au sujet de laquelle il avait fait partie de Commission chargée d’en examiner le projet. Il avait d’ailleurs, précédemment, dans La Petite Gironde à laquelle il collaborait depuis juillet, défendu l’impartialité de la Cour de cassation et le renvoi du procès Picquart après le rendu de l’arrêt de la Cour (« Pitié pour la France ! », 29 novembre 1898). Après la révision, il vota la protestation contre les événements d’Auteuil et l’ordre du jour de Sembat proposant l’affichage de l’arrêt de la Cour de cassation proclamant la révision.
Pendant le procès de Rennes, dans ses articles de La Petite Gironde, Arène n’eut de cesse d’appeler à l’apaisement, à la fin de l’affaire, au retour au calme et au silence (« Le Dernier mot », « Rappel au calme » et « L’apaisement nécessaire », 9, 15 août et 15 septembre). Après Rennes, où il fut un des « amis de Paris » (dont parlera plus tard Labori) et une source de renseignement dreyfusarde auprès de Waldeck-Rousseau et de Galliffet, par l’intermédiaire de son beau-frère le capitaine Raffaëlli, ordonnance du ministre de la Guerre, il ne se départira pas de son attitude prudente. En 1900, le 22 mai, il préféra s’abstenir sur l’ordre du jour de Chapuis invitant l’Assemblée « à s’opposer énergiquement à la reprise de l’affaire Dreyfus », s’abstint lors du vote de l’amnistie mais repoussa l’amendement Vazeille qui tentait de la contrer, et, sur l’ordre du jour Chapuis d’avril 1903, après le discours de Jaurès et l’enquête annoncée par André, vota la confiance au gouvernement et s’abstint sur la seconde partie « visant à ne pas laisser sortir l’affaire Dreyfus du domaine judiciaire ».
En 1904, titulaire au Figaro (depuis 1902) de la critique dramatique et y multipliant les responsabilités qui faisaient de lui un rédacteur-en-chef-bis, il fut élu sénateur de la Corse, où sa grande autorité lui avait valu d’être surnommé le « Roi de Corse ». Au Sénat, comme il l’avait fait à l’Assemblée, il défendit principalement les intérêts de son île. En 1906, tout danger étant écarté, il vota avec la grande majorité la réintégration de Dreyfus et de Picquart, le projet relatif à l’érection, au Sénat, des statues de Scheurer et Trarieux (résolution Monis) et celui relatif au transfert des cendres de Zola au Panthéon (proposition de loi Breton). 
Ce député progressiste, ami de Scheurer-Kestner, pour le monument duquel il souscrivit (14e liste), fut un dreyfusard modéré. Excessivement modéré même. S’il eut le mérite, bien involontaire, de relancer l’Affaire en novembre 1897, il ne se montra jamais d’un grand courage dans ses convictions dreyfusardes. Comme l’avait dit de lui Ajalbert au début de 1898 :

Et vous, Emmanuel Arène, qui avez mené la campagne du Figaro, première manière, cela vous suffit d’avoir fait débarquer le piteux Rodays ? Je sais que les journaux vous prennent beaucoup de temps – il doit être laborieux de s’équilibrer entre L’Éclair et Le Figaro – ne pourriez-vous, de la tribune, éclairer la Corse ? Cela en vaut la peine. 
Mais les élections ? 
Et le joli merle préfère se taire : le silence est d’or » (« Les Valets de l’opinion », Les Droits de l’Homme, 16 janvier 1898. Repris in Sous le sabre, p. 18).

Le trait était dur et sans doute Arène n’eut pas, sous Périvier, toute latitude pour parler de l’Affaire. Mais rien ne l’empêchait d’en parler dans un des nombreux journaux de province auxquels il collaborait ou, mieux, à la Chambre. Il préféra ne pas le faire.

Sources et bibliographie : La note de Scheurer et les lettres à lui adressées par Arène, dont nous donnons les références de folios, sont conservées à la BNF sous la cote n.a.fr. 23819. On pourra consulter le dossier d’Arène aux Archives de la Préfecture de Police, Ba 910.

Philippe Oriol

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